Maryse Condé. “2ème vol au-dessus d’un 2ème nid de coucou”

Maryse Condé. La vie sans-fards

Première Partie
Chapitre 3. — Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou

Maryse Condé
Maryse Condé

En 1960, Conakry ne pouvait soutenir la comparaison
avec Abidjan ni même avec [la bourgade de] Bingerville. C’était une agglomération de rien du tout. Seule la mer la parait, violette, somptueuse, fouaillant des cayes déchiquetées. Quelques rares édifices avaient belle allure. C’étaient des bâtiments administratifs, des banques, des magasins d’État. Tout le reste était constitué d’informes constructions en dur. Les femmes s’agglutinaient autour de fontaines où gouttait une eau rare. Les enfants qu’elles portaient au dos ou traînaient après elles avaient tous les signes du kwashiorkor. Comme les hommes, elles portaient des habits défraîchis, presque en haillons. Je n’avais jamais vécu dans un pays à forte prédominance musulmane. J’ignorais tout de l’Islam. Aussi, je fus bouleversée par les talibés grelottant dans la fraîcheur de l’aube en psalmodiant la toute-puissance de Dieu, les mendiants, les estropiés se pressant aux abords des mosquées. Éperdue d’admiration, je contemplais les Sages trônant dans la poussière, yeux perdus dans la méditation, et roulant les grains de leur chapelet. J’admirais l’envol des garçonnets, leurs planchettes sous le bras, vers les écoles coraniques. Bref, je tombai en amour pour un lieu qui semblait tellement déshérité. De toutes les villes où j’ai vécu, Conakry demeure la plus chère à mon coeur. Elle a été ma véritable porte d’entrée en Afrique. J’y ai compris le sens du mot « sous-développement ». J’ai été témoin de l’arrogance des nantis et du dénuement des faibles.

Le jour de mon arrivée, à l’aéroport, Condé embrassa avec une égale effusion sa fille Sylvie et Denis qu’il voyait pour la première fois.
— Je peux vous appeler “papa” ? lui demanda ce
dernier cérémonieusement.
— Mais je suis ton papa ! lui répondit Condé dans un grand éclat de rire.
Si incroyable que cela puisse sembler, ce fut la seule allusion que nous fîmes à la situation de Denis. Nous ne parlâmes jamais de Jean Dominique. Condé ne chercha jamais à savoir qui était le père de Denis ni les circonstances de sa naissance.
Sans doute, malgré son silence, Condé voyait-il clair. Il savait que l’Afrique m’était largement refuge. Il savait que sans mon douloureux passé je ne l’aurais jamais épousé. Ce fut entre nous le plus effrayant des non-dits. Je dois reconnaître qu’à sa manière peu démonstrative, il adopta Denis. Il ne le traita jamais différemment des autres enfants que nous eûmes par la suite.

Condé était accompagné de Sékou Kaba, un ancien camarade d’école qui occupait le poste de directeur de cabinet au ministère de la Fonction publique. Cet homme gracile et taciturne devait devenir mon soutien indéfectible. Moi qui gardais la nostalgie de mon aîné Guy, Guito, emporté à ses vingt ans par cette « maladie des Boucolon » — troubles de l’équilibre, troubles de l’élocution, troubles de la coordination des mouvements — qui saisit l’un après l’autre les membres de ma famille, je trouvai en lui un grand frère et un mentor. Il n’y eut jamais rien d’amoureux ni de sexuel entre nous. Syndicaliste, il avait, lorsqu’il faisait des études à Dakar, partagé une chambre avec Sékou Touré.

[Note. — Sékou Touré n’étudia pas à Dakar. Il fréquenta l’école d’enseignement professionnel Georges Poiret de Conakry pendant un an et demi en 1936-1937, avant d’en être exclu. Lire Ibrahima Baba Kaké, Sékou Touré, le héros et le tyran. — Tierno S. Bah]

Kaba ne fréquentait plus Sékou Touré depuis qu’il occupait de hautes fonctions, mais il le révérait comme un Dieu. Il m’enseigna le « socialisme africain », me donna à lire les indigestes volumes publiés localement sur l’histoire et le rôle du PDG (Parti Démocratique de Guinée) ainsi que les hagiographies du Président et de certains de ses ministres.

