Andrée Touré : impénitente et non-repentante, suite

Henriette Conté (ex-Première dame de Lansana Conté), Andrée Touré (ex-Première dame de Sékou Touré) et le Premier ministre Lansana Kouyaté. Conakry, 2008
Henriette Conté (ex-Première dame de Lansana Conté), Andrée Touré (ex-Première dame de Sékou Touré) et le Premier ministre Lansana Kouyaté. Conakry, 2008

Dans un article précédent j’ai dénoncé l’impénitence et la non-repentance de Hadja Andrée Touré dans son interview télévisée avec le journaliste Yamoussa Sidibé. J’ai attiré l’attention des lecteurs sur la tentative maladroite et le souci vain de réécriture de l’Histoire de la Guinée. Je continue ici l’épluchage et la réfutation des positions fragiles et des opinions mystificatrices de la veuve de Sékou Touré.

Hadja Andrée Touré déclare :

« Mais ce qui était très difficile pour moi, c’était le fait d’être avec certaines personnes comme la femme de Diarra, qui était avec moi dans la même cellule. C’était insupportable pour moi. La cohabitation-là était pire que la prison pour moi. Mais on devait l’accepter. »

Dans une biographie de Sékou Touré en huit volumes Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin donne une version plus crédible des circonstances de l’emprisonnement de la famille Touré au Camp militaire Keme Bourema de Kindia. Au chapitre 89, 26 mars 1984, la mort américaine (Volume 7) il fournit des détails intéressants sur le sort de l’épouse et des enfants de Sékou Touré, arrêtés en même temps que les officiels du régime. Lewin précise :

« Un an après le coup, un avocat français, Maître Jean-Marie Degueldre, mandaté par la famille de l’ancien président … peut leur rendre visite au camp de Kindia 202. Il s’entretient avec Ismaël Touré, Abdoulaye Touré, Siaka Touré, Moussa Diakité, ainsi qu’avec Madame Andrée, qui lui confie un numéro de compte en banque, sur lequel auraient été versés les droits d’auteur des oeuvres de Sékou 203. »

L’ex-ambassadeur de France à Conakry ajoute :

« Il (l’avocat) constate aussi que, par suite d’un raffinement psychologique qui ne doit sans doute rien au hasard, la veuve (Andrée) et la maîtresse (Fally Kesso Bah) de l’ancien président sont enfermées dans la même cellule ! 204 »

Lire aussi Alpha Condé. Mésalliances, vulgarité, absurdité

Comme on le voit, il n’y a aucune mention de la femme du Colonel Diarra Traoré, dont, en tant que professeur à l’époque, je garde l’image d’une fille  Pullo de Pita, belle et membre de l’équipe universitaire de basketball.

Moralité : au lieu d’une interview improvisée et vague, Hadja Andrée devrait porter un témoignage sur sa vie par écrit et sous la forme d’un livre. L’avantage d’un tel format est qu’il pousserait Hadja à plus de discipline dans la remémoration et la présentation de ses souvenirs. Sinon ses affirmations péremptoires et tranchantes prêteront un flanc faible à la critique. Telles quelles, elles restent erronées et ne font pas le poids sur la balance de l’Histoire.
En attendant, la version d’André Lewin, et non  celle d’Andrée Touré, me paraît plus logique et plus crédible.Le premier fournit au moins des noms de témoins, alors que la seconde se contente de déclarations catégoriques dénuées de preuves.

Cela dit, 32 ans après son emprisonnement Hadja Andrée semble toujours en vouloir au Colonel Diarra Traoré et à la veuve de celui-ci. Cela est étrange ! Car si Diarra avait réussi son coup d’Etat, Hadja Andrée et ses compagnons en auraient été les premiers bénéficiaires. On les aurait libéré  Et ils auraient récupéré leurs biens et — peut-être — leurs fonctions et privilèges.

