Triple lapsus linguae

Alexander Laskaris, Ambassadeur des Etats-Unis à Conakry
Alexander Laskaris, Ambassadeur des Etats-Unis à Conakry

Invité sur les antennes de Lynx FM, vendredi 9 octobre 2015, Monsieur Alexander Laskaris, Ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire des Etats-Unis d’Amérique à Conakry, a commis un triple lapsus linguae au micro de cette radio privée. On sait que cette expression latine signifie erreur commise en parlant, par opposition au lapsus calami, qui désigne une erreur commise en écrivant.  Je réfute ici successivement les trois erreurs de langage du chef de la mission diplomatique américaine en Guinée :

Lapsus numéro 1

« Il n’y a pas de problèmes entre les Guinéens, c’est la classe politique qui créé les problèmes entre les populations ! »

Objection
Il est normal et commode d’employer le nom générique de leur citoyenneté en se référant aux populations d’un pays. En l’occurrence le terme “Guinéens”  s’appliquent à tous les citoyens de cet ancien territoire colonial français. Toutefois, face à la réalité et à la généralité du nom Guinéen(s)/Guinéenne(s), on ne devrait pas ignorer de la diversité ethnique, linguistique, culturelle, sociale, économique, professionnelle/occupationnelle… Les intérêts, besoins, préoccupations, et désirs de ces différentes communautés peuvent converger ou diverger. Et c’est là où les associations corportatives et les formations politiques jouent un rôle clé en vue de promouvoir —simultanément  ou alternativement — les requêtes locales et nationales.

Dirigeants politiques et militants

En vertu de ce qui précède, il se créé souvent une relation dialectique entre les dirigeants et les militants des partis politiques. On ne devrait donc pas dissocier absolument les uns des autres, c’est-à-dire sans fournir à l’appui des arguments, des faits et des preuves, validant ou invalidant le lien du leader à un communauté particulière ou à l’ensemble de la population.
La Guinée est dépourvue de tradition démocratique. Cela explique, en partie, la prédominence de la pauvreté, de l’analphabétisme, les ravages d’Ebola, etc.  Mais il n’en existe pas moins des relations complexes entre telle ou telle composante de la population, d’une part, et le(s) leaders de tel ou tel autre parti politique, d’autre part.

Des facteurs tels que l’identité ethnique, les affinités culturelles et linguistiques, la communauté de région et de religion, … jouent un rôle important dans la vie politique et le déroulement des votes. Les élections législatives de 2014 et le scrutin présidentiel en cours cette année, nous rappellent le poids des traditions du pays profond face à la vague électoraliste qui se déferle sur la Guinée et l’Afrique.

Chacune des quatre régions naturelles de la Guinée constitue un creuset de plusieurs ethnies. Et entre les quatre parties du pays, il existe parfois des  contradictions d’intérêt voire des conflits localisés, par exemple entre éleveurs et agriculteurs, pêcheurs cueilleurs, également entre producteurs et vendeurs, imporateurs et exportateurs, traditionnels et modernes, etc.
Même s’ils les exploitent fréquemment, les leaders politiques ne créent pas ces problèmes-là. Au contraire, tensions et conflits se posent dans ces contrées depuis des siècles. Ils font, comme ailleurs sur cette planète, du rythme normal de la vie et du cycle de l’Histoire.

En conséquence, il faudrait se départir donc d’une certaine vision simpliste qui consiste, d’une part, à idéaliser les populations, et à diaboliser la mince couche politique du pays.… La réalité est plus compliquée et nuancée qu’il n’y paraît.

Lapsus numéro 2

« Mes collègues sont sur le terrain en Basse Côte, pratiquement tout le monde a reçu les cartes d’électeurs. En Haute Guinée et vers la Forêt, il y a quelques anomalies pouvant être corrigées. Je demande à la CENI de faire un maximum d’efforts dans ce sens. »

Objection
Aux dernières nouvelles la Guinée compte non pas trois, mais plutôt quatre régions naturelles. Or dans le passage ci-dessus on ne dénombre que trois : la Basse-Côte, la Haute-Guinée et la Forêt. Le Fuuta-Jalon disparaît de la liste ! L’embêtant est que ce n’est pas la première fois. En effet, en mai dernier l’artice de Peter Pham “Dangerous Game: Guinea’s President, Alpha Condé, Plays the Ethnic Card” dénonçait l’omission du Fuuta-Jalon par le président sortant dans un discours à Kankan. Si Alpha Condé le fit délibérément, je crois pouvoir accorder ici à l’ambassadeur Laskaris le bénefice de l’erreur. A mon avis, s’il s’exprimait par écrit, il n’aurait certainement pas souffert de ce trou de mémoire arithmétique, qui prend aisément le ton d’une bourde diplomatique et d’une gaffe politique.…