Condé et moi, ayant aussi peu d’argent l’un que l’autre, nous demeurions chez lui. Il habitait dans le quartier populeux du Port une modeste villa qu’occupaient, outre sa femme et ses deux filles, une multitude de frères, de soeurs, de cousins, de cousines, de beaux-frères, de belles-soeurs. La villa étant située à deux pas d’une mosquée, chaque matin, nous étions réveillés par le premier appel du muezzin auquel je ne m’habituais pas et qui à chaque fois me précipitait à genoux hors du lit. En écoutant cette voix pressante, je rêvais d’accomplir quelque grande action. Mais laquelle ? Du lit, Condé me regardait, goguenard :
— Trop exaltée, ma fille ! Trop exaltée ! commentait-
il.
Malgré mes efforts, je ne parvins jamais à être proche de Gnalengbè, la femme de Sékou alors que j’aurais tant aimé qu’elle me traite comme une soeur aînée. Je l’entendais rire aux éclats et bavarder dans la cuisine. Mais, il suffisait que j’apparaisse pour qu’elle se taise et se fige. Je finis par me plaindre à Sékou :
— Est-ce que je lui fais peur ? lui demandai-je, ulcérée.
— Tu l’intimides ! me répondit-il après une hésitation. Elle ne sait pas bien parler le français. Elle n’est guère allée à l’école. Elle porte des pagnes… Tu comprends? Elle est un peu complexée devant toi. Si tu apprenais le malenké, tu te rapprocherais déjà d’elle.
Cette recommandation que je ne cessai d’entendre ne tarda pas à m’exaspérer. Car je le compris très vite, si on voulait déchiffrer les sociétés africaines, il fallait pouvoir s’entretenir avec elles. Pourtant, quelles langues choisir dans la pluralité de celles qui existaient ?
Apprends le malenké ! conseillerait un Malenké.
Apprends le fulani ! dirait un Peul.
Apprends le soussou ! interviendrait un Soussou.

Sékou ne se résignait pas à ma situation conjugale avec Condé et ne voulait pas entendre parler de divorce. Il me suppliait d’abandonner la Côte d’Ivoire et de rejoindre la Guinée où, vues ses fonctions, il se faisait fort de me trouver un poste d’enseignante. Ce fut sous son affectueuse pression qu’un matin, je me rendis au Service de l’Immigration. Brandissant mon livret de famille tout neuf, je demandai un passeport guinéen. Là-dessus, aucune ambiguïté : ce ne fut pas une décision politique, un geste de foi militante. Il est certain que j’abandonnai ma nationalité française avec une réelle joie. Mais pour moi, je manifestais avant tout ma liberté. Cette réappropriation matérielle de l’Afrique me prouvait qu’allant plus loin que le chef de flle de la Négritude, mon maître à penser, je commençais de m’assumer.
— Remplissez cela ! m’ordonna un employé d’un air ennuyé, posant sur le comptoir une petite pile d’imprimés.
— Pas la peine ! assura un autre surgissant derrière son dos.
Et raflant la liasse de documents, il expliqua d’un ton suffisant :
— La nationalité guinéenne lui est donnée de surcroît à celle qu’elle possède déjà, grâce à son mariage. C’est un plus, un ajout.
J’avoue que je ne compris rien à ces propos. N’empêche ! J’empochai allègrement le magnifique document vert qu’on me délivra sans me douter qu’il allait plus tard me brûler les doigts. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’un jour je reviendrais à ma nationalité française et que je remercierais le ciel de n’avoir, à tort ou à raison, rempli aucun document ce jour-là.

Condé, lui, feignait de ne pas intervenir dans mes décisions et ne me proposait nullement de reprendre la vie commune. Je me demande s’il ne savait pas que tôt ou tard, nous allions nous séparer. Il entourait les enfants de soins paternels. Il baignait Sylvie-Anne, bouchonnait son corps avec un paquet d’herbe sèche locale. Chaque après-midi, il enfilait un short et un tee-shirt et hélait Denis :
— Viens ! lui ordonnait-il. On va jouer au ballon.
Le pauvre abandonnait ce qu’il faisait et le suivait, éperdu de bonheur. Il n’avait jamais été à pareille fête.

A suivre. Chapître 5 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis
Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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