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JA. Entrefilet cavalier et cynique sur Dadis

Sous le titre cavalier ”Dadis, cool à Ouaga” Jeune Afrique publie ce 2 janvier 2015, un entrefilet au style cynique et vide de contenu.

Lire l’écrit en bas de page

Au premier chef la formulation du titre est d’une lègereté déplorable. S’agit-il  d’une vedette de cinéma ou d’un rappeur célèbre en villégiature dans la capitale du pays des intègres ? Ou bien d’un ancien putschiste accusé par l’ONU de crimes de sang et de crimes contre l’humanité ?

L’article de Jeune Afrique commence sur un ton gouailleur et une pique narquoise à l’adresse des “détracteurs” de l’ancien chef de la junte militaire guinéenne, responsable du massacre de centaines de citoyens et du viol de dizaines de femmes le 28 septembre 2009. La boucherie fut universellement condamnée. Et le dossier est toujours inscrit au programme de la Cour Pénale Internationale. Cette institution va juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé cette année. Et pourtant, Moussa Dadis Camara et les deux Ivoiriens sont sous le coup de la même accusation. A moins qu’on ne fasse du “deux poids deux mesures” Dadis devrait les rejoindre à La Haye pour répondre des crimes dont il est accusé.

En donnant l’impression de narguer les “détracteurs” de Dadis, Jeune Afrique (a) banalise des violations et des crimes  proscrits par la loi, aussi bien divine qu’humaine, (b) normalise l’impunité résultant de la violence et du terrorisme d’Etat.

Or ces deux fléaux ont sévi en Guinée, au Burkina Faso et ailleurs en Afrique. Ils ont coûté au continent un retard énorme.

La confusion de JA

Jeune Afrique fait une confusion entre “détracteurs” et plaigants.

  1. Détracteurs
    Avec son “Dadis show” télévisé, son parjure, sa propension à imiter —maladroitement— Sékou Touré, etc. capitaine Moussa Camara s’était attiré plein de détracteurs en Guinée, en Afrique et à travers le monde. Mais la plupart des personnes de cette catégorie ont rangé et oublié les comédies du petit officier. Depuis son évacuation sur une civière vers Rabat, le monde s’est détourné des pitreries du chef de la junte guinéeenne.
  2. Plaigants
    Par contre depuis 2009, avec l’aide de l’ONU et d’organisations des droits de l’homme (FIDH, OGDH, etc.)  des actions ont été engagées en justice contre Moussa Dadis Camara pour crimes de sang et crimes contre l’humanité. Ces plaigants-là ont des preuves irréfutables, des témoignages solides qu’ils sont prêts à étaler dans un procès. Depuis 2009, Dadis est à la fois suspect et accusé. S’il est vrai qu’il est présumé innocent jusqu’à l’établissement objectif de sa culpabilité, il n’y a aucun doute que les survivants et les familles des morts disposent de faits accablants qui le confondront devant le tribunal.
Corps des victimes du massacre du 28 septembre 2009
Corps des victimes du massacre du 28 septembre 2009

Ensuite Jeune Afrique annonce sottement que Dadis “réside toujours dans la capitale burkinabè.” Cela est connu ! Inutile d’enfoncer cette porte ; elle est ouverte. Pas besoin non plus d’ennuyer les lecteurs et lectrices en mentionnant  “le quartier chic de Ouaga 2000.
Cette enclave “de prestige” est la preuve matérielle de l’incurie de la dictature de Blaise Compaoré. Elle est un symbole de l’imsolence et de l’inéquité. Son financement n’a pas réduit la pauvreté du pays. Au contraire, sa construction et le budget de son entretien pèsent sur la situation du Burkinaɓe ordinaire.

L’article commet ensuite une bévue : en effet le rédacteur ramène la fuite de Blaise à un départ volontaire. “Son ancien protecteur a quitté le pays le 31 octobre“, lit-on. C’est ridicule. En réalité, comme on le sait, Compaoré fut chassé par la révolte d’un peuple excédé et exaspéré par les abus, l’injustice, l’impunité et la paupérisation.

Jeune Afrique affirme sans preuve que “pour Michel Kafando, le président de la transition burkinabè, Dadis n’est pas une priorité.” Qu’en sait le journal à ce sujet ? Apparemment rien, puisqu’il ne  fournit aucune pièce à l’appui de son opinion.

En guise de conclusion

Les Guinéens et les défenseurs des droits de l’homme ne demandent pas aux autorités burkinaɓe de prier Dadis “de quitter le territoire.”

Au nom de la solidarité africaine elles doivent traiter le cas Dadis avec le  discernement qu’elles appliquent aux dossiers Thomas Sankara et Norbert Zongo. La Guinée et le Burkina Faso font face ici au même obstacle, c’est-à-dire la recherche de la justice, sans laquelle il n’y a ni démocratie, ni développement.
Fromtières géographiques (artificielles en Afrique), barrières linguistiques et stratifications sociales et économiques divisent le monde. Mais par-delà ces obstacles, l’expérience de l’Humanité est une, et son sort indivisible.
Martyr de la lutte pour l’égalité, le Révérend Martin Luther King, Jr. a tout dit :

Injustice anywhere is a threat to justice everywhere.

Que Messieurs Kafando et Zida ne l’oublient pas.

Tierno S. Bah

Dadis, cool à Ouaga

Ses détracteurs espéraient que Blaise Compaoré, qui lui avait offert l’hospitalité, l’entraînerait dans sa chute, mais ils en ont été pour leurs frais.
Moussa Dadis Camara, l’ancien chef de la junte guinéenne, réside toujours dans la capitale burkinabè.
C’est précisément dans le quartier chic de Ouaga 2000 que réside Moussa Dadis Camara. Son ancien protecteur a quitté le pays le 31 octobre, mais pas lui.
Le 11 décembre, il a même été aperçu lors de la célébration de la fête de l’indépendance du Burkina, à Dédougou (Ouest).
Des associations guinéennes de défense des droits de l’homme continuent pourtant d’exiger qu’il réponde de son implication présumée dans le massacre du 28 septembre 2009, au stade de Conakry.
Mais pour Michel Kafando, le président de la transition burkinabè, Dadis n’est pas une priorité. Il ne l’a donc pas prié de quitter le territoire.

Jeuneafrique.com

Burkina Faso, Zida toujours en première ligne

Lt-Col isaac Zida
Lieutenant-Colonel Isaac Zida. Premier ministre, chef du gouvernement. Ancien commandant-adjoint du Régiment de Sécurité Présdientielle de Blaise Compaoré.

Peut-être le puissant général Diendéré tire-t-il des ficelles en coulisses. Mais le 31 octobre, c’est bien le lieutenant-colonel Zida qui a remplacé Compaoré au sommet de l’État, avant d’être nommé Premier ministre par le président de la transition, Michel Kafando.

