Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique

Introduction

Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz
Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz

Je propose ici une lecture critique de l’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon” par l’anthropologue et historien Roger Botte. Relativement fouillé et long, le document est le fruit de recherches d’un membre du Groupe d’Études comparatives des sociétés peules (GREFUL). Créé et animé depuis les années 1990, ce cercle groupe d’éminents chercheurs français. Roger Botte, Jean Boutrais et Jean Schmitz pilotent le GREFUL. Ensemble, ils  supervisèrent la publication de Figures peules (1999). Cet ouvrage de 534 pages est remarquable par la diversité des contributions qui le composent.
On peut visiter webPulaaku pour la bio-bibliographie des auteurs sus-nommés.

Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur'an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.
Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau icotnique du pâtre  pullo et prêtant son serment sur le Qur’an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.

A l’instar d’initiatives similaires, le GREFUL fait un apport considérable aux études et à la connaissance du monde Fulɓe. Je  leur tire ici mon chapeau cônique de bouvier-vacher Pullo en signe de reconnaissance et d’hommage !

Pour plus de détails lire Fulɓe and Africa

En matière recherche le consensus — basé sur l’évidence des faits et l’adéquation de l’argumentation — est plus fréquent, voire plus important, que  l’unanimité. Et les sciences sociales sont soumises aux mêmes lois et règles de logique que leurs jumelles formelles et expérimentales. Victor Hugo formule éloquemment les astreintes et contraintes de la recherche scientifique lorsqu’il écrit : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. »
La republication sur webPulaaku des travaux collectifs et individuels de l’équipe du GREFUL  et de milliers d’autres sources (livres, périodiques, photos) épouse cette dynamique. Elle vise à enrichir la recherche, les connaissances culturelles, et l’éducation. Souscrivant à l’aphorisme de Hugo ci-dessus, l’objectif est de reconstruire sur le Web, autant que possible, la profonde et vaste expérience du monde fulɓe, alias “archipel peul”. Le contenu du site réflète différentes hypothèses, methodologies, théories, travaux de terrain, et opinions. Ces tensions sont inévitables.  On les retrouve présentes dans l’article de Roger Botte. J’en esquisse ici une lecture critique et constructive, certes. Mais là où c’est requis, ma démarche va aussi droit au but ; elle appelle les choses par leur nom en signalant les failles et les erreurs du document. Ce faisant, mon propos est de contribuer à la réflexion mûrie et à la communication positive. En définitive, surmontant les divergences inhérentes à la profession, espérons que la coopération permettra d’impulser les études fulɓe dans la voie de la recherche et de la publication
Mes remarques se rangent dans trois catégories :

  • Le contexte de préparation de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur
  • Le fond
  • La forme

Lecture critique : contexte, méthodologie, sources citées

Le contexte de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur

Racines lointaines et contexte récent

Aucune indication n’est fournie sur les recherches et les ressources mises en oeuvre dans la préparation de l’article, notamment l’étendue du travail sur le terrain en Guinée. Il faut cependant de relever la date de publication, 1988, qui se situe dans la période postérieure à la mort du président Sékou et au renversement de son régime par l’armée le 3 avril 1984.

La dictature “révolutionaire” étrangla la recherche scientifique. Elle déclara son chef omniscient, et proclama l’idéologie —versatile et à géométrie variable— du PDG comme le summum de la connaissance. La présence des chercheurs africains et étrangers fut découragée. Une autarcie intellectuelle débilitante s’installa. Elle plongea l’université et la recherche professionnelle et civile dans la sclérose et la médiocrité. Et Roger Botte n’aurait pas été autorisé à travailler sur le terrain. J’en sais un peu en tant que professeur et co-rédacteur en chef — avec mon collègue et ami Bailo Teliwel Diallo — de Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne, de 1975 à 1982, année de mon départ pour l’Université du Texas à Austin en tant que Fulbright-Hayes Senior Scholar. Malgré les obstacles matériels et financiers, l’édition universitaire réapparut péniblement en Guinée à travers cet organe. En effet Miriya était médiocrement appuyé par les autorités, et sa parution dépendait d’un équippement vétuste, cadeau de l’Allemagne de l’Est. Auparavant, de 1959-1965, la revue Recherches Africaines reprit le flambeau de la publication scientifique. Elle fut, elle-même, le prolongement d’Etudes Guinéennes (1947-1955), lancée par Georges Balandier dans le cadre du programme du Centre-IFAN de Guinée.

Balandier commença donc sa carrière en Guinée, où il connut et appuya intellectuellement la percée de Sékou Touré. Afrique ambiguë, son livre-référence, inclut la Guinée, en général, et le Fuuta-Jalon, en particulier. Après 1958, il poursuivit ses recherches ailleurs sur  le continent, avant de rentrer à Paris, où il émergea comme l’une figure de proue de l’Université française. Face à la politique répressive du leader, il devint, jusqu’à sa mort, un critique irréductible du régime guinéen.

Recherches Africaines bénéficia de l’apport d’éminents administrateurs, chercheurs et auteurs : Tierno Chaikou Baldé, Laye Camara, Ousmane Poreko Diallo, Mamadou Traoré Ray Autra, Jean Suret-Canale, Djibril Tamsir Niane, Nenekhaly Condetto Camara, etc. Ce succès suscita la jalousie de Sékou Touré, qui condamna la revue à l’asphyxie et à une mort silencieuse en 1965. Cinquante-deux plus tard, en cette année 2017, et Camp Boiro oblige, la recherche scientifique ne s’est pas remise de cette politique obscurantiste et destructrice.
En 1984 le régime militaire du CMRN ouvrit les portes de Boiro et de la Guinée aux contacts et aux visites des voisins et des étrangers. La chute du PDG intervint huit ans après le « complot peul »,  du nom de la conspiration montée contre les Fulɓe par Sékou Touré en 1976-77.

Lire La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls.

L’affaire souffla un vent hostile et meurtrier sur le Fuuta-Jalon. Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé (Sarakolé haalpular), et des dizaines de co-accusés périrent dans le Goulag guinéen. Pour asseoir le mensonge, Sékou Touré prononça trois discours incendiaires sur l’histoire du Fuuta, l’implantation difficile du PDG, la malhonnêteté, le manque d’intégrité, bref la moralité douteuse des habitants de la région, etc. Il fit des allégations, parfois rocambolesques, destinées à minimiser le rôle historique des Fulɓe sur leur propre sol ancestral. A contre-coeur, il concéda toutefois : « C’est l’intelligence, c’est la culture. Et les Peulhs avaient de leur côté, un stock culturel plus avancé. »
Trop tard, car il avait répandu le venin de la suspiscion,  et semé les graines de la division. Le pays frôla la haine inter-communautaire et les affrontements inter-ethniques armés. Exactement comme le PDG enflamma les relations entre Fulɓe et Sose dans sa marche forcée et ensanglantée vers le pouvoir.

Lire à ce sujet Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58).

Ancien officier et l’un des hommes des sales besognes de Sékou Touré, Général Lansana Conté utilisa la même stratégie de la violence afin de diviser pour régner. Deux de ces incitations sont consignées dans les annales douloureuses de l’histoire guinéenne : en 1985 avec son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait) lancé aux gones et aux loubards qui pillaient les propriétés maninka à Conakry, et en 1991 lorsque Conté poussa les Forestiers à massacrer des centaines de Maninka à Nzérékoré et ailleurs.

