François, griot-en-chef d’Alpha

Outre sa fonction de directeur de la rédaction de Jeune Afrique, François Soudan semble avoir endossé le manteau et vouloir porter le chapeau de Griot-en-chef d’Alpha Condé depuis 2010. Aussi, pour exprimer sa reconnaissance le président “réélu” devrait nommer M. Soudan ministre de l’Information et de l’Intoxication de la Guinée, avec résidence à Paris.…
Ce geste (ré)compenserait les interviews exclusives — peaufinées et édulcorées — et les grands dossiers que l’hebdomadaire parisien publia afin —en vain — de dorer le blason du “Professeur”-chef d’Etat.
Le dernier article de François Soudan s’intitule Alpha, IBK et la marmite. Rédigé dans le même style panégyrique, il accumule écarts déontologiques, légèretés et attaques personnelles.
François Soudan interview Président Alpha Condé. au Palais de la présidence. Conakry, mai 2015
François Soudan interview Président Alpha Condé. au Palais de la présidence. Conakry, mai 2015

Ce blog consiste en une analyse critique de deux extraits de l’article sus-nommé.

Premier extrait : griotisme et écarts déontologiques

Dans ce passage François Soudan écrit :

« Alpha mange peu, boit encore moins, mais n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il mouille ses chemises Pathé’O sur les estrades de campagne. Et quelle campagne ! Des semaines à labourer la Guinée, en avion, en hélico, en 4×4, à pied, à tenir meeting, à dialoguer avec le peuple, à débiter bilan et programme sans jamais – ou presque – nommer ses adversaires, comme s’il feignait de les ignorer.
Y a-t-il eu des fraudes ? Dans ce domaine comme dans d’autres, « la Guinée n’est pas le Danemark », a reconnu Condé et ont constaté les observateurs : oui, petits tripotages il y a eu, sans doute, de part et d’autre d’ailleurs, avec, dans ce domaine aussi, une prime au sortant. »

Ce texte inclut deux segments distincts :

  1. Le portrait thuriféraire du candidat du RPG à l’élection présidentielle
  2. La manipulation et le tripatouillage de la réalité à la veille et au lendemain du vote du 11 octobre courant

Style panégyrique et thuriféraire

Dans le premier segment, le style tombe au niveau du griotisme le plus bas. Prétendûment élogieux, en réalité platement thuriféraire , le choix de vocabulaire par le journaliste François Soudan est falsificateur et trompeur. Ce faisant,  il enfreint la déontologie de sa profession, qui dicte la neutralité, l’impartialité et l’objectivité dans l’exercice du métier. Violant ces principes cardinaux, François affiche sans ambiguité qu’il est pour le candidat sortant  et contre les opposants de celui-ci.  D’un jet de plume, il place les mots  bilan et programme. Il faut souffrir d’une incurable cécité intellectuelle pour utiliser positivement l’un et l’autre termes à propos du mandat 2010-2015 du président Condé. Car le fait est qu’en prenant les rênes de l’Etat en 2010, le nouveau président n’avait pas de projet de société à promouvoir ou de programme de gouvernement à exécuter.  Il a agit selon sa nature impulsive, sans tracer ou suivre une direction générale, au moins. Il s’est contenté d’improviser, passant le plus clair de son temps à voyager à l’étranger, et négligeant l’intérieur du pays. Il n’a visité les préfectures qu’à la veille des élections, législatives — tardives —en 2014, et présidentielle en cours. Par exemple, alors que le torchon brûlait et que les gens s’entretuaient en Guinée Forestière, il choisit s’envoler pour Abuja (Nigéria) pour un sommet routinier de la CEDEAO.

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Manipulation et tripatouillage : votes achetés, élection violente et volée

François Soudan se pose rhétoriquement une question dont il connaît déja la réponse : Y a-t-il eu des fraudes ? C’est une rhétorique de mauvais goût au et du cynisme. Peu importe, s’il y en a eu, il ne s’agirait dans son entendement étriqué que de “petits tripotages” !!!
Dommage. Car Amnesty International —une organisation plus crédible que Jeune Afrique — a enquêté sur le terrain. Elle a publié un rapport accablant qui  dénonce et condamne les manipulations du scrutin par le régime d’Alpha Condé et la violence létale de ses forces de sécurité (police et gendarmerie), épaulées par la milice ethnique maninka (Donsos).

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Mais bien avant l’entrée en action de ses cerbères et tueurs à gages, Alpha Condé avait corrompu et volé l’élection présidentielle à coups de billets de banque. En témoigne cet échange entre François Soudan et lui dans l’inteview intitulée « Je travaille pour tous les Guinéens, sans exclusive » :

François Soudan : Tout de même : au cours de ces tournées, vous distribuez de l’argent. 50 millions de francs guinéens [environ 6 000 euros] pour les femmes, 50 pour les jeunes, 50 autres pour les paysans, etc. Ce n’est pas de l’achat de voix, ça ?
Alpha Condé : Donc, si je vous suis bien, je devrais, ainsi que mon gouvernement, cesser toute aide aux populations démunies en période préélectorale ? Cela n’a pas de sens. Cet argent, c’est pour l’autonomisation des jeunes, des femmes, etc. Ce n’est pas pour acheter leurs voix, qu’ils donneront à qui bon leur semble.