Quand il a vu cette masse en treillis équipée d’une discrète paire de lunettes et de fines bacchantes s’adresser à la foule, le 31 octobre, et annoncer la démission de Blaise Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré a d’abord été surpris. “C’est qui celui-là ?” s’est-il demandé.

Ce jour-là, l’ancien dauphin putatif de Compaoré passé à l’opposition n’est pas le seul, parmi les milliers de Burkinabè venus réclamer la tête du président, à s’interroger. Certains croient apercevoir le général à la retraite Kouamé Lougué, furtivement plébiscité la veille. D’autres pensent qu’il s’agit du général Honoré Nabéré Traoré, le chef d’état-major. Smockey, lui, se dit que l’homme qu’il a aidé à fendre la foule et qu’il côtoie maintenant sur une estrade improvisée n’est qu’un porte-parole parmi d’autres de l’armée. “Personne ne le connaissait”, assure le leader du Balai citoyen.

Général Gilbert Diendéré, ex-chef d'état-major particulier, ex-commandant du Régiment de la Sécurité Présidentielle de Blaise Compaoré
Général Gilbert Diendéré, ex-chef d’état-major particulier, ex-commandant du Régiment de la Sécurité Présidentielle de Blaise Compaoré

Quelques heures après ce pronunciamiento, et alors qu’une sourde bataille se jouait en coulisses pour le contrôle de l’armée, l’inconnu de la place de la Nation, vite rebaptisée place de la Révolution, s’adressait à son peuple, via le petit écran, en tant que nouvel homme fort du pays.
Avant d’être nommé Premier ministre le 19 novembre et de former le gouvernement de la transition, Yacouba Isaac Zida signait d’un “chef de l’État” ses décrets et communiqués, et se faisait annoncer en tant que “monsieur le président du Faso” lorsqu’il pénètrait dans une salle.

Un inconnu, Zida ? Pour le grand public, oui. Mais contrairement aux putschistes de sinistre mémoire les plus récents, il n’était pas un capitaine sans prérogatives ni avenir avant sa prise du pouvoir. En tant que numéro deux du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), la garde prétorienne du président, il était un pion majeur du régime Compaoré. “Il avait toute la confiance du président”, assure-t-on dans l’entourage de ce dernier, tout en ajoutant qu’il l’a toujours…

Un militaire, un vrai

Ceux qui avaient l’habitude de partager le même avion que Compaoré lors de voyages officiels se souviennent de lui, mais sont incapables d’en parler plus de deux minutes.
— Il s’occupait de la sécurité du président. Il était toujours là. Mais ce n’est pas le genre de militaire à qui l’on parle, explique l’un d’eux.
Même les officiers burkinabè les plus aguerris disent très mal le connaître. Il serait “calme”, “serein”, “courageux” et “sans ambitions”. Ce serait, selon un proche de Compaoré, “un bon gars”, “un militaire, un vrai” — quoique d’autres évoquent “des actes d’indiscipline”.

Colonel Denise Auguste Barry
Colonel Denise Auguste Barry. C’est le “cerveau” du groupe, l’homme de réflexion dont Zida ne se sépare jamais. Celui qui fut un éphémère ministre de la Sécurité avant les mutineries de 2011 était depuis trois ans le conseiller du ministre de la Défense (qui n’était autre que Blaise Compaoré). Ex-commandant de l’académie militaire de Pô, c’est le bras droit de Zida.

Le mieux placé pour en parler n’a jamais été un grand bavard — et l’est encore moins ces temps-ci. Le général Gilbert Diendéré, l’homme clé du régime déchu, l’ex-chef d’état-major particulier de Compaoré, le patron du RSP, que l’on soupçonne d’être aujourd’hui le vrai boss du pays, est considéré par plusieurs sources comme le “père militaire” de Zida.
C’est lui, dit-on, qui l’a fait entrer au RSP, qui lui a confié les missions les plus délicates, et qui l’a fait chef de corps adjoint. C’est aussi lui qui, le 30 octobre, en pleine insurrection, l’a dépêché auprès de l’état-major de l’armée pour calmer certaines ardeurs et montrer les muscles du RSP. Lui qui, le lendemain, lui a demandé d’y retourner, d’y annoncer la démission de Compaoré et de prendre le contrôle de la “junte”.

Diendéré est le “grand frère” de Zida (il a 54 ans ; Zida, 49), c’est aussi son cousin (il y a entre eux un lien familial assez flou). Tous deux sont des Mossis de la région de Yako, une ville située à mi-distance entre Ouagadougou et la frontière malienne. Diendéré est né à Song-Naba, Zida à Gomponsom, un chef-lieu de commune.

Sa carrière dans l’armée, Zida la doit non pas à son père (un petit commerçant musulman qui a eu plusieurs femmes et de nombreux enfants), mais à l’un de ses instituteurs qui l’a pris en affection et qui, lors de son affectation loin de Yako, l’a emmené avec lui avant de le faire entrer, à l’âge de 12 ans, au Prytanée militaire de Kadiogo (PMK).

Colonel Boubacar Ba
Colonel Boubacar Ba. C’est l’homme de terrain, chargé des opérations : venu de l’artillerie, il occupait un poste à l’état-major avant la chute de Compaoré, et était un proche du général Honoré Traoré. Plusieurs sources affirment qu’il a appartenu au RSP.

Huit ans plus tard, c’est la révolution. Le PMK est dissous. Zida ne parle pas politique avec ses copains et s’est converti (seul) au protestantisme. Il poursuit ses études dans un lycée public, puis à l’université, où il étudie l’anglais.

Foot, filles et musique

En 1993, le voilà, à 28 ans, de retour sous les drapeaux. Et pas n’importe où : à Pô, à l’Académie militaire qui, chaque année, livre son lot de soldats d’élite à l’armée, et dont Compaoré a fait l’un des socles de son pouvoir. Trois ans plus tard, il entre au RSP. Ses amis d’enfance le perdent de vue. Il enchaîne les formations à l’étranger (au Maroc, dans la fameuse école militaire de Meknès, à Taïwan, ou encore aux États-Unis, où il a suivi en 2012 un stage chez les forces spéciales) et les missions secrètes.

Plusieurs sources affirment qu’il aurait été l’officier de liaison envoyé par Compaoré auprès de Guillaume Soro et des rebelles ivoiriens, en 2002 et les années suivantes. L’entourage de Soro nie, celui de Compaoré un peu moins, tandis que celui de Laurent Gbagbo confirme. Selon des proches de ce dernier, Zida était “l’opérationnel” en 2010, quand les mercenaires burkinabè étaient légion en terre ivoirienne. “Il a joué un rôle majeur”, confirme une source française. Mais la vérité est qu’il ne décidait de rien.