A partir de 1978 donc, on note le début de la révision de l’histoire de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon aux fins de réduire l’importance de l’hégémonie fulɓe. Ce révisonnisme fantaisiste se manifesta durant l’élection présidentielle de 2010. Il prit d’abord la forme de pogroms anti-fulɓe en Haute-Guinée ainsi que de campagnes d’intimidation par des donso (confrérie de chasseurs maninka).  Ces renégats violaient ouvertement l’antique code d’honneur de l’association. Ils n’étaient que des mercenaires aux ordres d’Alpha Condé et d’extrémistes de son parti, le RPG. Ensuite, au seuil de la présidentielle de 2015, le politicien et député Mansour Kaba — aujourd’hui relégué aux oubliettes — se démena comme un beau diable au nom d’un Manden-Jalon hypothétique et illusoire. Fruit de l’ignorance, figment d’une imagination sevrée  de l’Histoire, ces divagations parlaient  de noyauter et d’occulter la tradition de tolérance et la riche expérience de la nation pré-coloniale Fuutanke ; une communauté bâtie par l’Etat  théocentrique islamique supra-ethnique ; une société  pluri-éthnique  “structurée et disciplinée” (Telli Diallo 1957), incluant Fulɓe, Toroɓɓe, Jalonke, Sarakole, Jakanke, Sose, Maninka, Tyapi, Landuma, Nalu, Koniagui, Bassari, Badiaranke, Serer, Wolof, Bamana, etc.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

C’est le lieu d’honorer la mémoire de Sori Kandia Kouyaté, l’un des plus illustres Jeli du 20è siècle, fils de Ditinn (Dalaba), et porteur émérite des cultures fulɓe et mande.

Hellaya. Sori Kandia Kouyaté chante en pular, son autre langue maternelle. Il est accompagné par l’orchestre Kélétigui Traoré et ses Tambourini.

Enfin, l’article de Roger Botte se fait un peu l’écho d’agitations idéologiques et politiciennes récentes et lointaines, ainsi que de la manipulation de l’histoire contre le Fuuta-Jalon. Le papier inclut ainsi des passages qui ne résistent pas à l’étude approfondie et à l’analyse professionnelle du passé. Roger Botte reprend, par exemple, la notion d’une certaine parité numérique Fulɓe-Mande parmi les fondateurs de la théocratie. Mais la liste qu’il en donne est plutôt vague et peu convaincante.

A suivre.

Tierno S. Bah

Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique (2ème partie)

L’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, de l’anthropologue et historien Roger Botte, date de 1988. Après en avoir revu le  contexte de publication, je consacre cette deuxième partie  de ma lecture critique à la méthode de rédaction et aux sources citées et/ou exploitées par l’auteur.

Méthode et sources

Paul Guébhard. Au Fouta-Dialon. Elevage. Agriculture. Commerce. Régime Foncier. Religion. 1910

Méthode

La méthode adoptée par l’auteur pêche sur les points suivants :

  • l’inversion de l’ordre des termes du titre
  • un aplatissement des structures sociales fuutaniennes
  • l’amalgame entre la description et l’analyse
  • un traitement isolé du phénomène Hubbu

Titre : ordre inversé des termes

Au lieu de “Révolte, Pouvoir, Religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, l’article aurait s’intituler “Religion, Pouvoir, Révolte : les Hubbu du Fuuta-Jalon”. Il aurait fallu (a) placer la religion au début pour en marquer la prééminence et la priorité, (b) finir par Révolte et maintenir Pouvoir au milieu. En inversant la position des termes Religion et Révolte, Roger Botte met en quelque sorte la charrue avant les boeufs. Car dans un Etat théocentrique, la Religion reste le fondement et la justification du Pouvoir. Et c’est, en partie, le mauvais exercice du Pouvoir qui a engendré la Révolte, en l’occurrence celle des Hubbu. Dans Notes sur les Coutumes des Peuls au Fouta-Dialon Gilbert Vieillard rapporte ainsi la formule d’intronisation de l’Almaami prononcée par le doyen des Grands Electeurs et des Grands Feudataires :

« Nous avons maintenant un successeur des Almamis. Nous lui confions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Il ne doit pas admettre qu’il soit fait tort impunément à qui que ce soit. Qu’il accueille la plainte de tous les meurtris, et rende à tous justice. Le Fouta est sur ta tête comme un vase de lait frais. Ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait. Dans la communauté musulmane, que tous soient justes et équitables : si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les chefs le soient. Dans la communauté musulmane que tous soient résignés et patients ; si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les gouvernés le soient ».

Aplatissement des structures sociales

L’article aurait dû dégager la stratification de la société fuutanienne. Ce faisant, Roger Botte aurait exposé aux lecteurs les structures sociales complexes du Fuuta-Jalon. Malheureusement, il se limite à l’opposition entre trois couches : aristocrates, hommes libres et captifs. Mais la hiérarchie n’était pas ternaire. Elle était quinaire, c’est-à-dire à qu’elle avait cinq niveaux :

  • Aristocratie (et clergé)
  • Hommes libres
  • Castes
  • Captifs
  • Etrangers

Cette structure fonctionnait de manière plus compliquée que ne l’établit Roger Botte. Ainsi, au sein de chacune de ces couches, il existait des échelons hiérarchisés et un statut gradué. Par exemple, dans la caste des griots on distinguait le membre ordinaire (gawlo) et maître-griot (farba). L’activité de ces maîtres de la parole s’accordait au contexte de la performance. Ainsi le verbe luukude désignait les louanges chantés par le gawlo ordinaire. Par contre, le verbe askude s’appliquait aux récits épiques composés et/ou déclamés par le farba.
Au début des années 1980 le duo Farba Ibrahima Njaala et Farba Abbaasi  enregistra à Freetown une version de l’épopée (asko) du prince et général d’armée Alfaa Abdurahmani Koyin, un des héros de la victoire du Fuuta-Jalon contre Janke Wali à la bataille de Turuban en 1867.
Le passage ci-dessous montre l’interaction de représentants de trois couches (aristocratie, castes, captifs) dans le protocole en usage à la cour des seigneurs des provinces (diiwe) et de l’Almaami à Timbo. La scène décrit la montée du cheval de guerre. Elle associe l’aristocrate (Alfaa Abdourahmane), le captif-palefrenier (Simiti), le forgeron, le cordonnier et le boisselier :

Farba Ibrahiima Njaala — Simiti haɓɓi ndimaagu makko ngun haa ngu bui tati e nder reedu maggu.
Farba Abbaasi — Naamu.
— O tippi e Bayillo, Garanke pooɗi mo.
— Naamu.
— O ƴeewi e hoore Maama Labbo.
— Naamu.
— O piyi ngu njanɗe o hucci e Labe.
— Eyyo!
(transcription Tierno S. Bah 1983, département d’Anthropologie de l’Université du Texas à Austin)

Traduction

— Farba Ibrahiima Njaala : Simiti sella l’étalon si fort que celui-ci pèta trois fois dans son ventre.
— Farba Abbaasi : Oui.
— Il (Alfaa Abdurahmane Koyin) s’appuya sur le forgeron, et le cordonnier l’éleva.
— Oui.
— Il se hissa par-dessus Maama-le-boisselier.
— Oui.
— Il éperonna et s’élança en direction de Labé.
— Parfait !

Cet extrait souligne un aspect culturel —et martial — du système politique fuutanien. Il contredit ou atténue l’opinion de Roger Botte, qui affirme que “l’antagonisme entre l’esclave et le maître apparaît comme le clivage social fondamental, la survie du pouvoir islamique reposant sur l’esclavagisme.” Malheureusement, il ne fournit ni preuves ni arguments pour étayer cette assertion aussi sommaire que tranchante. Pis, le jugement de valeur de Roger s’applique encore davantage à l’hégémonie de l’Europe occidentale, en général, et celle française, en particulier, sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique. Et cela du 16è siècle à la mondialisation actuelle, en passant par la Conférence de Berlin en 1884-5.