Rivalités claniques et succession ratée

Pour renforcer son pouvoir personnel Sékou Touré monta autour de lui des clans familiaux. Il  les manipula et les opposa continuellement, ne conférant à aucun d’eux la dominance. Tous les coups et méthodes (rumeurs, dénonciations, zèle, maraboutage, etc.) furent mis à contribution pour courtiser et plaire au chef, et ainsi accéder aux postes juteux et accumuler des avantages matériels. Quatre factions se livrèrent une lutte féroce et sournoise sous la férule du Responsable suprême de la révolution.

  • Le clan d’Ismael Touré (famille Touré de Faranah, non-liée à Samori et allies : Diané, Camara, Condé, Keira, Fadiga, etc.)
  • Le clan d’Andrée Touré (familles Keita, KouroumaDiakité, etc.)
  • Le clan de Siaka Touré, membre de la famille agnatique de Samori Touré, c’est-à-dire des descendants par les pères (Dr. Abdoulaye Touré, membre du BPN, ministre des Affaires étrangères ; Mohamed Lamine Touré, ministre ; Mohamed  Lamine Touré, gouverneur de la Banque centrale ; Mouloukou Souleymane Touré, directeur du Renseignement, etc.), leurs alliés de Kankan et d’ailleurs.
    A l’opposé, Sékou Touré appartient à la famille cognatique, en tant que descendant — putatif — de Samori par sa grand-mère.
  • Le clan de Lansana Béavogui, vieux compagnon et Premier ministre figurant

Sékou tel que je l’ai connu est une longue interview d’André Lewin par Hamid Barrada dans Jeune Afrique. Bien placé pour confirmer ce que tout le monde savait à l’époque, Lewin y souligne que “les membres de sa (Sékou) famille et de celle de sa femme occupaient en permanence des positions éminentes.”

Lire également :
Family feuds (1984)
Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy (1985)
Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire (1985)
Un seul gouvernement : la famille

Au lendemain des funérailles de Sékou Touré, entre le 1er le 2 avril 1984, les quatre groupes ne purent s’accorder sur la désignation d’un successeur à la présidence temporaire de la république. En définitive, leurs dissensions poussèrent l’armée à prendre le pouvoir le 3 avril. Un an plus tard, un tribunal extra-judiciaire et secret condamna à mort les caciques du PDG. La plupart furent fusillés le 19 juillet 1985. Comble d’ironie du sort, Colonel Lansana Conté — un exécuteur zélé des basses et infâmes besognes de Sékou Touré — fut le liquidateur-en-chef des membres mâles de la famille de ce dernier.

Hadja Andrée garde en mémoire et dans son coeur les détails de l’exécution des membres des clans ci-haut. A l’exception de quelques individus (Lansana Béavogui, Nfamara Keita, Damantan Camara, etc.), ils furent extraits de cellules voisines de celle de Hadja sienne pour être conduits au champ d’exécution du Mont Gangan. C’est à ce même endroit que des milliers de suppliciés du Camp Boiro périrent entre 1960 et 1984. Elle raconte dans l’interview comment elle reprocha au président Conté l’exécution des principaux officiels du régime de son mari :

« C’est à la mort de ma mère que j’ai pu rentrer ici. Le Président Lansana Conté s’est occupé des funérailles de ma mère. La famille s’est réunie pour aller le remercier. Quand on a quitté, il m’a envoyé frère Kozo pour me dire qu’il veut me rencontrer seule. Je suis allée. Dans son bureau, il m’a salué, m’a demandé si tout allait bien. J’ai dit oui tout va bien. Il a mis sa main dans sa poche, pour sortir une enveloppe, il me l’a tendu. Ma réaction était violente. Ah non, ça je ne l’ai pas supporté. J’ai dit :
— Monsieur le Président vous savez que je ne peux pas accepter votre enveloppe. Parce que pour moi, prendre son enveloppe, c’était comme si je buvais le sang de nos compagnons qui ont été tués. »

Conté étant mort, il ne peut donc pas confirmer ou contester la teneur de ces propos de Hadja Andrée. Mais les affirmations de Hadja sont réfutables sur la base du bilan négatif de ces “compagnons”.