— Notre interlocuteur, indique un conseiller de Soro, c’était Diendéré. Zida, on le connaît parce qu’on le voyait à Kosyam et parce qu’il nous transmettait des messages. Mais avec lui [Zida], on parlait plus foot, filles et musique que stratégie.
Qu’il ait conseillé Soro dans ses choix tactiques ou non n’est après tout qu’un détail. Selon un officier burkinabè, “le simple fait que Zida ait joué un rôle d’intermédiaire entre Soro et Diendéré prouve qu’il a toute la confiance de Gilbert, et donc celle de Blaise”.

Colonel Boureima Farta
Colonel Boureima Farta. Il dirigeait la division des renseignements militaires avant la chute de Compaoré. Aujourd’hui, il est de toutes les négociations – ou presque – avec les composantes de la société burkinabè ainsi qu’avec les médiateurs internationaux.

C’est d’ailleurs à l’issue de la crise ivoirienne (et au lendemain des mutineries de 2011 dans les casernes burkinabè) que Zida a été promu au grade de lieutenant-colonel et est monté dans la hiérarchie du RSP. Il a ensuite enchaîné les missions spéciales. Le chef des services de renseignements d’un pays voisin se souvient l’avoir reçu dans son bureau. Il avait été missionné par Diendéré pour évoquer la sécurité sous-régionale.

Un homme qui doit toute sa carrière au président et à son bras droit, et dont tous ceux qui le connaissent soulignent la “loyauté”, peut-il avoir fomenté un coup contre eux ?
— Impossible, tranche un proche de Compaoré.
– Inenvisageable, assure un officier général. S’il a pris le pouvoir, c’est à la demande de Diendéré, qui savait qu’il ne pouvait pas apparaître en première ligne.
De fait, quand il a fait savoir au général Traoré, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, que c’est lui, un simple lieutenant-colonel, qui allait mener la transition et qu’il devait maintenant s’éclipser sous peine d’en payer le prix, c’était avec l’assentiment de Diendéré.

Un charisme évident

Mais aujourd’hui, qui peut dire ce qu’il envisage, lui qui a dit à l’un de ses récents interlocuteurs que “ce sont quand les choses se gâtent qu’on les voit” ?
Faut-il voir, dans le fait qu’il s’est entouré d’officiers qui n’ont rien à voir avec le RSP, une volonté de s’émanciper ?
Faut-il donner un sens à la tenue couleur sable — celle de l’armée régulière — qu’il arbore désormais en toutes occasions, au détriment du treillis vert — celui du RSP — qu’il portait sur la place de la Nation ?
Doit-on s’inquiéter de voir, à la tête d’une junte, un homme au charisme évident et à la finesse politique avérée ?

Zida n’est pas un nouveau Thomas Sankara. Il n’en a ni le parcours, ni la vision, ni même l’envie, si l’on se fie à son entourage. Il n’a pas d’antécédents sankaristes, même s’il a montré des gages à la société civile, comme lorsqu’il a proposé de rebaptiser du nom de l’opposant marxiste récemment décédé, Hama Arba Diallo, l’hôpital Blaise-Compaoré.
— Il a fait preuve d’une certaine volonté de changement, souffle-t-on à Paris.

Il n’est pas non plus comparable au Guinéen Moussa Dadis Camara ou au Malien Amadou Haya Sanogo.

A l’évidence, sa tête est bien faite et il n’est pas arrivé là où il est aujourd’hui parce qu’il était “sympa” avec les soudards ou parce qu’il fallait bien occuper le fauteuil…

Doit-on alors le comparer à son ancien patron et dire de lui, comme n’a pas hésité à le faire un diplomate en poste à Ouaga, qu’il est “un Compaoré bis” — non pas le président qui semblait intouchable après vingt-sept ans de règne, mais le jeune capitaine timide et peu disert, un second couteau qui avait pris le pouvoir après la mort de son frère Sankara et dont on pensait qu’il ne le garderait pas longtemps ?

Pour l’heure, Zida, qui refuse les tête-à-tête avec les journalistes, est un mystère.
— C’est un homme d’action plus que de parole, expliquent ses proches.
— Il sait ce qu’il veut et où il va, estime un médiateur ouest-africain.
Ceux qui ont eu à le rencontrer au Conseil économique et social, QG improvisé du nouveau pouvoir situé au coeur de la capitale, évoquent un personnage attentif et appliqué. Un technocrate en treillis qui, si l’on en croit le CV très détaillé que distribue généreusement son entourage, parle quatre langues (anglais, français, mooré, dioula) et maîtrise parfaitement Word et Excel.
Un homme désireux de transmettre le pouvoir aux civils et de ne pas s’éterniser en première ligne. Mais pas à n’importe quel prix, comme le prouve sa nomination à la tête du gouvernement.

Rémi Carayol, envoyé spécial
Jeuneafrique.com

Charte du Burkina Faso : Transition ou Trahison?

Guillaume Soro et Franklin Nyamsi : protégés de Blaise Compaoré
Guillaume Soro et Franklin Nyamsi : protégés de Blaise Compaoré

Le mensonge et la forfaiture, de tout temps, ont eu les jambes courtes. Oeuvres ténébreuses, jamais ils ne courent plus vite que la pensée réfléchie et l’enquête objective, filles de la Lumière.

Le trio putschiste Zida-Diabré-Bénéwendé vient d’en administrer la preuve au Burkina Faso, en pondant un texte obscur et obscurantiste, qui atteste de toutes les incongruités logiques, morales et politiques dont ils sont capables. La Charte dite de la transition a été rédigée à douze mains par nos trois bonshommes qui se sont par ailleurs empressés de l’attribuer faussement, non pas à la foule instrumentalisée de leur putsch des 30-31 octobre 2014, mais au peuple burkinaɗe rendu muet et esclave par la destruction échevelée de ses institutions démocratiques par la même coterie populiste qui parade actuellement à Ouagadougou. Nos questions en la présente tribune sont donc les suivantes:

  1. De quelle autorité morale la Charte dite de la transition produite par les putschistes ouagalais des 30-31 octobre 2014 se revendique-t-elle ?
  2. Que penser des organes de la supposée transition et notamment de la conception du consensus qui se dégage de l’analyse de leur composition ?
  3. Faut-il croire que les élections prévues au terme du processus de ladite transition arbitreront définitivement et apaiseront tout de go le différend politique actuel au Burkina Faso ?

A contre-courant du vent d’optimisme qui souffle parmi les sacralisateurs de foules, je m’emploie dans la présente analyse à montrer pourquoi de sérieux périls s’amoncellent à l’horizon politique du Burkina Faso. Car autant, j’annonçai il y a plusieurs mois le complot des extrémistes burkinaɓe qui a explosé au grand jour les 30-31 octobre 2014, autant je vois venir une déflagration plus importante, qui traverserait autant la Grande Muette du Faso que sa société civile, en raison de l’échec programmé de la présente et supposée transition vers la démocratie.