A cause des expéditions militaires du jihad, le cheval acquit droit de cité au Fuuta-Jalon, où sa réputation coranique de monture des saints le précéda. On peut voir l’almaami Sori Yillili paradant au trot de son cheval blanc sur webFuuta. A Labé le stade sportif est bâti sur l’emplacement de Kolla Pucci (Plaine des chevaux), c’est-à-dire l’ancien champ de courses hippiques du diiwal. La tradition rapporte que le jeune Alfa Yaya y excellait dans les compétitions, du fait de sa vigueur physique, de son aptitude sportive et de sa dextérité dans cet art.

Amalgame entre description et analyse

L’article aurait gagné en clarté si Roger Botte avait traité séparément la description et l’analyse. Malheureusement l’article passe de l’une à l’autre sans transition, et parfois dans le même paragraphe. Le chevauchement est fréquent entre la présentation des faits historiques et l’opinion de l’auteur a de ceux-ci. Je cite deux passages en exemples :

 « Les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe, se révélaient plus ferventes que celles de l’est, dont la foi n’avait pas été ravivée par l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe. »

Roger Botte ne dit pas quand et comment “les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe” sont devenues “plus ferventes que celles de l’est”. De même, il parle de “l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe” sur les croyants du Fuuta occidental et septentrional. Mais il ne cherche pas à corroborer cette affirmation par des références précises, notamment les noms de ces prédicateurs et la date de leur intervention.…

« La shadiliyya originelle, telle qu’appliquée au Maghreb, comportait un ensemble de règles qui ne différaient pas sensiblement de celles des confréries voisines ; mais au Fuuta, les Peul en exagérèrent certaines formes… »

On est en droit de demander ici en quoi les variations de culte sont une exagération. Par rapport à une norme maghrébine ? Etranger, car nous savons que ni les dogmes de la religion (Islam, Christianisme), ni les règles des ordres religieux n’échappent à leur interprétation en fonction de l’expérience historique, des us et coutumes de la société réceptrice. Celle-ci imprime toujours son identité ethnique, son héritage culturel, son tempérament, etc. aux principes généraux de la foi.

Traitement isolé du phénomène Hubbu

L’auteur aurait dû extraire de son arsenal intellectuel la méthode comparative. Et l’utiliser pour se pencher sur des rebellions ayant eu lieu dans d’autres pays. Roger Botte a plutôt choisi de traiter son sujet de façon isolée et sui generis, alors qu’il aurait pu faire des rapprochements avec des évènements similaires dans l’histoire de l’Islam. Sans pour autant perdre de vue l’avertissement qui dit comparison n’est pas raison, et que ressemblance n’est pas correspondance. Cela ne s’applique toutefois qu’aux généralisations abusives, faites à partir d’observations superficielles, et qui ne cherchent pas à vérifier les similitudes empiriques. Autrement dit, qu’elle soit centrale ou complémentaire, la démarche comparative permet d’élargir le champ d’investigation et de dégager des lessons plus riches de l’enquête menée.

Sources

Roger Botte s’appuie sur une bibliographie détaillée dans son article. Il mentionne plusieurs auteurs et cite de nombreuses sources. Toutefois, quantité ne signifie pas toujours qualité. En l’occurrence, j’identifie trois failles dans la liste bibliographique de l’article :

  • la critique et la déférence à Paul Marty
  • l’endorsement de Hyacinthe Hecquard
  • l’inexplicable erreur avec Paul Guébhard

Critique et déférence A Paul Marty

La note no. 2 suggère que Paul Marty a tort de parler de “tribu Ourourbé”. Et pourtant de nombreuses sources considèrent les quatre patronymes Baa, Bari, Jallo, Soo comme équivalents de tribus selon le tableau suivant :

GénériquePatronymes
Uururɓe, sing. UururoBaa, Bah, Balde, etc.
Dayeeɓe, sing. DayeejoBari, Barry, Barrie, etc.
Jalluɓe, sing. JalloojoJallo, Diallo, Jalloh, Jallow, etc.
Feroɓɓe, sing. Pereejo Soo, Sow, etc.

Le premier sous-titre place entre guillemets l’expression ‘complot islamique’, parce qu’elle est vraisemblablement empruntée à Paul Marty. On la trouve en effet au chapitre 5 de L’islam en Guinée. Fouta-Diallon (1921). Marty l’y emploit au sujet de Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen. Roger Botte ne relève pas la contradiction de Marty, qui fait naître Karamoko Dalen à Satina !

Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen
Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen

Sans explication. Evoluant à la cour d’Almami Bokar Biro à partir de 1894, cet érudit venu donc du diiwal de Labé était un disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa Ndiyan. Après la bataille de Poredaaka, il fut menacé par la répression qui s’abattit sur les partisans du souverain vaincu. Il parvint à y échapper en s’engageant au service du gouverneur Noel Ballay.…
La note 40 ajoute que “Sur le jaaroore et la shadiliyya en général, l’enquête de Marty … reste pertinente.” Mais compte non-tenu de la négligence ci-dessus, le livre de Paul Marty est largement tributaire des archives d’Ernest Noirot. Lire la présentation qu’en fait Gabriel Debien. Cela ne l’empêche pas Marty de créer ou de reproduire des erreurs de tableaux généalogiques, en particulier à propos de l’ascendance de l’Almaami Sori Yillili, grand-père de Diawadou Barry.

Endorsement de Hecquard

Hyacinthe Hecquard (1814-1866). Voyage sur la côte et dans l'intérieur de l'Afrique occidentale

La note 26 au bas de l’article reprend des passages extraits du livre de l’explorateur Hyacinte Hecquard (1814-1866), “… en 1851 … ‘la principale richesse des Peuhls consiste en captifs et en bestiaux’”. Botte poursuit : “il indique que ‘le nombre des esclaves est égal sinon supérieur à celui des hommes libres’” (Voyage sur la côte et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, Paris, 1855). Il est frappant, qu’écrivant en 1988, c’est-à-dire 133 ans après la publication du livre de Hecquard, Roger Botte n’ajoute pas une seule note de vérification ou d’avertissement. Et qu’il ne soumette cette estimation vague d’un lointain précurseur au peigne de la critique. En l’absence de chiffres fiables et de statistiques au moins approximatives, il est exagéré de prétendre que la richesse du Fuuta-Jalon reposait d’abord sur les serfs captifs et ensuite sur l’élevage du bovin, qu’il appelle vulgairement bestiaux. C’est une manière éloquente d’afficher son ignorance de la société faisant l’objet de son livre. La même remarque s’applique à l’évaluation démographique établissant une parité et même une supériorité numérique de la population des serfs sur celles des hommes libres. Face à ces lacunes et à ces affabulations, il suffira, peut-être, rappeler la célèbre boutade du sénateur américain Patrick Moynihan : “Everyone is entitled to his own opinion, but not to his own facts.” (Chacun a droit à son opinion, mais à ses propres faits.)

Inexplicables méprises avec Guébhard

Louis Tauxier. Moeurs et histoire des Peuls. 1937
1937

Louis Tauxier (1871-1942)
Louis Tauxier (1871-1942)

Roger Botte cite l’administrateur des colonies Paul Guébhard deux fois. Il n’émet aucune réserve sur l’auteur ou le contenu du passage cité. Est-ce une omission, une erreur, ou une faute ? Peu importe. Et pourtant la bibliographie de l’article inclut l’ouvrage du comte Louis Tauxier, également ancien administrateur colonial, et l’auteur, entre autres, de Mœurs et histoire des Peuls ci-dessus. Méthodique bien que paternaliste, Tauxier passe en revue ses prédécesseurs. Dans le chapitre 4, intitulé “La synthèse de Guébard”, il commence par une remarque courtoise. “… j’ai eu le plaisir de le connaître en 1907…” cet “administrateur au Fouta-Djallon.”