Deuxième extrait : insinuation anti-Fulɓe

Le second passage à réfuter est le suivant :

« Comme beaucoup d’entre vous, j’apprécie l’écrivain guinéen Tierno Monénembo, 68 ans, Prix Renaudot 2008, douze romans au compteur, édité au Seuil depuis trois décennies. Mais pourquoi diable l’auteur de Peuls, du Roi de Kahel et du Terroriste noir, justement salués dans nos colonnes, se fourvoie-t-il en politique ? Pourquoi cette longue éructation vomie au lendemain de la réélection « simplement abjecte » d’Alpha Condé, accusé de « brûler le pays, falsifier la mémoire, démanteler les ethnies » ? Pourquoi traiter ceux qui ne pensent pas comme lui de « chefs d’État véreux, diplomates galeux, journalistes lèche-cul, mafia sicilienne » ? Pourquoi assimiler son combat à celui de « De Gaulle devant les nazis » [sic] ? Lorsqu’il écrit un roman, Monénembo cisèle sa plume et il me captive. Quand il polémique, peulitude en bandoulière, il la trempe dans le fiel. Et il me fait peur. »

François Soudan réagit ici à l’article intitulé “Victoire annoncée d’Alpha Condé” qui est une réaction à chaud du célèbre écrivain face à la mascarade et au “Coup KO” du premier tour de l’élection présidentielle. Se croyant visé, M. Soudan veut se défendre. Sans oublier, bien sûr, son habitude ancrée de protéger son ami président. Mais, en l’occurrence, le chef de la rédaction perd le nord et commet deux fautes impardonnables.

Première faute impardonnable : attaque contre le droit individuel d’opinion

François Soudan se pose la question : “Mais pourquoi diable l’auteur de Peuls, du Roi de Kahel et du Terroriste noir, justement salués dans nos colonnes, se fourvoie-t-il en politique ?
Une telle interrogation est formulée seulement parce que M. Diallo s’en prend au régime et à la personne anti-démocratiques d’Alpha Condé. S’il avait pris la plume pour louanger et vanter le “Professeur”,  cela serait OK pour François Soudan.
Mon rôle n’est pas de défendre Monenembo. Cela est superflu. Car son génie littéraire —que François lui reconnait — est mondialement attesté. Tierno pourra riposter, selon ses termes et au moment de son choix, à la hargne de M. Soudan. Nul doute qu’il le fera avec la logique, la pertinence, l’humour, fin et piquant, et la prose esthétique qu’on lui connait.
Cela dit, il est absurde de se demander pourquoi un écrivain fait de la politique. Il est du devoir des hommes/femmes de lettres de s’intéresser à la politique. Et de l’éclairer en disant la vérité aux puissants du jour…
Du reste, l’essentiel de l’oeuvre de Monenembo est politique. Il a annoncé la couleur depuis son premier roman Les Crapauds-brousse. Pourquoi y renoncerait-il ? Pour faire plaisir à Alpha Condé ? François Soudan ne devrait pas compter là-dessus …

Deuxième faute impardonnable : insinuation ethnique anti-Fulɓe

François Soudan ne se contente pas d’être journaliste en chef de Jeune Afrique. Ici, il devient un lexicographe et invente le mot peulitude. Il le taille par imitation, sur le modèle de négritude; la formation des deux mots procède par l’attachement du suffixe -tude à un substantif. Ainsi, on obtient :

Nègre + -tude = négritude
Peul + tude = “peulitude” 

Mais si négritude a acquis droit de cité depuis des décennies dans les dictionnaires de la langue française, le néologisme “peulitude”, lui, est mort-né. Son usage commence et s’arrête à François Soudan et à la presente protestation. Le pire est que M. Soudan ne se rend peut-être pas compte de la gratuité, de l’inadéquation et de l’absurdité de “peulitude”, qui est pourant évidente pour deux raisons :

  1. Même s’il attaque “les journalistes lèchent-culs”, l’article de Monenembo ne nomme personne. François Soudan ne devrait donc pas se sentir visé. Sa réaction hostile vérifie ce fameux proverbe : “Qui sent morveux se mouche.”
  2. Le texte de Monemembo ne parle nulle part de Pullo/Fulɓe (Peul/Peuls), du Fuuta-Jalon ou du Pulaaku. Il traite de la Guinée et de l’Afrique. Comment et pourquoi François Soudan injecte-t-il le nom déformé du peuple qui enfanta et moula la personnalité de Tierno ?

Au lieu de faire simplement et objectivement son boulot, François Soudan s’égare dans la  politique inventée par Sékou Touré, c’est-à-dire une machination maudite et une machine infernale qui sévissent sur la Guinée depuis 1958. Cette gouvernance  destructrice a conduit le pays dans la débâcle, la pauvreté, la ruine et la misère : humaine, économique, culturelle, politique.
Alpha Condé avait promis de reprendre la Guinée là où l'(ir)reponsable dictateur suprême l’avait laissée. Machiavélique, voire diabolique, son plan a réussi ! La Guinée en gémit.

Tierno S. Bah