De l’autorité morale douteuse des transitionnaires burkinaɓe

L’autorité morale d’un texte politique organisant la cité doit venir du peuple et non d’une partie du peuple ou des usurpateurs du nom du peuple. En tentant de consulter le peuple burkinaɓe sur le destin de l’article 37 de la constitution, le président Compaoré a respecté ce canon. On ne s’en rend pas assez compte, quand on est pris dans l’euphorie naïve de la « colère des foules ». La consultation du peuple, elle-même, ne se fait pas à tire-larigot, aux bonheurs des copains et coquins putschistes rassemblés. Elle se fait par la voie objective de l’élection transparente et équitable.
De quelle représentativité populaire les bénéficiaires de l’insurrection des 30-31 octobre 2014 peuvent-ils se prévaloir? Aucune. Et dès lors, place au bricolage putschiste. La lecture de la Charte publiée le 14 novembre dans la presse internationale ne laisse pas de surprendre, tant le culot des rédacteurs est patent.
Dans le préambule du texte, nos rédacteurs transitionnaires prétendant se fonder sur la Constitution de 1991, alors que dans l’article 25 du même texte, ils n’hésiteront pas à écrire :

« En cas de contrariété entre la Charte de la Transition et la Constitution, les dispositions de la présente Charte prévalent. »

Ainsi, à bien comprendre nos gueuses passés-maîtres dans l’art de la dissimulation maladroite, la Charte de la Transition se fonde sur la Constitution et la même Charte de la Transition prévaut sur ladite Constitution. Cinglante contradiction. Ou bien la constitution est le fondement, et alors, elle prévaut sur tout autre texte; ou bien la Constitution est invalidée, et alors, on veut/peut faire prévaloir sur elle une Charte qui devient elle-même la Constitution, la loi fondamentale. Affirmer une chose et son contraire, n’est-ce pas l’annonce bien faite, dès le préambule de l’écrit transitionnaire burkinaɓe, que la duplicité sera célébrée d’un bout à l’autre dudit texte?

Fondée sur un mensonge structurel, la Charte de la Transition prospère dans cette néfaste lancée dès son Titre I, consacré aux valeurs dites de référence de la transition burkinaɓe. Parmi ces valeurs, généreusement citées d’autant plus qu’on se fiche pas mal de leur correspondant réel dans l’actualité burkinaɓe, on note par exemple :

  • le couple « pardon-réconciliation » : Ceux qui se vengent du régime CDP actuellement ne sont-ils pas précisément ceux qui écrivent ces mots généreux ?
  • le couple de valeurs « tolérance et dialogue »: ceux qui ont exclu la majorité présidentielle issue des urnes du débat transitionnel ne sont-ils pas les mêmes à prononcer du bout des lèvres leur tolérance et leur dialogue?

Mieux encore, le Titre I revendique la valeur de fraternité : envers qui donc ? Envers le ministre d’Etat Assimi Kouanda, aujourd’hui prisonnier politique, sans avoir jamais attenté à la moindre vie d’un burkinaɓe quelconque ni incité qui que ce soit au crime, au viol, au pillage ou à la vengeance ?

Fraternité envers la famille Compaoré dont l’honneur et la dignité sont livrées à la vindicte médiatique à coups de mensonges flagrants, de diffamations grossières, de menaces et de rodomontades cyniques ?
Fraternité envers les milliers de militants du CDP dont les biens ont été allègrement pillés, l’intégrité physique violée et la sécurité psychologique, gravement ébranlée ?
Trêve d’hypocrisie. Le Burkina Faso est résolument divisé en ce mois de novembre 2014.
La transition politique burkinaɓe actuelle relève davantage d’une économie de la vengeance que d’une vision éthique du progrès démocratique. Et cela ne fera l’ombre d’aucun doute, à l’analyse des structures prévues pour ladite transition politique.

Le partage du gâteau putschiste ou l’avarice des parvenus par excellence

A la manière dont se distribuent les cartes de la gestion d’un pays, se décident aussi les conflits qu’il ne manquera pas de couver et les tragédies qui en résulteront par voie de nécessité. On apprend donc, en parcourant le titre II de la Charte dite de la Transition, que le Président de la Transition sera un saint-homme civil ayant en plus le privilège d’être un « burkinaɓe de naissance » (art. 3).

Ne perdons même pas notre temps à croire qu’un tel saint-homme, vierge de tout intérêt partisan, existe au Burkina Faso. Il n’y en a nulle part sur la terre. Aucun homme, aucune femme au Burkina Faso, fût-il tout droit sorti de la cuisse de Jupiter, ne fera consensus et unanimité dans le peuple réel. Mais il y a pire, dans le non-dit de l’article 3 que nous auscultons. Les implications “burkinitaires” de cette clause ne puent-elles pas de loin ? La “burkinité”, cousine de l’idéologie infecte de “l’ivoirité”, conception chauvine et discriminatoire de la citoyenneté, est en effet l’une des marques déposées de la nouvelle coterie putschiste burkinaɓe.

Il faut en effet se souvenir qu’en janvier-février 2014, aux débuts de la polémique médiatico-politique sur l’article 37 de la Constitution de 1991, les Diabré, Bénéwendé, Etienne Traoré et Saran Sérémé, avaient tous juré que le Burkina était la chose exclusive des Burkinaɓe et qu’aucune nation amie, quelle qu’elle soit, n’avait vocation à leur prodiguer le moindre conseil sur l’avenir de leur pays.
Un tollé xénophobe avait été excité dans la médiasphère burkinaɓe contre la mission de bons offices alors instruite par le Président ivoirien Alassane Ouattara auprès du peuple du Faso. Certains opposants burkinaɓe s’étaient même permis, comme le professeur Etienne Traoré et la très surexcitée Saran Sérémé alias Inteligencia, des propos offensants et inélégants contre la seconde personnalité de Côte d’Ivoire, le président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Soro.

Interrogeons-nous donc à propos de l’article 3 de la Charte dite de la Transition : les rédacteurs veulent-ils ainsi s’adresser aux près de 5 millions de burkinaɓe vivant en Côte d’Ivoire, dont certains bi-nationaux ivoiro-burkinaɓe, qui seraient ainsi d’emblée exclus de la course aux fonctions suprêmes burkinaɓe ? N’a-t-on pas entendu, aux débuts du coup d’Etat du Lieutenant Colonel Zida, ses amis politiques prévenir, comme les militaires, que les Burkinaɓe de l’Etranger seraient exclus des prochains scrutins ?

On a désormais de sérieuses raisons de penser que ceux qui veulent diriger le Burkina Faso s’engagent résolument dans la négation du métissage de son peuple; dans l’entretien d’une hostilité envers les Burkinaɓe de l’étranger ; et pire, dans l’organisation de l’exclusion et de la suspicion politiciennes systématiques envers les bi-nationaux Burkinaɓe; dans une diplomatie de la défiance envers les Etats voisins et historiquement liés au Burkina Faso, comme au temps du Capitaine Thomas Sankara.