Ensuite il avertit le lecteur :

« Il (Guébhard) est intéressant par les détails qu’il a recueillis de la bouche de ses renseigneurs, mais il ignore malheureusement l’histoire véritable et la chronologie du Fouta, n’ayant pas consulté les sources. »

Et il enfonce le clou : ce “n’est pas un auteur sûr.” C’est tout dire ! Tout en prenant soi de reproduire fidèlement de larges extraits de Guébhard, il le réfute systématiquement dans les notes en bas de chapitre. Voici quelques examples :

Note 2. L’lbrahima Sambégou dont il est ici question est Karamokho Alfa (alias Ibrahima Moussou) et son cousin Sory est celui qui devait devenir plus tard le fameux Ibrahima Sori Maoudo (le grand). Comme on le voit, Guébhard ignore complètement les origines du Fouta-Djallon peuhl et son histoire de 1694 à 1730 environ.

Note 7. Je passe ici quelques lignes, évidemment fausses, où Guébhard représente les Peuls du Fouta-Djallon comme un amas indistinct de races diverses. En fait, le gros noyau était constitué par les Peuls venus du Macina vers 1694.

Note 9. Mais Sory n’était pas le frère, c’était le cousin de Karamokho-Alfa.

Note 11. Toute cette légende sur Timbo est fausse. La première capitale du Fouta-Djallon fut Fougoumba ou Fougoumba, et Timbo, d’abord village Dialonke, puis devenu un gros établissement peuhl, ne devint capitale qu’à la fin du règne d’Ibrahima Sory Maoudo (après 1776).

Note 22. Guébhard est déplorable dans sa chronologie et ne s’est pas donné la peine d’étudier sérieusement l’histoire du Fouta-Djallon, aimant mieux nous raconter des histoires enjolivées et les légendes de ses renseigneurs.

A suivre.

Tierno S. Bah

France – Guinée : Bolloré et Condé

Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n'est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu'il va me convaincre »
Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n’est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu’il va me convaincre »

Le journal Le Monde a publié hier 16 septembre un rapport d’enquête intitulé “Bolloré : la saga du port maudit de Conakry.” Le texte traite essentiellement des rapports personnels entre le président Alpha Condé et le riche homme d’affaires français, Vincent Bolloré. L’article est long et pourtant il me semble qu’il passe à côté du sujet. Ses auteurs l’ont voulu détaillé, cependant, lecture faite on reste sur sa faim, quant au contenu d’information et à la précision du compte-rendu.
Les choses s’amorcent mal dès le titre. Trois  sur cinq mots-clefs (saga, port, maudit) du nom du document prêtent à contestation.

Un titre inadéquat

Voici les raisons pour lesquelles le titre du rapport est inadéquat.

  1. Le dictionnaire Larousse définit saga ainsi : “Épopée familiale quasi légendaire se déroulant sur plusieurs générations.” Le choix de saga pour parler de tractations et de machinations politico-financières franco-guinéenes répond à la définition de saga.
  2. Quant au mot port, l’enquête aurait dû préciser qu’elle se concentre sur le port de conteneurs, qu’Alpha Condé concéda brutalement au groupe Bolloré en mars 2011. Mais le Port Autonome de Conakry comprend deux entités, que l’article présente comme suit :
    « D’abord, le terminal à conteneurs, géré par le groupe Bolloré. Un espace propre, aseptisé et informatisé.…
    (Ensuite) le reste du port, où se croisent dockers et vendeurs à la sauvette. Les voitures et les camions qui circulent sans précautions dans ce capharnaüm portuaire ne s’aventurent pas dans l’enclave Bolloré.
    Ces deux mondes cohabitent mais ne se mélangent pas. » Cette dernière formule caractérise les rapports entre l’Europe et l’Afrique depuis quatre siècles. Elle résume l’apartheid portuaire et la ségrégation économique instaurés par le régime guinéen. Honte à ceux/celles qui causent ces injustices ! Honnis soient ceux/celles qui imposent de telles inégalités ! De façon générale, une telle stratégie perpétue et renforce l’hégémonie de l’Occident sur l’Afrique. Au lieu de financer et de partager la technologie et le savoir-faire, l’Europe y crée des enclaves isolées et des poches artificielles de croissance. Pour toute leur modernité, ces excroissances sont détachées et disjointes de l’environnement général des pays hôtes. Elles fonctionnent comme des infrastructures sangsues et parasitaires, qui vident le continent de ses ressources naturelles et l’inondent de marchandises coûteuses, médiocres, périmées, etc. En définitive, l’Afrique  est laissée pour compte, végétant dans le sous-développement et la décadence.
  3. Enfin, pourquoi qualifier le lieu de “maudit” ? Quelle est la malédiction qui le frappe ? S’agit-il des circonstances de la concession du port de conteneurs à Bolloré ? Il ne faut pas y voir une damnation quelconque. C’est simplement un scandale. Même si, il est vrai, “des questions qui fâchent, celles de soupçons de corruption et de favoritisme” continuent de l’entourer. Le mot “maudit” est subjectif. De plus, il est matériellement faux dans la mesure où, bon an, mal an, la firme Bolloré  tire profit de l’exploitation de ses installations portuaires Sinon, elle se serait déjà retirée de la Guinée. Si pour Le Monde l’affaire du port de conteneurs est maudite, il n’en est pas de même pour Bolloré, à qui elle rapporte gros. Raison pour laquelle il força le retrait de la concession à Getma (Necotrans) et se la fit attribuer. Ce qui semble confirmer que Vincent Bolloré ne s’embarasse pas de scrupules. Il le dit lui-même : « Notre méthode, c’est plutôt du commando que de l’armée régulière ! » M. Bolloré est donc motivé par la recherche du gain, la minimisation des pertes et l’accroissement des profits. Et non pas par la crainte du péché. Du reste, l’article cite Jacques Dupuydauby, un ex-associé de Vincent Bolloré, qui pense que le conglomérat de son ancien partenaire est un “système mafieux” dirigé par un “gangster corrupteur”.

Guinée, SARL

Les journalistes se sont contentés d’aborder les personnalités au premier rang du scandale, les officiers de la police judiciaire française, et un ancien collaborateur de Bolloré… Le rapport ne cite aucune source de second rang, surtout du côté guinéen : ni le Premier ministre, ni aucun membre du gouvernement.  Répondant aux envoyés du Monde à Paris, le président Alpha Condé parle de façon cavalière et légère. Il donne l’impression de traiter la Guinée comme une propriété privée, qu’il gère comme une société à responsabilité limitée. Et qui seraient ses partenaires ? Peut-être ses “amis” : MM. Vincent Bolloré, Bernard Kouchner, Walter Hennig, Tony Blair, George Soros, etc. !
Lire (a) Soros Enmeshed in Bribery Scandal in Guinea
(b) Mining and corruption. Crying foul in Guinea
(c) Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure (d) L’insondable Walter Hennig
Inapproprié pour sa fonction, son langage reflète l’autocratie totale et la désinvolture extrême. M. Condé ne se réfère jamais à son gouvernement, à son Premier ministre, ou au ministre des transports. Il ignore, bien sûr, l’existence de l’Assemblée nationale (Législatif) et la Cour suprême (Judiciaire), pourtant censées être paritaires, avec l’Exécutif, dans l’exercice du pouvoir d’Etat. Alpha Condé ne s’exprime qu’à la première personne du singulier : Je, Moi, Moi-même. Les pronoms pluriels, la recherche du consensus gouvernemental, la collégialité administrative lui sont inconnus.
Exemples :