Complices déloyaux, malhonnêtes et perfides

Hadja Andrée s’exprime de façon imagée et parle du “sang de nos compagnons qui ont été tués”.

Mais qui étaient ces compagnons ? Etaient-ils droits, honnêtes, vertueux ? Ou alors s’agissait-il des démagogues incompétents, de loups voraces et de complices récidivistes dans l’assassinat de centaines de cadres plus valables qu’eux ? L’Histoire répond par l’affirmative à la deuxième question. Pis, ces “collaborateurs” étaient experts dans l’art de la flatterie et de la flagornerie. Et, comme dans une danse de fourbes, ils furent absolument déloyaux vis-à-vis de Sékou Touré. Qui leur rendait la monnaie de leur pièce par une méfiance pathologique, une surveillance constante et des restrictions réelles. Je prend ici le cas d’Ismael Touré.

Ismael Touré : jalousie, malhonnêteté et traîtrise

Agissant constamment en sourdine contre son aîné, Ismael fut l’incarnation même du faadenya maninka (baaba-gootaaku, en Pular), c’est-à-dire la rivalité sybiline, mais  qui prend ici la dimension d’une jalousie maladive et mortelle.

C’est ainsi qu’en avril 1979, les rapports entre les deux demi-frères se détériorèrent au point qu’une réunion du Bureau politique national, présidée naturellement par Sékou, décida de déchoir Ismael de toutes ses fonctions —politiques et gouvernementales — et de l’exiler à Faranah. Ce fut le salaire de la complicité entre deux dirigeants cruels et criminels, qui avaient ruiné la Guinée et vidé les rangs de l’élite du pays au Camp Boiro.

Ismael Touré détourne 56 millions de dollars

André Lewin raconte le scénario rocambolesque monté par Ismael Touré pour détourner la somme  de 56 millions de dollars US en 1981. Si son plan avait réussit, il aurait vraisemblablement utilisé la somme pour éliminer Sékou Touré. Voici le récit de cet épisode digne de roman policier fomenté par Ismael envers la Guinée, le chef de l’Etat guinéen et son demi-frère :