Question : Se laisseront-ils faire, tous ces laissés-pour compte de la transition ? Quand on sait par ailleurs que le fait d’avoir soutenu la modification de l’article 37 a été transformé en crime politique par les rédacteurs de la même Charte, comment nier que celle-ci soit une véritable déclaration de guerre civile en bonne et due forme ?

L’article 5 de la Charte dite de la Transition aborde les conditions de désignation du Président de la Transition, et évoque la mise sur pied d’un Collège de désignation composé de 23 membres :

  • 5 représentants des partis politiques
  • 5 représentants de la société civile
  • 5 représentants des Forces de Défense et de Sécurité
  • 8 représentants des autorités religieuses et coutumières

Le Président de la Transition, supposé être désigné par ces représentants choisis sur la base de l’exclusion systématique des représentants de la majorité politique renversée du CDP, peut être remplacé par intérim en cas de vacance, nous dit le texte, par le Premier Ministre de Transition, qui pourrait du reste être un militaire. Non seulement donc, les militaires, qui étaient supposés rentrer dans les casernes, n’y rentreront pas avant novembre 2015, comme l’a confirmé le Lieutenant-Colonel Zida au quotidien Le Monde, mais mieux encore, la transition peut, à tout moment, être pleinement présidée par le même soldat qui l’a inventée de toutes pièces avec ses comparses Diabré et Bénéwendé.
Quoi d’étonnant quand on sait que le Conseil National de Transition est envahi par :

  • 30 membres de l’opposition du CFOP
  • 25 membres de la société civile qui sont des doublons des précédents
  • 25 membres des FDS qui sont des alliés des deux précédents
  • 10 représentants éventuels de l’ancienne majorité politique

[Ces derniers] devront surtout briller par leur silence et leur timidité dans tous les cénacles.

Quand l’article 13 consacre l’exclusion du gouvernement de Transition, de l’ensemble des cadres de première importance du CDP à travers la clause « N’avoir pas soutenu la révision de l’article 37 », on comprend définitivement la facture vengeresse et punitive de l’organisation entière de cette transition, que conclut solennellement l’article 25, proclamant la supériorité de principe du chiffon transitionnaire sur la Constitution démocratique et républicaine de 1991.

Les futures élections burkinaɓe : une confirmation du différend politique fondamental

Au regard de l’absence de consensus et de l’économie de la vengeance qui président au texte de la Charte dite de la Transition, force est donc de constater que l’enjeu et le résultat des élections que les transitionnaires veulent organiser en 2015 sont fixés d’avance : il s’agit, à tous prix, de faire gagner un candidat qui poursuivra le règlement de comptes avec ceux des burkinaɓe qui se sont rassemblés autour et dans le CDP du Président Blaise Compaoré.

En contraignant le président sortant à l’exil, en harcelant les cadres de son parti quand on ne les embastille pas, alors même qu’ils se sont abstenus de baigner le pays dans le sang, contrairement à ce qu’aurait fait un Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, les nouveaux maîtres de la transition burkinaɓe contraignent leurs victimes innocentes à entrer diversement en résistance pour leur survie existentielle et citoyenne. Et donc, sous la cendre, couvera encore le feu.

Les futures élections annoncées pour 2015, supposées parachever la phase de transition par un plein retour à l’Etat de droit démocratique, sont en réalité l’ultime farce du front “démocratophobe” burkinaɓe contre les 27 années de progrès politiques et socioéconomiques continus impulsés au Burkina faso, sur tous les plans, par le président Blaise Compaoré.
Le CDP, dans la phase actuelle, paraît sonné groggy par la violence des comparses putschistes dont la haine du référendum et des élections démocratiques vient de révéler à ceux qui en doutaient encore, le populisme chronique.

Diabré, Zida, Bénéwéndé, et leurs suiveurs manipulateurs de foules, réussiront-ils à transformer leur coup d’essai en coup de maître ? La suite de l’histoire seule nous le dira. D’ores et déjà cependant, nous savons que la Charte dite de la Transition n’est rien d’autre qu’une Charte de la Trahison :

  • trahison envers les institutions démocratiques du Faso qui ont hébergé et protégé les vies des Diabré, Bénéwéndé, Zida, et compagnie
  • trahison envers la quête de consensus recherchée avec acharnement par le président Compaoré depuis la fin de l’ère révolutionnaire burkinaɓe
  • trahison envers l’espérance de foules manipulées qui se retrouvent, de fait, dans un régime militaire, après avoir été leurrées par de pseudos opposants républicains.

Disons-le autrement : la Charte de la Transition est une Charte de la Trahison, car elle rouvre, manifestement, la parenthèse de sang au Burkina Faso. Ce beau pays mérite infiniment mieux que cette imposture. Aidons-le à s’en affranchir, si nous le pouvons et dans la mesure où nous le devons.

Franklin Nyamsi
Agrégé de philosophie
Paris

Faso : saut en avant, bond en arrière

Michel Kafando, président de la Transition, Lt-Col. Isaac Zida, Premier ministre et chef du gouvernement du Burkina Faso. Ouagadougou, 19 novembre 2014. (Photo: Sia Kambou/AFP/Getty Images)
Michel Kafando, président de la Transition, Lt-Col. Isaac Zida, Premier ministre et chef du gouvernement du Burkina Faso. Ouagadougou, 19 novembre 2014. (Photo: Sia Kambou/AFP/Getty Images)

La situation se décante graduellement à Ouagadougou. Et des révélations paraissent sur les dessous de la révolte contre Blaise Compaoré. [Lire Jeune Afriquele récit de la chute de Compaoré, heure par heure”] Un régime de transition a été institué. Des collaborateurs de l’ancien maître du Pays des hommes intègres ont pris les rênes du pouvoir ! Côté civil, le diplomate Michel Kafando devient le président de la transition. Côté militaire, le no. 2 du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) troque la fonction de chef d’Etat auto-proclamé contre celle de Premier ministre, chef du gouvernement.
Il reste maintenant à suivre l’évolution du  Burkina Faso sur  les douze mois prochains.

Si fin Octobre a enregistré l’explosion populaire, la première quinzaine de Novembre a, elle, été le théâtre de négociations feutrées et restreintes. Pris ensemble, les deux processus donnent l’impression — peut-être erronée — d’une chance manquée et d’un départ incertain. Le Burkina Faso a-t-il fait un saut en avant et un bond en arrière ? Le pays a-t-il fait du sur-place ? Non et oui.