  1.   « Vincent Bolloré, je le connais depuis quarante ans … Là, il est en Indonésie sinon je l’aurais appelé et on aurait dîné tous ensemble chez Laurent (restaurant gastronomique étoilé parisien) ».
    Quelle vantardise ! Qelle vanité ! Président Condé oublie qu’il coiffe l’Etat d’un des pays les plus pauvres de la planète ! Il est dès lors absurde de se flatter d’avoir un accès familier à un milliardaire de France. Il feint d’oublier que ce pays  conquit, domina, exploita et ruina la partie du continent africain qui lui échut au partage de l’Afrique à la conférence de Berlin en 1884-1885.  Cette même France règne de façon hégémonique sur son pré carré : la France-Afrique, dont  la Guinée fait partie. Depuis Sékou Touré ! Il précipita le divorce avec le général Charles de Gaulle en 1958. Il chercha et obtint la réconciliation avec Valéry Giscard d’Estaing et la France en 1975. Dans les deux cas ce fut au détriment de la Guinée et du sien propre.
    Lire (a) Sékou Touré. Le discours du 25 août 1958 (b) Phineas Malinga. Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy (c) André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée de 1958 à 1984
    Situé aux Champs Elysées de Paris,  le restaurant Laurent offre ses repas à raison de  €130  et €230 par personne. Au taux de change courant, cela donne entre un million trois cent mille et deux millions trois cent mille Francs guinéens. Cela correspond à peu près au revenu mensuel de millions de Guinéens. Et à la moitié environ du revenu annuel par tête d’habitant (PIB), selon les statistiques 2015 de la Banque Mondiale et du PNUD. En un mot, les propos d’Alpha Condé confirment les prétentions, la sottise, et la stupidité de la  petite-bourgeoisie africaine, vigoureusement dénoncée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre.
  2. « Depuis que je suis élu, le fils [de Patrick] Balkany m’a demandé un permis minier, d’autres Français m’ont demandé des faveurs, mais pas Bolloré dont le groupe travaille et développe le port de Conakry. »
    L’attribution de contrats miniers est au coeur de la corruption qui gangrère la gestion des affaires publiques du pays. Au lieu de prendre personnellement en charge les dossiers d’extraction minière, M. Condé devait céder cette responsabilité au département ministériel de tutelle travailler. A charge pour ce cabinet de travailler en concert avec la commission idoine de l’Assemblée nationale afin d’appliquer les normes requises de transparence et d’intégrité.
  3. … le groupe Bolloré est resté maître du port de Conakry. Alpha Condé se lève, tape dans le dos avec ses mains ornées de bagues et lâche : « Et puis écrivez ce que vous voulez, je n’en ai rien à faire ».
    Là, Alpha Condé prouve qu’il ne parvient pas à se glisser dans la peau d’un chef d’Etat et d’en endosser les responsabilités et la hauteur de vues. Il se prend toujours pour le micro-entrepreneur des années 1980, qui avait monté une modeste entreprise de distribution de produits alimentaires. Il ne se rend pas compte que ses actes et propos engagent tout un pays. Au lieu de se soucier de sa réputation et de la promotion de l’image de la Guinée, il s’exprime dans un langage terre- à-terre qui frise la vulgarité.
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l'inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l’inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l'inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l’inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée

Autocratie, dictature, affairisme : legs de Sékou Touré

Dans “Conakry, plaque tournante de l’Escroquerie internationale” j’ai évoqué la valse … de la corruption… et les rapports dialectiques liant corrupteur et corrompu.

Celle-ci ne se limite pas à l’échange — illicite, illégale et illégitime — d’argent par des bailleurs à des quémandeurs dans le bradage des ressources naturelles de la Guinée.

La corruption s’attaque de façon [incidieuse et] sournoise, et sape de manière souterraine les normes  d’intégrité et de moralité et les institutions gardiennes du fonctionnement et du salut de la république. C’est ainsi qu’en Guinée, depuis la proclamation de la république, la corruption étouffe et empêche la  gestation et la construction de la justice et de la démocratie. Dès 1961, Sékou Touré (1958-1984) construisit le Camp Boiro. Il y réprima, dans le sang, les aspirations des citoyens au pluralisme, à l’alternance, à la collégialité, au consensus, et a la transparence dans la gestion du bien commun. Sékou Touré savait bien que la justice et la démocratie sont des nécessités indispensables, des condition sine qua non du développement collectif et de l’épanouissement individuel. Délibérément et cyniquement, hélas, il leur substitua la dictature, c’est-à-dire, entre autres, le népotisme, la médiocrité, la corruption et l’impunité.

Lire (a) Andrée Touré : impénitente et non-repentante (b) Ismael Touré, André Lewin et Paul Berthaud

Lansana Conté (1984-2008), résista d’abord à la pression sociale pour l’instauration du pluralisme politique. Mais il finit par céder et concocta malheureusement un système délavé et dénaturé.

Consulter (a) Lansana Conté : l’enracinement de l’impunité et l’édification d’un Etat criminel  (b) Cona’cris. La Révolution Orpheline  (c) Lansana Conté par Alain Fokka

Issus de l’écurie Conté capitaine Moussa Dadis Cama (2008-2009) et colonel Sékouba Konaté (2010) exhibèrent la même tendance à l’affairisme et à la cupidité.

Pour sa part, durant la campagne présidentielle de 2010, Alpha Condé se présenta comme un continuateur de Sékou Touré. L’annonce parut paradoxale de la part d’un opposant condamné à mort par contumace  en janvier 1971 par le Tribunal révolutionnaire. En réalité, il disait vrai. Et depuis lors  sa confession s’est confirmée à travers la répression cyclique, la gabégie, l’incompétence, la corruption, l’impunité, la promotion filiale et le rêve dynastique du “Professeur”-président Condé ?

Tierno S. Bah

Maryse Condé. “Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage”

Maryse Condé. La vie sans fards.
Première Partie
Chapitre 5. — « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »
Sékou Touré

Maryse Condé
Maryse Condé

Tout se passa très vite. Grâce à Sékou Kaba, que mon état et le tour que prenait ma vie comblaient de joie, je fus nommée professeur de français au Collège de Filles de Bellevue. Le collège était sis dans un joli bâtiment colonial niché dans un fouillis de verdure à la périphérie de Conakry. Il était dirigé par une charmante Martiniquaise, Mme Batchily, car en Guinée comme en Côte d’Ivoire, les Antillais se retrouvaient à tous les niveaux de l’enseignement.
Cependant, ceux qui se pressaient en Guinée n’avaient rien de commun avec ceux qui travaillaient en Côte d’Ivoire. Ils ne formaient pas une communauté bon enfant, surtout soucieuse de fabriquer du boudin et des aceras. Hautement politisés, marxistes  bien évidemment, ils avaient traversé l’océan pour aider de leur compétence le jeune Etat qui en avait grand besoin. Quand ils se réunissaient chez l’un ou chez l’autre, autour d’une tasse de quinquéliba (décidément ce thé possédait toutes les vertus !) ils discutaient de la pensée de Gramsci ou de celle de Marx et Hegel. Je ne sais pourquoi je me rendis à une de ces assemblées. Elle se tenait dans la villa d’un Guadeloupéen nommé Mac Farlane, professeur de philosophie, marié à une fort jolie Française.
— Il paraît que vous êtes une Boucolon ! me glissa-t-il courtoisement à ma vive surprise. J’ai grandi à deux pas de chez vous, rue Dugommier. J’ai bien connu Auguste.
Auguste était mon frère, mon aîné de vingt-cinq ans, avec lequel je n’avais jamais eu grand contact. Il était l’orgueil de la famille, car il était le premier agrégé ès lettres de la Guadeloupe. Malheureusement, il ne professa jamais aucune ambition politique et vécut toute sa vie à Asnières dans le total anonymat d’un pavillon de banlieue. On comprend si le rapprochement avec lui me terrifia ! Il me semblait que quoi que je fasse, j’étais percée à jour. Si je n’y prenais garde, les « grands nègres » risquaient de me rattraper.
— Votre mari est à Paris ? poursuivit-il.
Je bredouillai qu’il y terminait ses études.
— De quoi?
— Il veut être comédien et suit les cours du Conservatoire de la rue Blanche.
A l’expression de son visage, je sus le peu de cas qu’il faisait de ce genre de vocation. D’ailleurs, il s’éloigna et nous infligea pendant une heure sa lecture de je ne sais plus quel essai politique de je ne sais plus qui.