Lapsus numéro 3

« C’est le devoir de l’Etat de protéger les citoyens et les leaders politiques, mais il n’appartient pas à une personne d’appeler un groupe pour venir au secours. Ça c’est appeler à la violence qui peut avoir des conséquences graves. »

L'Ambassador des USA en Guinée, Alexander Laskaris (R) et le chef de file de l'opposition guinéenne, Cellou Dalein Diallo, s'entretiennent le 20 septembre 2013 à Conakry à la veille des elections legislatives . du 24 septembre. (CELLOU BINANI/AFP/Getty Images)
L’Ambassador des USA en Guinée, Alexander Laskaris (R) et le chef de file de l’opposition guinéenne, Cellou Dalein Diallo, s’entretiennent le 20 septembre 2013 à Conakry à la veille des elections legislatives . du 24 septembre. (CELLOU BINANI/AFP/Getty Images)

Des trois lapsus de M. Laskaris, cette déclaration est la plus sujette à controverses . Pourquoi ? Parce que son auteur séjourne en Guinée depuis deux ans, et qu’il a certainement étudié l’histoire de la période post-coloniale afin de mieux exercer ses fonctions diplomatiques. Ce passage est contestable sur deux plans, l’un général, l’autre particulier.
Au plan général, l’ambassadeur accepte et applique mécaniquement le principe du “devoir de l’Etat de protéger les citoyens et les leaders politiques.” Malheureusement, entre le principe et la réalité, il y a un monde de différences, comme le prouve l’écart entre les affirmations généreuses et les pratiques ruineuses dans les documents historiques suivants :

  • La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1789), dont l’Article 1er déclare : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »
    Cela n’empêcha pas l’esclavage de continuer à ravager le continent africain pour les siècles à venir, y compris le 21e siècle.
  • La Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis (1774), dont le préambule proclame : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »
    La plupart des signataires de cette déclaration étaient des esclavagistes, à commencer par George Washington, Thomas Jefferson, etc.

La notion de l’état bienfaiteur et protecteur est un rêve et une aspiration universellement partagés. Mais dans la réalité, la cupidité et l’égoisme prennent le dessus et imposent l’exploitation de l’homme par son semblable. Il en découle des inégalités grandissantes en cette ère de globalisation numérique.

Au plan particulier de la Guinée post-coloniale, la déclaration de l’ambassadeur oublie que cette république — issue des urnes, le 28 septembre 1958 —, se dégrada rapidement en état policier et se tourna contre le peuple. L’état guinéen devint —continue d’être — un pouvoyeur de violence, un perpétrateur de crimes et un bastion d’impunité.
Le bilan est lourd et les dégâts apparemment irréparables. Citons quelques repères  :

Droit à la vie et à l’auto-défense

Dès les premiers jours du coup d’etat en décembre 2008, le CNDD fit une descente musclée CNDD au domicile de Cellou Dalein Diallo. Depuis lors, les harcèlements, violations de domicile, destructions, attaques (le chef de la section motards de l’UFDG) se sont multipliés, visant personnellement le leader de l’UFDG.

Dans l’ensemble, l’insécurité, la criminalité, les assassinats ciblant des cadres intègres (Aissatou Boiro, Ismael Ghussein, etc.), les parodies de procès, l’impunité battent leur plein depuis la prestation de serment du président Alpha Condé.

Lire Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure

Cellou Dalen peut-il dès lors compter sur les forces de sécurité du régime pour assurer sa protection, celle de sa famille, de ses militants et de la Guinée, en général. Non ! M.  Condé a prouvé les limites bornées de sa magistrature, et le vaste domaine de son incompétence. On peut comprendre donc qu’il appelle ses militants au secours.

Finalement, même —ou particulièrement — aux USA , le Deuxième Amendement à la Constitution américaine stipule :

« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. »

Conséquence : d’un côté, les groupes terroristes domestiques — suprémacistes blancs, racistes impénitents — pullulent. Prétendant que le gouvernement fédéral outrepasse les limites de ses responsabilités et les opprime, ils s’arment et forment des groupuscules d’auto-défense. D’autre part, les membres de la National Rifle Association se sont érigés en un puissant lobby politique, qui investit des millions de dollars et financent les campagnes de ses candidats dans les élections américaines.
Ce qui n’est pas sans rappeler la tournée d’achat de votes par le président sortant Alpha Condé dans les préfectures. Il ne se souvient de l’existence du pays profond qu’à la veille d’élections. …

Tierno S. Bah