Non car il s’est débarrassé de Blaise et de sa famille, ainsi que des institutions de l’autocratie : gouvernement, assemblée nationale.
Oui, si l’on compte :

  •  les morts et les blessés
  • les destructions matérielles
  • le pillage
  • la perte de mémoire collective avec les milliers de dossiers et de documents éparpillés au vent ou vendus à l’encan

Entre le Burkina Faso et la Guinée la comparaison s’impose sur certains points saillants :

  • un pouvoir personnel et familial s’est effondré
  • un parti politique dominant s’est déchiré en lambeaux
  • un parlement aux ordres de l’exécutif a chuté
  • les hommes du dictateur ont pris les leviers de commande

Toutefois, à la différence de la Guinée, le Burkina Faso organisera le scrutin législatif avant l’élection présidentielle. C’est un bon signe que de ne pas mettre la charrue avant les boeufs.
Pour le reste, la caution et la vigilance sont vivement recommandées. Cela permettrait d’éviter les écueils —apparents et cachés— ou de corriger le caractère négatif et le manque de préparation pour l’après-Compaoré.

Faso : insurrection négative, stratégie absente

Par négatif, il faut entendre le rejet massif de Blaise et de son régime. La circonstance rappelle le “Non” majoritaire de la Guinée au référendum constitutionnel du 28 septembre 1958. Impréparé et imprévu, selon la formule de Jean Suret-Canale, le vote engendra une euphorie de courte durée contre la colonisation française. Mais le sentiment de délivrance ne persista pas dans la nouvelle nation et le jeune état. La Guinée “indépendante” connut ainsi tôt l’effritement de la solidarité, les revendications professionnelles et syndicales, le désenchantement socio-économique. Désigné Président — il fut élu à la magistrature suprême seulement en 1961— Sékou Touré réagit par la répression et l’oppression.

[Lire le poème satirique du Pr. Djibril Tamsir Niane sur la confiscation du pouvoir et l’enrichissement des dirigeants de la jeune république en 1961. La flèche de Niane fit mouche. Sékou Touré accusa le coup. Furieux de la dénonciation, il fit condamner les enseignants à de lourdes peines de prison pour avoir simplement réclamé l’amélioration du traitement des éducateurs. Venant après le “Complot Ibrahima Diallo” (1960), ce fut le deuxième des conspirations et de purges cycliques en Guinée entre 1960 et 1984.]

Au Burkina Faso, les citoyens rejetèrent la modification parlementaire —à défaut de la voie référendaire — de l’article 37 de la Constitution. L’ouragan qui déferla sur le pays contraignit Compaoré et sa cohorte à la fuite.

Malheureusement, au plan politique, force est de constater le manque de préparation et l’absence de vision et de stratégie pour gérer l’ère post-Blaise. L’accent et l’obsession contre le projet présidentiel prirent le dessus. En conséquence, l’opposition ne chercha apparemment pas à mettre sur pied un programme consensuel de rechange dans l’éventualité d’un changement de régime. Le départ subi de Blaise créa ipso facto un vide au sommet de l’Etat. Une fois de plus, l’armée s’empressa de faire irruption sur le devant de la scène.

Remplissage de vacance par l’armée

Tout comme la nature, l’histoire et la politique ont horreur du vide. En pareil cas, les dictatures africaines, civiles ou militaires, invoquent la déserte du pouvoir pour s’imposer. Mais, repliées sur elles-mêmes, elles plongent les pays dans la pauvreté. Elles abolissent, ou neutralisent, dénaturent et dépravent les institutions.
Le dictateur et son système recourent à l’intimidation, à l’assassinat (Norbert Zongo), et au monopole absolu du pouvoir. Inconscients et suicidaires, leur slogan favori devient : après moi, le déluge.
Le Burkina Faso est le dernier exemple de l’implosion d’un régime illégitime et impopulaire. Au premier choc, les membres de l’Assemblée nationale se sont volatilisés. Et pourtant la Constitution désigne leur président comme successeur légal en cas de démission ou de disparition du président de la république.
Face donc à l’effondrement institutionnel les factions de l’armée burkinaɓe se sont immédiatement interposées. L’armée régulière fut la première à proclamer le coup d’Etat en la personne du Général Norbert Traoré et par la voix du Colonel Boubacar Ba. Elle fut vite mise en ballotage par le Régiment de sécurité présidentielle, coiffé par le Général Gilbert Diendéré et par le Lt-Colonel Isaac Zida.

Comme d’usage le discours de militaires invoque “l’intérêt supérieur de la nation”, pour justifier leur intervention. Mais il y allait aussi de la protection des privilèges de la garde prétorienne. Ayant goûté aux délices du pouvoir, les anciens gardes-chiourmes choyés de Blaise n’en envisageaient pas si brutalement le sevrage.

Tâtonnements, tiraillements, cacophonie

L’impréparation, les tâtonnements, les tiraillements, et la cacophonie au sein de la classe politique et de la société civile étaient évidents. En l’espace de quelques jours, le fauteuil présidentiel attira l’ambition des prétendants :

Saran Sérémé
Saran Sérémé

Général Kouamé Lougé
Général Kouamé Lougé

Général Honoré Traoré
Général Honoré Traoré

Le RSP imposa en définitive son chef-en-second, Lt-Col. Zida. Et tout ce beau monde dut se ranger derrière le nouvel “homme fort”.

Un phénomène familier se reproduit au Faso ; après la rupture avec le dictateur, on assiste à la continuité avec les hommes du président déchu.

Jointe à une Constitution plus ou moins réhabilitée, la Charte de la transition sert de feuille de route au Burkina Faso. Les partis d’opposition et la société civile l’ont entérinée.…

Pour une opinion pro-Compaoré, on peut se référer aux vues avancées par Franklin Nyamsi, professeur agrégé de philosophie.

Figure de proue et président de façade

La désignation successive du Président Michel Kafando et du Premier ministre Isaac Zida, évoque un scénario inverse de celui de la Guinée du CNDD, au temps du duo Moussa Dadis Camara — Kabiné Komara (Lire Président absolu et Premier ministre figurant)

Il joue un rôle et remplit des fonctions symboliques, certes. Mais le nouveau président du Faso ne fait pas le poids face à son PM, épaulé par le RSP. Leur cohabitation sera surveillée de près.

Armées africaines : rôle démesuré, ambition surfaite

Au Burkina comme ailleurs en Afrique l’armée ne devrait s’imposer dans la vie politique, confisquer et assumer le pouvoir. Son devoir et sa légitimité reposent sur la protection de la sécurité extérieure du pays. Dès lors, sa place est dans la caserne, et non au siège de la présidence et/ou de la primature.

Dans le cas qui nous préoccupe, une “guerre des pauvres”, éclata entre la Haute-Volta et le Mali en 1978, et entre le Burkina Faso et le même Mali en 1984—85, c’est-à-dire avant et sous Thomas Sankara.

Pour les dirigeants de ces deux pays enclavés la mésaventure s’interprète comme une faute lourde et un comportement aberrant. L’affrontement était dicté par un chauvinisme absurde si l’on considérant que ces frontières furent arbitrairement tracées lors du partage de l’Afrique à Berlin (1884-85), à l’insu et au détriment des Africains.

Les pertes furent plus sévères pour Sankara et ses compagnons, qui venaient de proclamer le Burkina Faso (le pays des hommes intègres, en langue moorè, i.e. mossi).