Désormais, j’évitai soigneusement ces cercles de cuistres de gauche et décidai de vivre sans lien avec ma communauté d’origine. Je ne tins pas entièrement parole et fis une exception. Des deux soeurs de Mme Batchily qui lui avaient emboîté le pas en Guinée, l’une d’entre elles, Yolande Joseph-Noëlle, belle et distinguée, était agrégée d’histoire et enseignait au lycée de Donka. Elle étaie aussi la présidence de l’association des professeurs d’Histoire de Guinée. Malgré tous ses titres, nous devînmes crès proches. Comme plusieurs autres compatriotes, nous étions logées à la résidence Boulbinet, deux tours de dix étages, anachroniquement modernes, qui s’élevaient, inattendues, face à la mer, dans un modeste quartier de pêcheurs. L’ascenseur ne fonctionnant pas, Yolande s’arrêtait chez moi au premier étage avant de commencer l’escalade jusqu’au dixième où elle habitait.

Louis Sénainon Béhanzin
Louis Sénainon Béhanzin

Elle vivait avec Louis, authentique prince Béninois, descendant direct du roi Gbéhanzin, grand résistant à la colonisation francaise. Il fut exilé à Fort-de-France en Martinique avant de mourir à Blida en Algérie. Louis possédait un véritable musée d’objets ayant appartenu à son ailleul : pipe, tabatière, ciseaux à ongles. Il possédait surtout d’innombrables photos du vieux souverain. Ce visage à la fois intelligent et déterminé me faisait rêver. A rna surprise il s’imposa à moi des années plus tard et me conduisit à écrire mon roman Les derniers rois mages. J’imaginai son exil à la Martinique, les railleries des gens : « Un roi africain ? Ka sa yé sa ? »
J’imaginai surtout sa terreur devant la violence de nos orages et le déchaînement de nos cyclones auxquels il n’était pas habitué. Je lui donnai une descendance antillaise en la personne de Spero et je me plus à lui prêter un journal.
Louis Gbéhanzin était un homme extrêmement intelligent, professeur [d’histoire] de mathématiques lui aussi, au lycée de Donka. Il avait l’oreille de Sékou Touré et était le grand artisan de la réforme de l’enseignement, oeuvre colossale qui, en fin de compte, ne fut jamais menée à terme. Bien que l’idée ne m’effleura jamais de m’ouvrir à Yolande, j’éprouvais pour elle une profonde admiration et une réelle amitié. Son franc-parler me faisait du bien. Car elle me tançait souvent vertement :
— Comment pouvez-vous mener une vie pareillement
végétative alors que vous êtes si intelligente ?
Etais-je encore intelligente ?

Personne ne pouvait deviner combien j’étais malheureuse, au point souvent de souhaiter la mort. Yolande et Louis, par exemple, attribuaient ma morosité et ma passivité à l’absence de mon mari. En effet, Condé était retourné à Paris pour sa dernière année au conservatoire de la rue Blanche. Il avait accueilli avec fatalisme l’annonce de ma grossesse.
— Cette fois, ce sera un garçon ! avait-il assuré comme si cela rendait la pilule moins amère. Et nous l’appellerons Alexandre.
— Alexandre ! m’étonnais-je en me rappelant les foudres qu’avait causées mon choix du prénom occidental de Sylvie-Anne ! Mais, ce n’est pas Malenké.
— Qu’importe ! rétorqua-t-il. C’est un prénom de conquérant et mon fils sera un conquérant.
Nous ne devions pas avoir de fils ensemble alors qu’il en eut deux ou trois d’une seconde épouse.

Quand Eddy m’écrivit que Condé avait pour maîtresse une comédienne martiniquaise, je dois avouer que cela me laissa totalement indifférente, car je ne pensais qu’à Jacques, me désespérant encore et encore de l’absurdité de ma conduite. Pourquoi l’avais-je quitté ? Je ne me comprenais plus.

La veille de la rentrée au collège de Bellevue, Mme Batchily réunit les enseignants dans la salle des professeurs. C’était tous des « expatriés ». On comptait un fort contingent de Français communistes, des réfugiés politiques de l’Afrique subsaharienne ou du Maghreb et deux Malgaches. Devant un gobelet d’ersatz de café, tout en grignotant des gâteaux ultra-secs, elle nous expliqua que nos élèves appartenaient à des familles où les filles n’avaient jamais reçu d’instruction secondaire. Parfois, leurs mères avaient suivi une ou deux années d’école primaire et savaient tout au plus signer leur nom. Elles se sentaient par conséquent mal à l’aise sur les bancs d’un collège et auraient préféré se trouver à la cuisine ou sur le marché à vendre de la pacotille. Il fallait donc redoubler de soin, d’attention pour les intéresser à notre enseignement.

Vu l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, ces propos n’eurent aucun effet sur moi. Alors que je devais, dans les années qui suivirent, porter tant d’attention aux jeunes, je ne m’intéressai pas du tout à mes élèves que je jugeais amorphes et sottes. Mes cours devinrent vite une ennuyeuse corvée. Mon enseignement se réduisait à des exercices d’élocution, d’orthographe et de grammaire. Au mieux, j’expliquais quelques extraits d’ouvrages choisis par de mystérieux « Comités de l’Éducation et de la Culture » qui dans le cadre de la réforme décidaient de tout. En français, leur sélection était basée non sur la valeur littéraire des textes, mais sur leur contenu sociologique. C’est ainsi qu’à ma surprise, La prière d’un petit enfant nègre du poète guadeloupéen Guy Tirolien figurait dans tous les manuels « révisés ». Quand je n’étais pas au collège, je ne lisais pas, les signes dansant sur la page devant mes yeux. Je n’écoutais pas la radio, ne supportant plus les sempiternelles vociférations des griots. Tout doucement, je prenais le pays en grippe. J’attendais les rêves de la nuit qui me ramèneraient vers Jacques.

Seuls Denis et Sylvie me tenaient en vie. C’était des enfants adorables. Ils couvraient de baisers mon visage, toujours triste, tellement fermé (c’est de cette époque que j’ai désappris le sourire) et que leurs caresses assombrissaient encore.

De la terrasse de mon appartement de Boulbinet, j’assistais chaque jour à un spectacle étonnant. A 17h30, le président Sékou Touré, tête nue, beau comme un astre dans ses grands boubous blancs, passait sur le front de mer, conduisant lui-même sa Mercedes 280 SL décapotée. Il était acclamé par les pêcheurs, abandonnant leurs filets sur le sable pour se bousculer au bord de la route.

Apparemment, j’étais la seule à trouver navrant le
contraste entre cet homme tout-puissant et les pauvres hères faméliques et haillonneux, ses sujets, qui l’applaudissaient.

— Quel bel exemple de démocratie ! me répétaient
à l’envi Yolande et Louis.
— Il n’a pas de gardes du corps ! surenchérissait
Sékou Kaba.

On le sait, la Guinée était le seul pays d’Afrique francophone à se vanter de sa révolution socialiste. Les nantis ne roulaient plus en voitures françaises, mais en Skoda tchèques ou en Volga russes. Les chanceux qui partaient en vacances à l’étranger s’envolaient dans
des Ilyouchine 18 ou des Tupolev.

Dans chaque quartier s’élevait un magasin d’État où l’on devait obligatoirement faire ses achats, puisque le commerce privé avait été aboli. Ces magasins d’État étaient toujours insuffisamment ravitaillés. Aussi, le troc était-il la seule arme dont nous disposions pour lutter contre les rationnements et les incessantes pénuries. Les précieuses denrées alimentaires s’échangeaient sous le manteau parce que la pratique du troc était interdite soi-disant pour décourager le marché noir. Il y avait partout des inspecteurs, des contrôleurs que tout le monde redoutait.