« A une certaine période, Ismaël a fait venir à Conakry Paul Berthaud, un homme d’affaires français avec lequel il a longuement négocié la construction d’un nouvel hôtel; la rumeur disait que le montant exigé de la Guinée était extrêmement élevé et qu’il y avait forcément de la corruption, mais personne n’avait de preuves en mains, car l’intéressé affirmait que les billets à ordre signés par Ismaël au nom de la Guinée et avalisés par la Banque guinéenne, se trouvaient dans son coffre à Paris (dont personne d’autre que lui n’avait les clés et la combinaison) et que les premières échéances se trouvaient déjà en possession des banques.
Cet homme d’affaires a finalement été arrêté sous un prétexte, mis en résidence surveillée dans une villa, et très vite condamné à une très forte amende et à une longue peine de prison. Je suis allé voir Sékou et lui ai dit que Berthaud était le premier Français arrêté depuis des années, qu’il n’y avait aucune preuve irréfutable contre lui, et que les hommes d’affaires français qui s’intéressaient à la Guinée et dont la très grande majorité étaient d’honnêtes gens, allaient désormais hésiter à venir à Conakry.
Sékou ne voulait pas le laisser partir car il n’avait pas confiance; il m’a finalement mis en position délicate :
— Je veux bien lui restituer son passeport et le laisser aller, à la condition qu’il vous remette tous les billets signés et que vous veniez me les donner en mains propres. Vous serez ainsi personnellement responsable de l’aboutissement de cette affaire. Que faire ? Je suis allé voir Paul Berthaud dans sa villa. Il me fallut un certain temps pour le convaincre qu’il fallait qu’il s’exécute, sinon, il risquait de rester plusieurs années dans une prison guinéenne. Il m’a donc donné sa parole que dès son arrivée à Paris, il remettrait les billets à l’un de mes collaborateurs qui l’accompagnerait et me les ramènerait. Je ne sais pourquoi, mais j’avais décidé de lui faire confiance. Je suis donc retourné voir Sékou pour lui faire part de l’arrangement.
Il m’a donné le passeport et j’accompagnai l’homme d’affaires à l’avion en lui faisant ressortir la responsabilité que j’avais prise (je n’avais même pas eu le temps d’informer Paris de mes intentions, très risquées pour un ambassadeur). Je fus extrêmement soulagé, bien entendu, quand le surlendemain, mon collaborateur revint avec en sa possession la vingtaine de billets à ordre signés par Ismaël et contresignés par le ministre-gouverneur des banques et l’ambassade de Guinée à Paris. J’ai pris une photocopie (une seule, car je crois que j’étais un peu dégoûté de tous ces développements) avant de les remettre à Sékou, qui se montra vivement intéressé. J’ai là sous les yeux le billet (en anglais Promisory note) numéro 13, signé le 26 janvier 1979, et engageant la Guinée à payer au porteur (non désigné) à une succursale parisienne de la Société Générale, irrévocablement et inconditionnellement, 56 millions de dollars au 1er mars 1981.
Il n’était par ailleurs aucunement question d’un hôtel. Les autres billets portaient d’autres échéances et d’autres montants, et le total était astronomique, je crois plusieurs centaines de millions de dollars, en tous cas sans aucune mesure avec le coût raisonnable de la construction d’un hôtel, ce qui autorisait toutes les suspicions. Par la suite, Sékou ne m’en parla jamais plus. Ni Ismaël non plus, d’ailleurs ! Quant à Paul Berthaud, il a pu revenir en Guinée quelques mois plus tard ! »

Lire Ismael Touré, Paul Berthaud, André Lewin et Sékou Touré

Ismael envisage de renverser Sékou Touré

André Lewin dévoile aussi qu’à un moment donné les divergences entre Ismael et Sékou Touré étaient devenues antagoniques. Si l’un restait, l’autre était à éliminer. Lewin raconte :

«   Je puis même révéler aujourd’hui que pendant la disgrâce d’Ismaël Touré, alors qu’il était exilé dans la concession familiale à Faranah, l’un de ses proches est venu me voir discrètement à ma résidence de Gbessia pour me dire que si la France lui fournissait armes, argent et soutien,  Ismaël se faisait fort de renverser Sékou Touré et s’engageait à ce que la France ne regrette pas son appui.
Je pense que cette approche était sérieuse, bien que je ne puisse totalement exclure une provocation. En tout cas, j’ai dit à cet émissaire, qui me demandait ce que j’étais prêt à faire en faveur d’Ismaël, que le mieux que je pouvais faire pour Ismaël était d’oublier cette démarche et de ne pas en parler à Sékou.
J’ai tenu parole, je n’en ai jamais parlé jusqu’ici, mais je n’ai pas oubliée, comme vous voyez. Bien des Guinéens, y compris de hauts responsables, parfois des gens qui étaient en première ligne pour se proclamer les plus fidèles de Sékou, évoquaient librement devant moi l’hypothèse d’Ismaël dirigeant le pays sur le plan politique et surtout économique, et de Sékou cantonné à la politique extérieure et à la représentation.
Vous voyez, beaucoup de gens me faisaient confiance, et ils avaient raison, car je n’ai jamais “donné” aucun d’entre eux, mais la conception que je me faisais de mon rôle de représentant de la France et ma loyauté personnelle ne me permettaient pas de jouer à ces jeux là. »

Tierno S. Bah

A suivre

Author: Tierno Siradiou Bah

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