Bouillant et obstiné, le jeune et charismatique capitaine affronta un Général Moussa Traoré glissant sur la pente de la dictature. Les conséquence de l’aventure guerrière futile de la soldatesque des deux Etats : 500 morts, des blessés et des destructions.

En guise de conclusion

L’enfant de Forécariah et grand écrivain africain, Alioum Fantouré, a tout dit : « Le dictateur est un envahisseur intérieur. » C’est une greffe parasitaire, nuisible ; une épine vénéneuse et cannibale qui se plante dans la société, et la dévore. Mais dès qu’il le peut, le peuple extirpe le fléau et le jette dans la Poubelle de l’Histoire.

Recueilli à Yamoussoukro, l’ex-président Blaise Compaoré a faussé compagnie à l’hospitalité d’Alassane Ouattara, son obligé d’hier. Il s’est envolé pour le Maroc, terre distante et retraite plus dorée que la Côte d’Ivoire. Pareil à l’Ethiopien Mengistu Hailé Mariam — reclus à Harare —, le dictateur burkinaɓe vivra à l’abri du besoin, et loin de la pauvreté du pays qu’il suça et vida comme un vampire.

Défié et banni par les Burkinaɓe, Blaise Compaoré rejoint finalement la longue liste de tyrans déchus, embastillés ou défunts de l’Afrique postcoloniale.

La maxime du 16è président américain, Abraham Lincoln (1809-1865), s’applique une fois de plus : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Tierno S. Bah

Post-scriptum.  Burkina Faso, le gracieux nom du pays, est composé de “Burkina”, qui signifie “intégrité, honneur” en langue mooré  (mossi), et de “Faso”, qui se traduit par “terre, pays, patrie” en dioula (manding ).
Burkinaɓe, le nom des habitants, résulte de la déclinaison substantive de Burkina en langue pular/fulfulde, où le suffixe pluriel (classe nominale) -ɓe s’applique exclusivement aux humains.

Burkina Faso : version Blaise Compaoré des faits

Marwane Ben Yahmed s’est entretenu avec le président burkinaɓe déchu, Blaise Compaoré. Lequel donne, depuis son exil en Côte d’Ivoire, sa version des faits.
— Je suis conscient du fait qu’après trente ans de vie politique harassante, j’ai fatigué…
Joint par J.A. ce 31 octobre, alors qu’il vient à peine de s’installer dans la villa des hôtes de Yamoussoukro avec son épouse Chantal, Blaise Compaoré, 63 ans, n’a, étonnamment, l’air ni abattu ni en colère. Pas le genre de cet animal politique à sang froid, qui avoue cependant “avoir besoin, avant tout, de se reposer”.

Comment ce fin stratège qui a passé près de la moitié de sa vie au pouvoir, toujours très informé de ce qui se trame aux quatre coins du continent, a-t-il pu ainsi tomber en quelques heures ? Comment cet as du mimétisme, que l’on surnommait “le caméléon” en raison de ses multiples mues durant sa carrière et qui savait mieux que personne s’adapter à son environnement, n’a-t-il pas vu venir cette extraordinaire mobilisation populaire et sa chute ?

Blaise Compaoré
Blaise Compaoré

L’usure et l’illusion du pouvoir, sans doute, qui brouillent le jugement et finissent quasi inexorablement par vous persuader que vous êtes indispensable et invincible. Malgré les alertes de 2008 (émeutes de la faim) et, surtout, de 2011 (mutineries et manifestations).

Mais aussi, nous a-t-il précisé quelques jours plus tard, le 5 novembre, à cause d’un scénario guère évoqué jusqu’ici, dans les coulisses de la révolution burkinaɓe.
— Nous savions depuis longtemps qu’une partie de l’opposition était en relation avec l’armée. L’objectif : préparer un coup d’État, assure-t-il.
En misant notamment, selon lui, sur le chef d’état-major des armées, Honoré Nabéré Traoré, réputé proche du président.

Qui sont ces opposants ? Inutile d’aller chercher bien loin. D’après lui, ce sont ses anciens lieutenants passés dans le camp d’en face, Roch Marc Christian Kaboré et, surtout, son ancien numéro deux, véritable machiavel du Pays des hommes intègres et roi des coups tordus, Salif Diallo.

Salif Diallo
Salif Diallo

A l’en croire, Compaoré n’avait guère de choix : annoncer de manière prématurée qu’il s’arrêterait fin 2015 comme la Constitution le prévoyait aurait fait de lui “un ATT [Amadou Toumani Touré] bis”.

Personne ne l’aurait plus suivi et le risque d’un coup des militaires, qui se seraient peut-être sentis privés de sa protection après son départ, aurait été permanent. Le passage du projet de révision constitutionnelle devant le Parlement plutôt que par référendum n’a-t-il pas été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la contestation populaire ?
— Parlement ou référendum, cela n’aurait rien changé, car ils n’auraient guère dévié de leur plan initial, la prise du pouvoir par la force, estime-t-il.

L’extraordinaire mobilisation de la rue contre lui, notamment à Ouaga, n’est pas non plus la seule incarnation idyllique d’un peuple courageux qui prend son destin en main, à ses yeux. S’il ne nie pas la sincérité d’une jeunesse qui aspirait, par principe, au changement et rêvait d’un autre avenir, sans lui, il affirme qu’une partie non négligeable des manifestants, notamment les plus désoeuvrés, les plus radicaux ou les plus violents, ont été jetés dans la rue pour provoquer le chaos, contre quelques milliers de francs CFA. Là encore, l’ombre de Salif Diallo plane…

Les manifestants exigent sa démission immédiate

L’ex-chef de l’État a compris que la partie était finie le jeudi 30 octobre, vers 13 heures. Le soir même, son Premier ministre, Luc Adolphe Tiao, ne voyait d’autre solution que d’abandonner les rênes du pouvoir compte tenu de la gravité de la situation depuis la mise à sac et l’incendie de l’Assemblée nationale.
— Nous étions réunis autour de lui, témoigne-t-il. C’était clair et unanime, il devait partir malgré tout : la légalité de son projet, le fait qu’il était un président élu, le respect de la Constitution… Nous n’étions plus, loin de là, dans un scénario normal, au cours duquel il aurait suffi qu’il fasse machine arrière et finisse tranquillement son mandat avant de passer la main. C’était tout ou rien. Il l’a accepté, même si cela lui a certainement beaucoup coûté. Parce qu’il ne voulait pas de bain de sang.

Chantal Compaoré
Chantal Compaoré

Ce 30 octobre, les manifestants hurlent leur colère devant les grilles du palais de Kosyam. “Blaise” reçoit d’ailleurs une délégation de trois d’entre eux. Leur message est clair, ils exigent sa démission immédiate. Réponse : pas dans ces conditions. Il a des responsabilités, il est le président élu et doit organiser la suite des événements pour éviter le chaos. Les trois représentants se retirent, mécontents, mais reviennent le lendemain matin.
La foule est toujours plus menaçante, et le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), sur les dents, a le doigt sur la gâchette de ses fusils d’assaut.

Nouveaux débats, nouvelle impasse. La tension monte encore d’un cran, si c’était possible.
— J’ai senti que le régiment allait tirer, on était à deux doigts de la catastrophe. Je me suis dit “OK, stop”…, raconte le président déchu.

Il sait que la France est prête à mettre en place un dispositif logistique pour l’exfiltrer. Rendez-vous est donné sur la route de Pô, pour rejoindre ensuite Yamoussoukro. Un convoi d’une trentaine de véhicules encadrés par des pick-up lourdement armés du RSP quitte le Palais, abandonnant à son sort le directeur de la communication, Ibrahiman Sakandé, l’un des seuls membres du personnel civil de la présidence à ne pas s’être volatilisé…

Blaise y a pris place en compagnie de son épouse Chantal — qui, contrairement à ce qui s’est dit et a été publié, est restée à ses côtés jusqu’au bout — et de son frère François, que d’aucuns ont cru voir au Bénin.

Général Gilbert Diendéré, ex-chef d'état-major particulier de Blaise Compaoré
Général Gilbert Diendéré, ex-chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré

La suite des événements corrobore en partie la version de Compaoré.
Le chef d’état-major des armées, Honoré Nabéré Traoré, réunit les officiers supérieurs : l’armée doit prendre le pouvoir, et c’est lui qui dirigera le pays.
L’inusable et très discret général Gilbert Diendéré, compagnon de la première heure des Sankara, Compaoré, Lingani et Zongo lors de la révolution de 1983 et patron depuis trente ans du RSP, pense que si Traoré parvient à ses fins, son unité d’élite, jalousée par le reste de la troupe, risque de payer les pots cassés. Le lieutenant-colonel Isaac Zida, son numéro deux, est donc dépêché à la réunion des officiers.

François Compaoré
François Compaoré

Les gendarmes et les militaires du camp Guillaume-Ouédraogo (à Ouaga, il existe un second camp où sont basées les troupes de l’armée de terre, le camp Sangoulé-Lamizana) s’alignent sur le RSP. Le rapport des forces s’inverse, exit Traoré.
La suite, tout le monde la connaît : Zida prend le contrôle des opérations.
Commentaire de Blaise sur la position de ce dernier — sous la pression permanente de tous les protagonistes, intérieurs comme extérieurs, de la crise :
— Je ne la souhaiterais même pas à mon pire ennemi…

“Je ne suis ni un ange ni un démon”

Quelles qu’en soient les raisons profondes ou plus concrètes, et toutes les révolutions sont un savant mélange des deux, Blaise l’insubmersible, qui tenait l’armée, le principal (et de loin) parti du pays, les chefferies traditionnelles, l’administration, est donc tombé. Ce qui devrait d’ailleurs inciter un certain nombre de ses homologues à réfléchir. Non pas que l’on puisse dupliquer naïvement le scénario burkinaɓe partout ailleurs, de Cotonou à Kinshasa, en passant par Brazzaville ou Kigali. Évidemment, les ingrédients diffèrent, les réalités politiques aussi.

Mais tout de même, comment ne pas s’interroger, non pas sur la réaction potentielle d’une population qui ne cesse de démontrer, depuis le Printemps arabe, parti en 2011 de Tunisie, qu’elle n’est plus si soumise et qu’elle est même capable de risquer sa vie pour obtenir ce qu’elle souhaite, mais sur ces fameux piliers de régimes supposés indéboulonnables.

La crise burkinaɓe met à nu leurs failles. Elles sont finalement simples, tellement humaines. Tant que vous êtes le chef, le maître du destin des uns et des autres, on vous obéit au doigt et à l’oeil et on se plie à toutes vos demandes, quelles qu’elles soient. Pendant cinq, dix ou trente ans, flagornerie à tous les étages. Mais dès lors qu’une brèche apparaît, et au fur et à mesure qu’elle s’élargit, tout peut s’effondrer en un tournemain. C’est, toutes proportions gardées, ce qui est arrivé à Tunis, au Caire puis à Tripoli.

Blaise a été lâché, en quelques minutes, par tous ceux qui, hier, l’enjoignaient de rester et le persuadaient que jouer les prolongations — au sommet, pour lui, et dans de lucratives coulisses, pour eux — était chose aisée, surtout pour quelqu’un qui l’a emporté contre, excusez du peu, Thomas Sankara, Samuel Doe, Maaouiya Ould Taya ou Laurent Gbagbo…

Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et ses 70 députés ? Aux abonnés absents dès les premières heures de l’insurrection.
L’armée ? Elle protège toujours ses intérêts.
Les hommes d’affaires ? Leur seul souci est de continuer à en faire. Zélateurs et griots attitrés, quant à eux, retourneront leurs boubous et chanteront les louanges du successeur aussi facilement qu’un lion brise la nuque d’un impala…

Compaoré le soldat, le révolutionnaire, le “rectificateur”, le président qui rétablit le multipartisme et les libertés individuelles, puis celui qui fut accusé de soutenir l’Angolais Jonas Savimbi ou le Libérien Charles Taylor, de déstabiliser le Togo d’Eyadéma, la Mauritanie d’Ould Taya ou la Côte d’Ivoire de Gbagbo, avant de se muer en pacificateur, au chevet de la Guinée, du Togo, de la Côte d’Ivoire ou du Mali, a traversé les époques et les styles, vécu de multiples vies et revêtu de très nombreux costumes.

Sans doute réfléchit-il en ce moment même, lors des trois heures de marche quotidiennes auxquelles il s’adonne au cours de son exil de Yamoussoukro, à ce parcours hors du commun, depuis Ziniaré, où il naquit en février 1951, à la capitale ivoirienne, en passant par le Centre national d’entraînement commando de Pô, où il devint le second de l’icône africaine qu’était Sankara.
Dans le tourbillon de cette seconde révolution, il n’ignore pas qu’à l’heure des comptes on égrènera avant tout les éléments de son passif.
Qu’il soit parti sans s’accrocher coûte que coûte à son fauteuil et sans faire parler les armes de sa garde prétorienne, contrairement à Ben Ali, à Moubarak ou à Kadhafi, n’y changera rien.
Quant à l’actif, réel, bien peu se dévoueront pour défendre son bilan. Ainsi va la révolution.
— Je ne suis ni un ange ni un démon, a-t-il conclu lors de notre entretien téléphonique.
Avant d’ajouter :
— Ils voulaient que je parte, je suis parti. Si le pays va mieux, et c’est tout ce qui m’importe, ils auront eu raison. L’Histoire nous le dira.

Cette histoire, son histoire, jalonnée de putschs, de zones d’ombre et de questions sans réponses, reste en tout cas à écrire…

Marwane Ben Yahmed
Jeuneafrique.com