J’appris à éviter le lait concentré tchèque, qui donnait des diarrhées mortelles aux enfants (l’une d’entre elles avait failli emporter Sylvie) ; à me méfier du sucre russe qui ne fondait pas, même dans des liquides bouillants. Le fromage, la farine et les matières grasses étaient pratiquement introuvables.

J’ai souvent raconté comment m’est venu le titre de mon premier roman, largement inspiré par ma vie en Guinée. Heremakhonon, expression malenké qui signifie « Attends le bonheur ». C’était le nom du magasin d’état situé dans le quartier de Boulbinet. Il était toujours vide. Toutes les réponses des vendeuses commençaient par « demain », comme un espoir jamais réalisé.

« Demain, il y aura l’huile ! »
« Demain, il y aura la tomate ! »
« Demain, il y aura la sardine ! »
« Demain, il y aura le riz ! »

Le souvenir de deux évènements se dispute ma mémoire en ce début de l’année 1961, évènements dissemblables qui prouvent que le coeur ne sait pas hiérarchiser. Il place au même niveau l’universel et le particulier. Le 4 janvier, Jiman que, grâce à Sékou Kaba, j’avais fait venir de la Côte Ivoire, repartit chez lui après quelques mois en Guinée. Il ne supportait pas les pénuries qui affectaient son travail de cuisinier.
— Un pays qui n’a pas l’huile ! répétait-il, outré.
Sans doute n’avait-il pas suffisamment médité la belle et célèbre phrase de Sékou Touré :

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans les fers. »

En tous cas, peu m’importe qu’il soit sans nul doute un vil « contre-révolutionnaire » selon l’expression consacrée ! Sur les quais, au pied du paquebot qui le ramenait vers la sujétion dorée de son pays, je versai un flot de larmes en me retenant de le supplier de ne pas m’abandonner lui aussi.

Le 17 du même mois, Patrice Lumumba fut assassiné au Congo. A cette occasion, la Guinée décréta un deuil national de quatre jours. J’aimerais écrire que je fus bouleversée par cet évènement. Hélas non ! J’ai déjà dit le peu d’intérêt que j’avais porté aux premières convulsions du Congo ex-belge. Le nom de Lumumba ne signifiait pas grand-chose pour moi.

Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960
Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960

Je me rendis néanmoins à la Place des Martyrs où avait lieu une cérémonie d’hommage au disparu. Je me glissai dans la foule compacte maintenue par des barrières et des hommes en armes à bonne distance de l’estrade où prenaient place les officiels. On aurait cru assister à un concours d’élégance. Les ministres, sous-ministres et dignitaires du régime étaient accompagnés de leurs épouses drapées dans des pagnes de prix. Certaines étaient coiffées de volumineux mouchoirs de tête. D’autres exhibaient des coiffures compliquées : tresses en rosace ou en triangle. Cette impression d’assister à un spectacle était renforcée par les applaudissements et les acclamations de la foule à chaque fois qu’un couple de notables descendait de sa voiture et se dirigeait vers l’estrade. Sous un dais d’apparat, Sékou Touré, vêtu de ses boubous blancs si seyants, fit un discours qui dura des heures. Il tira les leçons de la tragédie congolaise, répétant avec emphase les mots de Capitalisme et d’Oppression.

Cependant je ne sais pourquoi, ces paroles sonnaient le creux. Je me demandais où était cette révolution guinéenne dont il parlait.

Lire l’article de Victor Du Bois “Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People”. — T.S. Bah

Je dus attendre la médiation de la littérature, la parution d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire en 1965 pour m’émouvoir vraiment de ce drame et en comprendre la portée.
Je n’étais pas encore suffisamment « politisée» sans doute.

Les privations qui assombrissaient notre existence, je les aurais supportées si elles avaient affecté l’ensemble de la société dans un effort collectif de construire une nation libre. Cela aurait même pu être exaltant. Or ce n’était visiblement pas le cas. Chaque jour davantage, la société se divisait en deux groupes, séparés par une mer infranchissable de préjugés. Alors que nous bringuebalions dans des autobus bondés et prêts à rendre l’âme, de rutilantes Mercedes à fanions nous dépassaient transportant des femmes harnachées, couvertes de bijoux, des hommes fumant avec ostentation des havanes bagués à leurs initiales. Alors que nous faisions la queue dans nos magasins d’Etat pour nous procurer quelques kilos de riz, dans des boutiques où tout se payait en devises, des privilégiés s’offraient du caviar, du foie gras, et des vins fins.

Un jour, Sékou Kaba parvint fièrement à obtenir une invitation à un concert privé à la Présidence. C’était la première fois que j’allais me mêler au monde des privilégiés. J’empruntai à Gnalengbè un boubou afin de cacher mon ventre et suspendis autour de mon cou mon collier grenn dô. Ainsi fagotée, j’allai écouter « l’Ensemble de Musique Traditionnelle de la République ». En vedette, se produisait Kouyate Sory Kandia. Kouyate Sory Kandia était surnommé « L’Étoile du Mandé» et méritait pleinement cette hyperbole.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

Aucune voix ne pouvait se comparer à la sienne. Il était entouré d’autres griots et de plus d’une trentaine de musiciens qui jouaient de la kora, du balafon, de la guitare africaine, du tambour d’aisselle. Je n’avais jamais assisté à pareil spectacle. C’était éblouissant, inoubliable, incomparable. A l’entracte, les spectateurs refluèrent vers le bar. Je fus profondément choquée de voir ces musulmans en grands boubous se gorger de champagne rosé et fumer avec ostentation des havanes.

“Massane Cissé” Album La Voix de La Révolution par Sory Kandia Kouyaté.

Timidement, Sékou Kaba me conduisit vers un groupe et me présenta au Président, à son frère Ismaël, éminence grise du régime qu’entouraient quelques ministres. Ces derniers ne m’accordèrent aucune attention. Seul, le président feignit de s’intéresser à moi. Sékou Touré était encore plus beau de près que de loin avec ses yeux obliques et ce sourire charmeur des hommes à femmes. Quand Sékou Kaba eut fait les présentations, il murmura :
— Ainsi, vous venez de la Guadeloupe ! Vous êtes donc une petite soeur que l’Afrique avait perdue et qu’elle retrouve.
]’ai rapporté cette conversation dans Heremakhonon quand le dictateur Malimwana entre dans la classe de Veronica et s’entretient avec elle. Mais je ne possédais pas l’aplomb de cette dernière qui osa remplacer le mot « perdue » par le mot « vendue » et je me bornai à grimacer un sourire complaisant.

Sékou Touré s’écarta de nous et continua sa route vers d’autres invités. L’adulation dont on l’ entourait était palpable. On lui baisait les mains. Certains ployaient le genou devant lui et il les aidait à se relever avec affabilité. On entendait en arrière-plan les récitations des griots qui s’enflaient par instant comme un choeur d’opéra. Une sonnerie annonça la fin de l’entracte et nous reprîmes place dans la salle de concert.

A suivre. Chapître 6 : « Tu enfanteras dans la douleur » »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis

Maryse Condé. “2ème vol au-dessus d’un 2ème nid de coucou”

Maryse Condé. La vie sans-fards

Première Partie
Chapitre 3. — Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou

Maryse Condé
Maryse Condé

En 1960, Conakry ne pouvait soutenir la comparaison
avec Abidjan ni même avec [la bourgade de] Bingerville. C’était une agglomération de rien du tout. Seule la mer la parait, violette, somptueuse, fouaillant des cayes déchiquetées. Quelques rares édifices avaient belle allure. C’étaient des bâtiments administratifs, des banques, des magasins d’État. Tout le reste était constitué d’informes constructions en dur. Les femmes s’agglutinaient autour de fontaines où gouttait une eau rare. Les enfants qu’elles portaient au dos ou traînaient après elles avaient tous les signes du kwashiorkor. Comme les hommes, elles portaient des habits défraîchis, presque en haillons. Je n’avais jamais vécu dans un pays à forte prédominance musulmane. J’ignorais tout de l’Islam. Aussi, je fus bouleversée par les talibés grelottant dans la fraîcheur de l’aube en psalmodiant la toute-puissance de Dieu, les mendiants, les estropiés se pressant aux abords des mosquées. Éperdue d’admiration, je contemplais les Sages trônant dans la poussière, yeux perdus dans la méditation, et roulant les grains de leur chapelet. J’admirais l’envol des garçonnets, leurs planchettes sous le bras, vers les écoles coraniques. Bref, je tombai en amour pour un lieu qui semblait tellement déshérité. De toutes les villes où j’ai vécu, Conakry demeure la plus chère à mon coeur. Elle a été ma véritable porte d’entrée en Afrique. J’y ai compris le sens du mot « sous-développement ». J’ai été témoin de l’arrogance des nantis et du dénuement des faibles.

Le jour de mon arrivée, à l’aéroport, Condé embrassa avec une égale effusion sa fille Sylvie et Denis qu’il voyait pour la première fois.
— Je peux vous appeler “papa” ? lui demanda ce
dernier cérémonieusement.
— Mais je suis ton papa ! lui répondit Condé dans un grand éclat de rire.
Si incroyable que cela puisse sembler, ce fut la seule allusion que nous fîmes à la situation de Denis. Nous ne parlâmes jamais de Jean Dominique. Condé ne chercha jamais à savoir qui était le père de Denis ni les circonstances de sa naissance.
Sans doute, malgré son silence, Condé voyait-il clair. Il savait que l’Afrique m’était largement refuge. Il savait que sans mon douloureux passé je ne l’aurais jamais épousé. Ce fut entre nous le plus effrayant des non-dits. Je dois reconnaître qu’à sa manière peu démonstrative, il adopta Denis. Il ne le traita jamais différemment des autres enfants que nous eûmes par la suite.

Condé était accompagné de Sékou Kaba, un ancien camarade d’école qui occupait le poste de directeur de cabinet au ministère de la Fonction publique. Cet homme gracile et taciturne devait devenir mon soutien indéfectible. Moi qui gardais la nostalgie de mon aîné Guy, Guito, emporté à ses vingt ans par cette « maladie des Boucolon » — troubles de l’équilibre, troubles de l’élocution, troubles de la coordination des mouvements — qui saisit l’un après l’autre les membres de ma famille, je trouvai en lui un grand frère et un mentor. Il n’y eut jamais rien d’amoureux ni de sexuel entre nous. Syndicaliste, il avait, lorsqu’il faisait des études à Dakar, partagé une chambre avec Sékou Touré.

[Note. — Sékou Touré n’étudia pas à Dakar. Il fréquenta l’école d’enseignement professionnel Georges Poiret de Conakry pendant un an et demi en 1936-1937, avant d’en être exclu. Lire Ibrahima Baba Kaké, Sékou Touré, le héros et le tyran. — Tierno S. Bah]

Kaba ne fréquentait plus Sékou Touré depuis qu’il occupait de hautes fonctions, mais il le révérait comme un Dieu. Il m’enseigna le « socialisme africain », me donna à lire les indigestes volumes publiés localement sur l’histoire et le rôle du PDG (Parti Démocratique de Guinée) ainsi que les hagiographies du Président et de certains de ses ministres.

Condé et moi, ayant aussi peu d’argent l’un que l’autre, nous demeurions chez lui. Il habitait dans le quartier populeux du Port une modeste villa qu’occupaient, outre sa femme et ses deux filles, une multitude de frères, de soeurs, de cousins, de cousines, de beaux-frères, de belles-soeurs. La villa étant située à deux pas d’une mosquée, chaque matin, nous étions réveillés par le premier appel du muezzin auquel je ne m’habituais pas et qui à chaque fois me précipitait à genoux hors du lit. En écoutant cette voix pressante, je rêvais d’accomplir quelque grande action. Mais laquelle ? Du lit, Condé me regardait, goguenard :
— Trop exaltée, ma fille ! Trop exaltée ! commentait-
il.
Malgré mes efforts, je ne parvins jamais à être proche de Gnalengbè, la femme de Sékou alors que j’aurais tant aimé qu’elle me traite comme une soeur aînée. Je l’entendais rire aux éclats et bavarder dans la cuisine. Mais, il suffisait que j’apparaisse pour qu’elle se taise et se fige. Je finis par me plaindre à Sékou :
— Est-ce que je lui fais peur ? lui demandai-je, ulcérée.
— Tu l’intimides ! me répondit-il après une hésitation. Elle ne sait pas bien parler le français. Elle n’est guère allée à l’école. Elle porte des pagnes… Tu comprends? Elle est un peu complexée devant toi. Si tu apprenais le malenké, tu te rapprocherais déjà d’elle.
Cette recommandation que je ne cessai d’entendre ne tarda pas à m’exaspérer. Car je le compris très vite, si on voulait déchiffrer les sociétés africaines, il fallait pouvoir s’entretenir avec elles. Pourtant, quelles langues choisir dans la pluralité de celles qui existaient ?
Apprends le malenké ! conseillerait un Malenké.
Apprends le fulani ! dirait un Peul.
Apprends le soussou ! interviendrait un Soussou.

Sékou ne se résignait pas à ma situation conjugale avec Condé et ne voulait pas entendre parler de divorce. Il me suppliait d’abandonner la Côte d’Ivoire et de rejoindre la Guinée où, vues ses fonctions, il se faisait fort de me trouver un poste d’enseignante. Ce fut sous son affectueuse pression qu’un matin, je me rendis au Service de l’Immigration. Brandissant mon livret de famille tout neuf, je demandai un passeport guinéen. Là-dessus, aucune ambiguïté : ce ne fut pas une décision politique, un geste de foi militante. Il est certain que j’abandonnai ma nationalité française avec une réelle joie. Mais pour moi, je manifestais avant tout ma liberté. Cette réappropriation matérielle de l’Afrique me prouvait qu’allant plus loin que le chef de flle de la Négritude, mon maître à penser, je commençais de m’assumer.
— Remplissez cela ! m’ordonna un employé d’un air ennuyé, posant sur le comptoir une petite pile d’imprimés.
— Pas la peine ! assura un autre surgissant derrière son dos.
Et raflant la liasse de documents, il expliqua d’un ton suffisant :
— La nationalité guinéenne lui est donnée de surcroît à celle qu’elle possède déjà, grâce à son mariage. C’est un plus, un ajout.
J’avoue que je ne compris rien à ces propos. N’empêche ! J’empochai allègrement le magnifique document vert qu’on me délivra sans me douter qu’il allait plus tard me brûler les doigts. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’un jour je reviendrais à ma nationalité française et que je remercierais le ciel de n’avoir, à tort ou à raison, rempli aucun document ce jour-là.

Condé, lui, feignait de ne pas intervenir dans mes décisions et ne me proposait nullement de reprendre la vie commune. Je me demande s’il ne savait pas que tôt ou tard, nous allions nous séparer. Il entourait les enfants de soins paternels. Il baignait Sylvie-Anne, bouchonnait son corps avec un paquet d’herbe sèche locale. Chaque après-midi, il enfilait un short et un tee-shirt et hélait Denis :
— Viens ! lui ordonnait-il. On va jouer au ballon.
Le pauvre abandonnait ce qu’il faisait et le suivait, éperdu de bonheur. Il n’avait jamais été à pareille fête.

A suivre. Chapître 5 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis