Sékou Touré : Révolution permanente et fascisme

Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution. Palais du Peuple, Conakry, 1972
Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution, haranguant la foule au Palais du Peuple, Conakry, 1972

Ceci est le 11è et dernier chapitre de l’ouvrage de Dr. Charles Diané Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Berger-Levrault, 1982. On peut également consulter la table des matières et les chapitres précédents.
Le ton et le contenu de l’ouvrage sont implacables et systématiques. A juste titre ! Dr. Diané fait écho au style et au rejet total de la dictature, formulés avec véhémence par Sako Kondé dans Guinée : le temps des fripouilles. Dr. Diané résume ici les frustrations et la réaction des Guinéens exilés à l’annonce de la visite du président Sékou Touré en France (Paris, Marseille, etc.) en 1982, à l’invitation de son homologue français, François Mitterand.
On sait peu de choses sur la vie privée de Dr. Charles Diané, notamment sur ses parents, sa famille, sa formation scolaire et universitaire. On ne trouve que des fragments sur son itinéraire professionnel dans la brochure Les Guinéens face à leur destin (Conakry : 1993, 67 pages).
Il rentre en Guinée en 1993.
En 1958, il fit partie des “jeunes médecins qui inaugurent l’hôpital Donka autour du Docteur Roger Najib Accar”. Celui-ci détenait aussi le portefeuille de ministre de la Santé dans le gouvernement semi-autonone de la Loi-cadre (1957-1958). A la veille du référendum gaulliste du 28 septembre 1958, le jeune médecin Diané battit “campagne pour le Non de Youkounkoun à Yomou.” Mais il s’exila tôt en France, en 1959.
“Après dix ans de pratique dans différents hôpitaux parisiens, il s’installe à Monrovia dans le cadre d’un contrat avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Il y ouvre le Service de Chirurgie du nouvel hôpital John F. Kennedy, qui sera détruit plus tard durant la guerre civile libérienne. Il crée également une clinique de 30 lits à Monrovia.
Condamné à mort par contumace par Sékou Touré en 1971, il obtient le statut de réfugié politique au Gabon en février 1972.
Dr. Diané milita dans les organisations estudiantines. Il fut le président-fondateur de l’Union Générale des Etudiants d’Afrique Occidentale (UGEAO), et le vice-président de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF).
En 1986, le gouvernement guinéen le présenta au concours d’Agrégation du Conseil Africain et Malgache de l’Enseignement Supérieur (C.A.M.E.S.). If fut admis et obtint par le fait un poste d’enseignement en Chirurgie générale à la Faculté de Médecine de Conakry (Arrêté n° 175/MEN du 13 mars 1987.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Révolution permanente et fascisme

« Mais reste l’ennemi qui toujours resurgit du plus profond de notre société, qui s’est appelé le nazisme, le fascisme. Quoi donc ?
L’esprit du pouvoir pour le pouvoir, l’impérialisme, la haine des autres et l’absence de respect d’autrui, l’esprit d’intolérance…
C’est cet ennemi-là qu’il faut continuer de désigner si l’on veut établir sur la surface de la terre une société plus juste. »
François Mitterrand, 25 juillet 1981
Mont-Mouchet (Haute-Loire)

Monsieur le Président, Sékou Touré a assommé notre peuple avec le mot révolution. Et malgré tous ses discours et toute sa piètre rhétorique abstraite le peuple ignore ce dont il veut parler exactement. Révolution, Démocratie et Socialisme sont des concepts fondamentaux dont se réclament tous les pays africains. Le mot Révolution a été utilisé par des marxistes et des non-marxistes, par des modernistes et des traditionnalistes, des monarchistes, des fascistes. C’est dire que chacun a défini sa Révolution et que ce mot recouvre des multitudes de situations.

Dans certains pays, la Révolution est un symbole permanent légitimant un régime ; dans d’autres pays, la révolution est un symbole adopté par un régime pour exprimer des intentions réformistes. Certains ont pu classer les débuts de Sékou Touré dans cette catégorie. C’est trop mal le connaître.

La révolution a même été adoptée par certains régimes militaires pour se justifier aux yeux de leurs peuples ; par d’autres comme symbole politique ou historique pour marquer leur lutte d’indépendance.
Qu’en est-il en fait de la Guinée de Sékou Touré?
Sa révolution est un instrument que lui seul a façonné pour mieux asservir notre peuple. Sa révolution permanente n’est qu’une tentative pour justifier une dictature qui n’a que trop duré. Elle est certes un symbole. Celui de son rêve de domination ; car pour lui ne compte ni peuple ni idéologie.

Hitler voulait conserver et améliorer sa race, qu’il croyait supérieure. ll ne recula devant rien pour parvenir à ses fins, y compris l’extermination et le génocide.

La révolution de Sékou Touré, que dis-je, sa soif du pouvoir n’est sous-entendue que par l’exhaltation d’une mini-race et sa prétention à créer un homme nouveau, inconditionnel, inculte, irresponsable, soumis parce qu’écrasé par sa machine d’oppression. Cet homme là, la Guinée n’en veut point. L’Afrique non plus. Car il n’est que le sous-produit de l’imagination démentielle du complexé qu’il est.

La révolution de l’État hitlérien faisait en sorte que seule naquît, grandît et procréat l’homme aryen sain obtenu par la sélection. La révolution de Sékou Touré qui s’y abreuve prône l’homme nouveau de Guinée, intellectuellement nivelé par la base et obéissant comme un automate à
ses ordres, ne connaissant de ce monde que ses récriminations stupides, ses slogans et son diktat.

Permettez-moi de rappeler ce portrait inoubliable :

« Il pouvait ainsi diriger sa propagande avec autant de sûreté que de cynisme et un mépris non déguisé pour les masses. A la violence et à la brutalité, il joignait une aptitude à la ruse, à l’hypocrisie, au mensonge, aiguisés par les rivalités et les discordes auxquelles son parti était sans cesse en proie. Il savait endormir son adversaire, jusqu’au moment où il pourrait s’en débarrasser…”

Qui ne reconnaît Sékou Touré en ce portrait ? C’est celui de Hitler par l’ambassadeur A. François-Poncet. Il ne s’agit, pour Sékou Touré, ni de révolution, ni d’éducation, ni d’idéologie, mais du hideux masque d’une technique de confiscation du pouvoir à son seul profit. Ses évocations hystériques d’un peuple uni, fier et invincible à jamais, s’attribuant ipso facto le “rôle d’avant-garde qui lui échoit en Afrique” et opposé à la plupart des gouvernements africains “qui n’ont pas un esprit responsable” ne sont que la version noire des idées chauvines que le monde entier a combattues.

Monsieur le Président, sa révolution, en se radicalisant, c’est-à-dire sa dictature, pour s’imbiber de violence, d’arbitraire et de destruction, cherche confusément une explication et une justification. En fait, il ne prône cette révolution permanente que pour maintenir l’agitation nécessaire au maintien de son pouvoir. Il ne parle de peuple uni que pour mieux le diviser et mieux asseoir sa dictature dans notre sang et notre misère. Son idéologie n’est que la force brutale et sa “méthode révolutionnaire” n’est que la violence. Car l’instrument, le support de ses ambitions, de sa piètre idéologie, son Parti-État, n’est qu’une machine de répression.

Des exégètes ont cherché à Sékou Touré dans toutes les directions des précédents ou des inspirateurs. Selon les opinions des auteurs il avait été présenté comme un authentique nationaliste africain, un révolutionnaire intransigeant, un réformateur idéaliste… On l’a placé dans le sillage de NKrumah ; on l’a comparé à Nasser ; on l’a dit inspiré par Marx avec une certaine dose de réligiosité ; on a vu en lui le Mao de l’Afrique, édulcoré toutefois par un certain manque d’envergure ; certains ont tenté une étude scientifique au travers de son abondante littérature conjoncturelle embrassant tous les sujets sans complexe, des mathématiques à la médecine en passant par l’histoire, la philosophie, la poésie et le droit.

C’est ainsi qu’on a pu trouver dans sa conception de l’État et ses objectifs sociaux un mélange du Leviathan de Thomas Hobbes, de L’Esprit des Lois de Montesquieu ; du Contrat social de Rousseau ; dans son idéologie, du Karl Marx ; dans sa technique organisationnelle, de Lénine et parfois du Trotsky.

Que n’a-t-on écrit au moment où le “non” du peuple de Guinée l’éclaboussait et honorait tous les peuples africains ?

Mais depuis 1964 et surtout 1971, il a été comparé à Trujillo pour ses techniques policières, à Bastista pour son recours au népotisme, à la corruption et à la torture ; à Hitler pour son racisme et sa propagande tendant au viol des consciences ; à Duvalier pour un certain mysticisme sacrificiel noir, son traditionnalisme rétrograde, son verbalisme pseudo-révolutionnaire, son mépris de la vie humaine et des façades juridiques comme fondement de la répression.

On voit bien qu’en définitive, il est inclassable, car, à bien y regarder, on ne trouve dans son action aucune continuité idéologique, aucune ligne directive donnée.

Monsieur le Président, Sékou Touré est, et a toujours été, un objet des circonstances et un esclave de son ambition, de son complexe de ne pouvoir faire état d’aucun diplôme et de son ressentiment contre tout ce qui est intellectuel. Il n’a cherché et ne recherche que le pouvoir ; pour lui et pour lui seul ; au mépris même du peuple qu’il invoque paradoxalement comme fondement et justification de sa politique.

Ce complexe l’amène aujourd’hui à sa vision délirante de tout posséder, de tout pouvoir faire et à sa prétention velléitaire à un leadership qu’il croit capable d’en remontrer aux meilleurs en Afrique et dans le monde.

Le Haïtien Leslie F. Manigat, essayant de définir Duvalier dans une plaquette parue en juin 1971, conclut qu’il fût comme dictateur une “espèce sui generis” [unique].

Il en est de même de Sékou Touré. Lui, qui, dans son obnubilation s’auto-intoxique en croyant avoir décroché la lune et s’être défmitivement fait une place dans la hiérarchie mondiale des idéologues. Non seulement il se déclare lui-même une “espèce sui generis”, mais il n’hésite pas à proclamer la prétendue notoriété mondiale acquise par cette espèce. Dès 1964, il dit en effet :

« La Guinée a réussi à dégager un ensemble de lois, de principes qui aujourd’hui, confèrent à son Parti une personnalité doctrinale reconnue par les différentes familles idéologiques et les divers régimes politiques qui existent de par le monde. »

C’est en fait cela sa hantise. Pour s’en convaincre et convaincre ses troupes de dévots il écrit n’importe quoi et parle de tout sans complexe. Il fera des alexandrins interminables sur son Parti ; il éditera un livre d’économie politique à sa manière pour usage dans les écoles guinéennes. Il redéfinira des formules algébriques pour agrémenter ses conférences. Il redéfinira pour “sa Jeunesse Africaine” aussi bien les équations intégrales que le cancer ou que les statistiques, un avocat, un diplomate sous forme de questions-réponses et de façon toujours succulente.

Tout cela, pour se laver de son complexe d’inculte et d’analphabète.

Pour asseoir son Parti et faisant fi de tout scrupule, nous l’avons vu passer d’une année à l’autre du concept de classe unique à celui de lutte de classe ; de la démocratie nationale intégrale au Parti sélectif et vice-versa.

Dans la tourmente de ses rêves successifs, nous l’avons vu aussi tour à tour insulter un chef d’Etat et le recevoir en grande pompe deux mois plus tard ; condamner un jour tel coup d’État et le montrer en exemple le lendemain ; immortaliser le nom de Ben Bella en lui dédiant tel institut et saluer Boumedienne en révolutionnaire après l’avoir insulté au cours d’un meeting à Kankan au cours duquel il l’avait accusé d’avoir assassiné Ben Bella ; intransigeant sur le principe de la non-intervention et envoyer massivement ses troupes en Sierra Léone ou au Libéria ou menacer d’intervenir militairement au Ghana ; proclamer un socialisme intégral et expulser l’ambassadeur d’U.R.S.S. ; porter le deuil du régime de Modibo Keita et envoyer un ministre résident auprès des militaires régnant au Mali ; proclamé la ligne de masse et entretenir les meilleures relations avec le Général Franco ; prôner la lutte anti-impérialiste et protéger les plus grands trusts internationaux… Que sais-je encore !

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini qui montrent combien peu il s’embarrasse de principes et de la parole donnée et par conséquent dans quel mépris il tient le peuple dont il se réclame.

Mais s’il apparaît sans principe, sans idéologie, il est et demeure profondément attaché à la conservation de son pouvoir ; cet objectif détermine toute son action et il y tend par tous les moyens et par chaque fibre de son âme.

S’il a depuis longtemps échoué dans son ambition maladive de jouer un rôle sur le plan international et surtout africain, il n’en continue pas moins à s’attribuer un rôle plus qu’historique et à mystifier les masses guinéennes avec des formules telles que :

« On ne dira jamais assez que si le P.D.G. n’avait pas, le 28 septembre 1958, pris la décision qu’il fallait, on n’eut pas parlé, aujourd’hui de l’O.C.A.M., ni enregistré l’existence de trente-sept États africains. »

Cest gros, mais c’est son genre.
Son image de marque, soigneusement entretenue par lui-même et par une propagande extérieure qu’il n’hésite pas à financer grassement, exige qu’il apparaisse solide et incontesté à l’intérieur.

Pour y parvenir, nous l’avons vu amener progressivement son Parti vers un absolutisme personnel grâce à un système bien rôdé au contact de la conjoncture intérieure, aujourd’hui consolidé et pour ainsi dire épanoui par le sang, la misère et la terreur généralisée.

De fait, il ne s’agit, depuis longtemps, ni plus ni moins que d’un Parti totalitaire manipulé par le dictateur pour qui ne compte plus que son pouvoir, et qui ne reculera devant aucun crime pour le conserver.
Monsieur le Président, vous avez vous-même défini en de nombreuses circonstances le phénomène totalitaire. Je préfère citer Raymond Aron, qui le caractérise ainsi :

  1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l’activité politique.
  2. Le Parti monopoliste est ainsi animé ou armé d’une idéologie à laquelle il confire une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l’Etat.
  3. Pour répandre cette vérité officielle, l’Etat se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L’ensemble des moyens de communication (radio, télévision, presse) est dirigé, commandé par l’Etat et ceux qui le représentent.
  4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’Etat et deviennent, d’une certaine façon, partie de l’Etat lui-même. Comme l’Etat est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles son; colorées par la vérité officielle.
  5. Tout étant désormais activité d’Etat et toute activité étant soumise à l’idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D’où, au point d’arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toute les
    fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. JI va de soi que l’on peut considérer comme essentiel, dans la définition du totalitarisme, ou bien le monopole du Parti, ou bien l’étatisation de la vie économique, ou bien la terreur
    idéologique. Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis.

Monsieur le Président, le phénomène apparaît parfait dans le cas de Sékou Touré, même si nous contestons qu’il y ait derrière son action une quelconque idéologie. L’essentiel étant que lui en prescrive une aux masses ; et qu’il la leur impose.

Nous avons vu qu’au départ, il a opté pour une société homogène, avec une contradiction extrinsèque, le colonialisme. Après l’indépendance, l’hétérogénéité de cette collectivité fut une évidence. Alors, il a opté pour la lutte des classes. Non pas basée sur les dissociations sociales classiques, mais sur l’inconditionnalité à son Parti ; c’est-à-dire à lui-même. Ainsi, et sans demi-mesure, la classe dirigeante fut opposée aux autres.

Dès lors, cette classe de privilégiés substitua ses intérêts, dont le principal fut la conservation du pouvoir avec les avantages y afférents, à ceux des masses.

Il ne manque d’ailleurs pas une occasion de rappeler à ses agents qu’ils lui doivent tout. Au besoin en les humiliant. Des phrases comme celles-ci sont fréquentes et caractéristiques de son chantage :

« Nos cadres ne doivent pas oublier que c’est au régime guinéen qu’ils doivent leur promotion. »

Il indique ainsi de façon menaçante que ces cadres doivent surtout et avant tout être trempés des idées du Parti, les siennes, et s’inspirer à tout instant de ses principes et lui être fidèles :

« Le P.D.G. reconnait la lutte de classe comme la seule démarche dynamique et historiquement juste de la conquête et de l’exercice du pouvoir par le Peuple entier. »

Mais le pouvoir ne peut être à la fois aux mains d’une classe et aux mains du peuple entier.

Dans la confusion, la terreur policière, les liquidations physiques sommaires, les abus deviennent des actes commis au nom et dans l’intérêt du Peuple. L’Etat devient totalement irresponsable. Il est supplanté par le Parti qui, infaillible, cherche et trouve des boucs émissaires à tous les
malheurs du pays.

Ce Parti — en fait un clan — est mis à la place du peuple ; le Comité Central à la place du Parti ; le Bureau Politique National à la place du Comité Central ; le Secrétaire Général à la place du Bureau Politique National. L’on aboutit ainsi, au nom du peuple, au pouvoir absolu d’un seul. Cest le raisonnement classique maintes fois tenu par d’autres dictateurs.

Pour remplir sa mission, le Parti, donc son Secrétaire Général, utilise désormais trois moyens essentiels que le régime hitlérien a exploité à la perfection et qui achèvent de caractériser le P.D.G. comme un Parti totalitaire et Sékou Touré comme un fasciste : la propagande, un
verbalisme éducatif et prétendu révolutionnaire et la terreur camouflée sous le terme vague de vigilance.

Parler de la propagande de M. Sékou Touré, c’est en revenir à la description de la propagande fasciste telle qu’elle a été pratiquée pour étouffer les peuples. C’est parler d’une propagande qui ne s’embarrasse d’aucune bonne foi intellectuelle.

Une propagande qui tend à forger, dans la conscience de “l’homme masse” guinéen, des convictions inébranlables. Il s’agit de slogans élémentaires répétés à l’infini, diffusés par tout le réseau d’information, les mass-média sous contrôle strict du Parti, son Parti-État et donc lui-même.

Monsieur le Président, la foule, à force d’avoir été conditionnée, a acquis un automatisme bestial soigneusement entretenu par la terreur du quotidien. Aujourd’hui, dans le moindre village de Gumée, il suffit de
crier “gloire” pour que l’on vous réponde “au Peuple”. Il suffit de dire “le colonialisme” pour qu’une ménagère qui n’a jamais mis les pieds dans une école, ou bien un enfant qui n’a jamais vu un Blanc, ou bien encore un vieillard qui n’est jamai sorti de son village vous réponde “A bas”.

Cest d’autant plu grave que les affirmations mensongères répétées à longueur de journée, deviennent des versets chez des individus dont l’esprit est forcément moins ouvert aux données de politique guinéenne, africaine ou internationale. Cela est tellement vrai que les responsables de l’Etat et les individus dits cadres du Parti en ont fini par perdre complètement tout esprit critique et toute personnalité. Et en sont désormais à répéter à loisir la phraséologie creuse du “Guide”. Cela aussi est caractéristique d’un certain régime.

Après les déconfitures successives du régime et l’exil massif des populations qui ont ébranlé tous ses fondements, la reprise en mains des masses se fait à chaque fois plus énergique, plus impitoyable aussi ; la
propagande plus hargneuse avec cependant des slogans moins persuasifs. Dans cette phase de répression pure, la régression est générale et irréversible et bien peu de ces braves militants qui enfin s’interrogent, sont prêts à mourir pour lui et son régime.

Il n’en reste pas moins que pour lui, l’essentiel est que la masse marche sans connaître et sans comprendre, armée du verbe intolérant et vengeur du “guide suprême” qu’il s’est dit être.

Pour ce faire, le Parti entend agir en pofondeur sur les individus, forger et mettre à leur place des “personnalités”. D’où le nouveau slogan répété et affiché partout : la nécessité de former “l’homme Africain Nouveau” dont a besoin sa Révolution pour se pérenniser.

Monsieur le Président Mitterrand, aujourd’hui, la plupart de ses manifestations de rue sont précédées d’un groupe de tous jeunes enfants portant contre leur poitrine, comme un jouet, de tristes pancartes marquées : “P.D.G., ma foi.” Quant aux portraits du “Responsable Suprême” ils sont placardés aux carrefours à côté de ceux de Samory et autres, soulignés par des extraits grandiloquents et incompréhensibles de ses innombrables discours. Mais qu’importe. Les images frappent et marquent. En voici quelques-unes :

« La Révolution est une réalité sociale globale, multiforme, permanente et transcroissante. »
« La Révolution est le mouvement conscient et la conscience en mouvement. »
« Il faut cultiver l’esprit de respect du Peuple et de son Parti et le respect des prescriptions du Parti du Peuple. »
« La Révolution, c’est la morale suprême. »

Là comme ailleurs, il n’a rien inventé. Ses affiches rappellent d’autres affiches et d’autres tentatives de déshumanisation et de domestication de l’homme par l’homme. Sans jamais le succès escompté.

Dans ses tentatives de mouler la jeunesse guinéenne selon son modèle, il a transplanté des idées qui n’ont rien de commun avec l’esprit éclectique, tolérant et communautaire de notre peuple. Il a imposé ses pionniers, ses miliciens, ses agents, hommes et femmes, qui ont désorganisé notre société.

Pour la Jeunesse elle-même, dont il a réalisé dès ses débuts le rôle pour asseoir son pouvoir, rien ne sera négligé y compris des séries de conférences de séminaires san fin, d’activités orientées. Tout cela orchestré par le maitre-mot obscurantiste de Révolution. Tout cela imposé au besoin à coups de matraques. Sans succès.

Depui 1968, cet embrigadement qu’il appelle éducation est soustendu par cet “Homme Africain Nouveau” qu’il veut enraciner en Guinée, hypernationaliste, chauvin, traditionnaliste rétrograde ; coupé des réalités nationales et internationales, condamné à crier la Révolution et Sékou
Touré à propos de tout et de rien. Il parle aussi de dignité, de droiture et de fidélité au Peuple dont l’expression unique et sectaire est le Parti unique avec à sa tête lui-même, devenu par le fait l’idéal vers lequel tout doit tendre et pour lequel tout doit être sacrifié, y compris les vies humaines.

Cette morale se double de l’étranglement de toute liberté et de la liquidation de toute légalité.

Monsieur le Président, tout cela explique et justifie à ses yeux ce volet de notre dram national. La vigilance, c’est-à-dire, la terreur et la violence comme moyen de contrôle aux mains d’un Parti, d’un Gouvernement, d’un État réduit à un seul et même individu.

Dans le système diabolique de Sékou Touré, toutes les fractions du peuple dont se réclame pourtant son régime sont soupçonnées et font l’objet de sévices systématisés de la part de l’oligarchie tribo-familiale qui est en place. Je le cite :

« Vigilance à l’égard des “traitres, d’origine guinéenne installés en France et utilisés contre notre régime. »
« Vigilance à l’égard des étudiants envoyés dans les “pays amis, par le gouvernement guinéen lui-même. L’ambassadeur ou le chargé d’affaires sera le tuteur des étudiants et stagiaires résidant dans les pays où il représente la République de Guinée.
Cette tutelle se traduit par :
La tenue d’un fichier individuel des étudiants où figure avec les notes de l’école, tous les renseignements sur son comportement politique et sa vie sociale;
L’envoi trimestriel à la direction des Affaires sociales et culturelles de la Présidence, d’un rapport détaillé. » (Discours de Sékou Touré, prononcé à l’occasion de l’ouverture du Comité Central dans Horoya, du 21 novembre 1969)
« Vigilanc à l’égard des fonctionnaires :
“Pour la plupart leurs attitudes politiques ont toujours été incertaines et équivoques, donc jamais décisives ; nombre de ces fonctionnoires abouchés à des commerçants s’ingénièrent à développer leurs affaires au dépend de l’Etat populaire.” (Exposé de Keita Mamadi, Secrétaire permanent adjoint du BNP et Secrétaire d’État à l’Éducation Nationale. Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des cadres :
“Les seuls qu’on ait eu sous la main et dont nous avons vu l’attitude équivoque au moment de la lutte, cultivent une mentalité individualiste, bourgeoise et affichent publiquement leurs aspirations à la réussite et à la
richesse personnelles.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
“Aujourd’hui riches grâce à l’indépendance, car leur tendance est l’installation d’une bourgeoisie nationale, l’abolition du commerce d’Etat et le retour au commerce privé ; car ils passent par tous les moyens pour contourner les lois et dispositions prises pour consolider le commerce d’Etat. Et les différents systèmes de trafic mis en place par eux de connivence en cela avec certains fonctionnaires de l’Etat ont pour objectif de conclure à l’échec du commerce d’Etat.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des commerçants transporteurs :
“qui sont de véritables embryons de la petite-bourgeoisie ; ils sont méfiants et pour cause, à l’égard de la Révolution, ce sont des couards : la Révolution leur inspire une réelle crainte. Et c’est pour cette raison que pour briser dans l’oeuf toute leur velléité de réactionnaires à moitié rassasiés et à moitié affamés, il faut radicaliser la Révolution et les faire vivre en permanence dans cet état de terreur.” (Horoya, du 17 octobre 1969) »
« Vigilance à l’égard des planteurs : “cette couche qui utilise les travailleurs salariés, des ouvriers agricoles, rêve réellement de s’enrichir.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard de la paysannerie :
“une classe hétérogène où il y a à distinguer les propriétaires des moyens rudimentaires et archaïques de production (daba, houe, etc.), les éleveurs, les ouvriers agricoles ; les premiers vivent largement et même ont tendance à exproprier les autres des meilleures terres et à les exploiter en leur louant, à des prix exagérément élevés, les tracteurs qu’ils ont acquis grâce à l’effort du Parti. Celle catégorie de nouveaux riches, ne devant sa richesse qu’au Parti, devient de moins en moins réceptive aux idées, mais se voit contrainte de rejoindre les rangs de la Révolution.” (Horoya, du 17 octobre 1969)

Que reste-t-il en Guinée pour mériter la confiance de Sékou Touré. La classe ouvrière. Or, nous dit encore l’idéologue principal de son parti, son beau-frère Keita Mamadi, à propos de la classe ouvrière : “cette classe est réduite du point de vue numérique et du point de vue de la sphère géographique ; du reste, ajoute-t-il, dire que la classe ouvrière est la plus révolutionnaire en soi que de la paysannerie, voilà une affirmation qui ne peut pàs acquérir notre adhésion.”

Ainsi donc, voilà un gouvernement, le sien, un Parti, le sien et un État, le sien qui, tout en répétant san arrêt qu’ils bénéficient de l’adhésion du peuple guinéen, confessent publiquement qu’ils ne peuvent compter sur aucune des couches constituant ce même peuple.

On peut ainsi dire de Sékou Touré, ce que Krouchtchev dit de Staline :

« L’interprétation que donnait Staline au mot vigilance avait transformé notre univers en un asile d’aliénés où chacun se voyait encouragé à la recherche des actes délictueux inexistants perpétrés par tous les autres. »
(Krouchtchev, Souvenirs, page 269.)

Cette méfiance et cette suspicion généralisées ont atteint plus d’une fois des sommets révoltants. Depuis le procès de janvier 1971, qui a vu les condamnations arbitraires à mort et les pendaisons, il a continué à sévir. Par des arrestations massives à travers tout le pays et dans tous les secteurs de la société, il a décapité son Parti, son État et son armée en accusant grossièrement tous ses collaborateurs d’hier qui devinrent ses victimes d’un jour, jetées en pâture à ses foules excitées par sa propagande haineuse.

Je l’ai dit et je le répète ici. Du 29 juillet 1971 au 3 octobre 1971, ont défilé quotidiennement, nuit et jour, dans tous les dialectes, pour accuser de tous les maux, près de vingt anciens ministres ou secrétaires d’État, plus de dix gouverneurs de région, plus de dix médecins et spécialistes, tout l’État-Major de l’armée guinéenne, des dizaines de hauts fonctionnaires, directeurs de banque, directeurs d’entreprises nationales, de cabinets ministériels ; des ingénieurs, des techniciens de tout gabarit, des agents de la Sécurité, de la police, de la gendarmerie, des bureaux entiers des sections du Parti comme Kankan et des centaines de citoyens innocents. Ce fut un monstrueux scandale et aussi un affreux drame à l’échelle de la Nation.

Après avoir transformé le Conseil National de son Parti en Tribunal Suprême en 1969, et tué trente Guinéens, aprè avoir transformé sa prétendue Assemblée Nationale en un autre Tribunal Suprême en janvier 1971, condamné à mort quatre-vingt douze citoyens et assassinés plus d’une soixantaine d’innocents, il a voulu transformer le peuple guinéen tout entier en complice de ses crimes dans une vaste mascarade radiophonique sans que, comme d’habitude, aucun des accusés n’ait comparu devant aucune instance autre que les tortionnaires à sa solde.

Le monde entier sait aujourd’hui qu’il s’est agi d’un montage grossier dans des salles de tortures et de déshumanisation dont les plans sont connus et les sites répertoriés à travers le pays.

Cette vaste opération n’avait pour unique but que l’élimination systématique de tous les cadre afin de le livrer à quelques jeunes déclassés, bandits notoires, hommes de main obscurs constituant désormai un nouvel appareil politico-policier d’encadrement entièrement et défmitivement à sa solde ; lui qui les a éduqués et modelés au sein de son Parti sans que jamais ils n’aient vu ni connu autre chose que son régime et vénéré
d’autre dieu que lui-même.

Le peuple, après les arrestations massives de juin-juillet 1971 et à la suite de ce procès nouveau genre, a été cent fois éprouvé dans sa chair et dans le sang de ses fils et filles. Le calvaire a continué, tous les jours plus grand.

Il a continué, depuis ce tournant caractéristique de ses crimes, à accuser notre peuple et à tenter de l’anéantir fraction par fraction. Il a continué aussi à canaliser ce qui lui restait d’énergie dans les mailles d’un parti unique, devenu Parti-Etat, toujours plus répressif, toujours plus
inhumain et toujours plus inéfficace, jusqu’à la faillite actuelle.

Sa “Révolution” menée dans les pleurs et les cris a depuis longtemps sombré dans le totalitarisme. Et les mots dont se gargarise son diktat pour perpétrer sa dictature ne trompent plus personne. Les Guinéens ont vu le bout du tunnel. Les revirements de Sékou Touré n’y feront rien.

Rien, y compris cette visite en France, ne peut désormais ni le réhabiliter ni le sauver.

Rien, pas même votre caution, ne lui conférera la moindre crédibilité.

PNUD. Classement 2015. Guinée, 182 sur 188

Paraissant 24 heures après la déclaration de l’OMS sur la fin de la transmission de la maladie à virus Ebola en République de Guinée, le présent rapport rappelle tous et toutes aux dures réalités de la Guinée. Tout comme les années et décennies précédentes, le pays fait partie de la lanterne rouge du monde ; il se classe —annuellement et immuablement — dans le peloton de queue de l’Indice du développement humain établi par le PNUD. Il n’y a donc pas de quoi pavoiser. Au contraire, les autorités doivent sérieusement s’atteler, ainsi que le recommande l’OMS, à la mise en  oeuvre d’un “programme de relèvement” mobilisant l’ensemble des secteurs : agriculture, santé, éducation, transports, communications, habitat…

Tierno S. Bah

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Présenation du Rapport PNUD 2015 sur l’Indice du développement humain

Intitulé Pérenniser le progrès humain : réduire les vulnérabilités et renforcer la résilience, le rapport offre un nouveau regard sur la vulnérabilité et propose des moyens de renforcer la résilience.
Selon les mesures de la pauvreté basées sur les revenus, 1,2 milliard de personnes vivent avec un revenu inférieur ou égal à 1,25 dollar par jour. Les dernières estimations de l’Indice développement humain (IDH) du PNUD révèlent toutefois que presque 1,5 milliard de personnes dans 91 pays en développement vivent en situation de pauvreté marquée par des carences cumulées en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie. Et malgré une baisse d’ensemble, près de 800 millions de personnes risquent encore de basculer dans la pauvreté en cas de crise financière, naturelle ou autre.

Avant-propos

En 1990, le premier Rapport sur le développement humain partait d’une notion simple : le développement est le processus qui élargit l’éventail des possibilités offertes aux individus, en s’intéressant plus généralement à la richesse des vies humaines au lieu de se limiter à la richesse des pays. Le travail, pierre angulaire de ces deux richesses, est cependant souvent conceptualisé en termes économiques plutôt qu’en termes de développement humain.
Le Rapport sur le développement humain 2015 transcende cette convention en établissant un lien direct entre le travail et la richesse des vies humaines.
Ce rapport commence par poser une question fondamentale : comment le travail peut-il renforcer le développement humain ?
Il se place dans une optique élargie du travail, ajoutant à la notion d’emploi celles de travail de soins non rémunéré, de travail bénévole et de travail créatif, autant de formes de travail qui contribuent à la richesse des vies humaines.
Le rapport met en valeur les progrès impressionnants réalisés dans le domaine du développement humain en un quart de siècle.
Nous vivons aujourd’hui plus longtemps, davantage d’enfants sont scolarisés et un plus grand nombre de personnes ont accès à l’eau propre et à l’assainissement de base. Le revenu par habitant dans le monde a augmenté tandis que la pauvreté a diminué, rehaussant le niveau de vie d’un grand nombre de personnes. La révolution numérique a bâti des liens entre les individus de pays et de sociétés différents. Le travail a contribué à ce progrès en développant les capacités de chacun. Le travail décent a concouru à la dignité de la personne et ouvert la porte à sa pleine participation à la société.
Des difficultés considérables continuent cependant de faire obstacle au développement humain, de la pauvreté persistante et des inégalités criantes au changement climatique et à la viabilité environnementale en général, ainsi qu’au conflit et à l’instabilité. Tous ces facteurs s’érigent en autant d’obstacles à l’épanouissement des individus par le travail décent et font qu’un énorme potentiel humain
reste inexploité, un constat particulièrement alarmant pour les jeunes, les femmes, les personnes handicapées et d’autres personnes pouvant être marginalisées. Le rapport avance que l’exploitation du potentiel de tous les individus par le biais de stratégies et de politiques publiques appropriées accélérerait le progrès humain et réduirait les déficits de développement humain.
Le rapport nous rappelle l’absence de lien automatique entre le travail et le développement humain. En effet, pour renforcer le développement humain, le travail doit être de qualité, alors que la discrimination et la violence, entre autres problèmes, écartent toute corrélation positive entre travail et
développement humain. Certaines formes de travail peuvent être très nuisibles au développement humain, notamment le travail des enfants, le travail forcé et la traite des travailleurs, qui sont autant de violations graves des droits de l’homme. Dans de nombreux cas, les personnes qui travaillent dans des
conditions dangereuses sont exposées à des risques graves d’abus, d’insécurité, de perte de liberté et de perte d’autonomie.
A l’heure où le monde du travail se métamorphose à toute vitesse sous l’impulsion de la mondialisation et de la révolution technologique, il importe plus que jamais de prendre ces problèmes en main. La
mondialisation a engendré des gains pour certains et des pertes pour d’autres. La révolution numérique a créé de nouvelles opportunités tout en donnant naissance à de nouveaux défis, dont les contrats irréguliers et le travail de courte durée, asymétriquement répartis entre les travailleurs très qualifiés et non qualifiés.
Le rapport avance de manière convaincante que les femmes sont désavantagées dans le monde du travail, rémunéré ou non rémunéré.
Dans le domaine du travail rémunéré, elles sont moins présentes que les hommes, leurs salaires sont inférieurs, leur travail a tendance à être plus précaire et elles sont sous-représentées aux échelons supérieurs des entreprises. Dans le domaine du travail non rémunéré, elles assument une charge disproportionnée des tâches ménagères et du travail de soins.

Le rapport établit que le travail durable, qui favorise le développement humain tout en réduisant et en éliminant les effets secondaires négatifs et les conséquences involontaires, est un pilier du développement durable. Le travail durable multiplierait les possibilités offertes à la génération présente sans diminuer celles des générations futures.
Le rapport soutient que le renforcement du développement humain par le travail exige des politiques publiques et des stratégies dans trois grands domaines : la création d’opportunités de travail, la garantie du bien-être des travailleurs et l’élaboration d’actions ciblées. Le premier concerne les stratégies nationales en faveur de l’emploi et l’exploitation des opportunités offertes par le monde changeant du travail, tandis que le deuxième englobe, entre autres sujets importants, la sauvegarde des droits et avantages des travailleurs, l’élargissement de la protection sociale et l’atténuation des inégalités.
Les actions ciblées devraient être axées sur le travail durable, l’équilibre entre travail rémunéré et non rémunéré et les interventions destinées à des groupes précis, par exemple les jeunes et les personnes handicapées. Il faut avant tout un programme d’action axé sur un nouveau contrat social, un pacte mondial et l’Agenda pour le travail décent.
Le rapport de cette année arrive à un moment particulièrement opportun, au lendemain du sommet des Nations Unies sur le développement durable et de l’adoption des nouveaux Objectifs de développement durable.
L’Objectif 8, notamment, met explicitement l’accent sur le travail : Promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous.
Dans ce contexte, un débat sérieux s’impose sur les défis posés par les mutations en cours dans le monde du travail. Les possibilités de renforcement des liens entre le travail et le développement humain doivent être saisies.
Au cours des 25 dernières années, le concept de développement humain, les rapports et les indices ont donné lieu à des débats, des dialogues et des discussions considérables, dans le monde entier, autour des défis et des difficultés stratégiques du développement. Je pense que l’édition 2015 ne fera pas exception et suscitera elle aussi le dialogue et le débat autour du concept du développement humain
et des stratégies possibles pour le faire avancer.

Helen Clark
Administrateur, Programme des Nations Unies pour le développement

 

Fin de la transmission d’Ebola en Guinée

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a déclaré aujourd’hui la fin de transmission de la maladie à virus Ebola en République de Guinée. Quarante-deux jours se sont écoulés depuis que le dernier cas confirmé a donné un deuxième test négatif. La Guinée entre maintenant dans une période de surveillance renforcée de 90 jours afin de pouvoir identifier rapidement tout cas nouveau et empêcher ainsi la propagation du virus.
Souriante, une femme de Guinée accueille la nouvelle de la fin de transmission de la maladie à virus Ebola
Souriante, une femme de Guinée accueille la nouvelle de la fin de transmission de la maladie à virus Ebola

Parlant au nom de l’OMS, Dr Mohamed Belhocine, Représentant de l’organisation en Guinée, a félicité “le gouvernement et le peuple guinéens pour être parvenus à arrêter l’épidémie de maladie à virus Ebola dans leur pays, ce qui est un accomplissement majeur. Nous devons leur rendre hommage pour avoir su faire preuve, dans l’adversité, d’un leadership extraordinaire pour combattre l’épidémie.”

« L’OMS et ses partenaires continueront de soutenir la Guinée au cours des 90 prochains jours de surveillance renforcée et dans ses premiers efforts pour relancer et renforcer les services de santé essentiels tout au long de l’année 2016. »

Une étape importante dans l’épidémie de maladie à virus Ebola

La fin de la transmission en Guinée marque une étape importante dans la flambée de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest. La chaîne de transmission d’origine a débuté à Guéckédou (Guinée) fin décembre 2013, il y a deux ans. Elle a entraîné une flambée épidémique qui s’est propagée au Libéria et en Sierra Leone, deux pays voisins, puis dans sept autres pays, par voie terrestre ou aérienne.

« Pour la première fois, les 3 pays affectés — la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone — ont arrêté les chaînes de transmission à l’origine de cette épidémie dévastatrice il y a deux ans », déclare le Dr Matshidiso Moeti, Directeur régional pour l’Afrique. « Je félicite les gouvernements, les communautés et les partenaires pour leur détermination à combattre l’épidémie pour franchir cette étape majeure. Tout en travaillant à bâtir des systèmes de santé résilients, nous devons rester vigilants afin d’interrompre rapidement toute résurgence éventuelle en 2016.»

En plus de la chaîne de transmission d’origine, 10 nouvelles petites flambées de maladie à virus Ebola, ou «résurgences», sont survenues de mars à novembre 2015. Elles semblent dues à la résurgence d’un virus persistant au sein de la population survivante.

Il arrive notamment que, chez certains survivants de sexe masculin, le virus reste présent dans le liquide séminal pendant 9 à 12 mois après rétablissement du sujet et disparition du virus du système sanguin.

L’OMS et ses partenaires travaillent avec les Gouvernements du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée pour que les survivants aient accès aux soins médicaux et psychosociaux, au dépistage du virus persistant et à des services de conseil et d’éducation afin de les aider à réintégrer la vie familiale et communautaire, de réduire la stigmatisation et de diminuer le risque de transmission du virus Ebola.

Soutien à la Guinée, au Libéria et à la Sierra Leone

« Les mois à venir seront absolument critiques », déclare le Dr Bruce Aylward, Représentant spécial du Directeur général pour la riposte à Ebola, OMS.
« Pendant cette période, les pays doivent être pleinement préparés à prévenir et détecter tout nouveau cas et à intervenir en conséquence.
La persistance temporellement limitée du virus chez les survivants pourrait entraîner de nouvelles résurgences en 2016. Il est donc impératif que les partenaires continuent de soutenir ces pays. »

Read Alpha Conde and Ebola’s weight on Guinea

Parallèlement, les trois pays les plus touchés mettront en œuvre un programme de relèvement mobilisant l’ensemble du secteur de la santé en vue de relancer et renforcer les principaux programmes de santé publique, en particulier en faveur de la santé de la mère et de l’enfant, tout en maintenant leur capacité à détecter et à prévenir toute résurgence de maladie à virus Ebola, et à intervenir en conséquence.

OMS — Genève

Guinée, pays des oubliés, routes de l’impossible

Les routes de l’impossible, documentaire de 55 minutes de la chaîne TV France 5

Une dure réalité consternante nous livre une partie des souffrances que vivent les Guinéens. De Conakry à Koniadou, vous aurez forcement un choc émotionnel, mais tenez-vous bien ça secoue.

Un pays riche en bauxite, fer, or et diamant, sans parler d’immenses cours d’eau, et dont, malgré tout le développement tarde encore à épouser ses territoires abandonnés. En dépit toute cette richesse la population n’en voit jamais la couleur.

La pauvreté gangrenant l’exploitation des enfants est monnaie courante. Les gamins sont envoyés dès l’âge de 3 ans dans des ateliers pour servir. Une exploitation qui ne dit pas son nom.

Plusieurs gouvernements se sont succédé à la tête de l’État : plein de promesses et rien à la clé.

Sur des routes abominables, dans des conditions effroyables, les chauffeurs des taxis-brousses se livrent à une véritable course contre la montre pour livrer des médicaments et des vaccins en moins de 24 heures dans les endroits les plus reculés de la Guinée-Conakry.

A l’autre bout de la piste, les attendent des enfants et des malades, souvent en sursis. Car la poliomyélite, la diphtérie ou la rage sont endémiques dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, faisant de très nombreuses victimes.

Dans ce territoire en pleine déliquescence, les routes défoncées épuisent les chauffeurs, et les retards qu’ils accumulent finissent par paralyser l’économie de tout le pays.

Le salaire de la peur, avec Yves Montand, réalisateur Henri-Georges Clouzot
Le salaire de la peur, avec Yves Montand, réalisateur Henri-Georges Clouzot

Depuis Le Salaire de la peur (réalisé en 1953 par Henri-Georges Clouzot),Yves Montand convoyait un camion bourré de nitroglycérine sur des routes défoncées du Guatemala, on avait oublié le grand frisson, voire la terreur, que produisent les images de véhicules roulant sur des pistes épouvantables, de fourgons antiques aux réservoirs percés ! En explorant le quotidien de chauffeurs et de passagers qui bravent tous les dangers pour circuler en Guinée-Conakry, ce numéro des Routes de l’impossible dresse le portrait d’un pays dépourvu de lignes de chemin de fer et malade de ses routes. Des routes pourtant indispensables pour transporter nourriture et médicaments, sauver une femme enceinte de la mort ou juste rejoindre sa famille.

De Conakry, la capitale, paralysée par de gigantesques embouteillages, jusqu’au fin fond de la Guinée, les chauffeurs de taxi-brousse vivent dans un stress maximal : ils redoutent autant les pannes et les accidents mortels que les bandits armés. Défi suprême, le transport de vaccins contre des maladies graves (rougeole, rage, polio…) doit se faire dans de la glace et en moins de vingt-quatre heures pour garantir leur efficacité. A chaque arrêt, la caméra filme des bébés dénutris, comme de très jeunes enfants esclaves ponçant des meubles dans des menuiseries ou peinant pour gagner de quoi survivre. Des images terribles et dérangeantes qui rappellent que l’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans dans ce pays au bord du chaos.

Emmanuelle Skyvington

Film documentaire
Genre : Découvertes
Durée : 52 mn
Origine : français
Auteur : Philippe Lafaix
Réalisateur : Philippe Lafaix

L’archipel Fulɓe, par Jean Boutrais

Ce texte est extrait de Hautes terres d’élevage au Cameroun, l’oeuvre volumineuse, méticuleuse et magistrale de Jean Boutrais sur les Fulɓe de l’Adamawa. Ce document ouvre le Chapitre 1,  “Tableaux géographiques des Fulɓe.” Dans cette édition Web l’Alphabet Standard du Pular/Fulfulde (ASPF) remplace la transcription francisée des termes ethniques, de personnes et de lieux, que l’on trouve dans l’original imprimé. Ainsi, au lieu de caBBal, on lit ici caɓɓal, fulfulde au lieu de foulfouldé, Adamawa plutôt qu’Adamaoua, etc. Et par dessus tout, la paire de noms autochtones Pullo (sing.)/Fulɓe (plur.) se susbtitue à la liste d’appellations étrangères : Peul/Peuls, Peule/Peules, Peulh, Fulani, Foul, Foula, Fule, Fellatah …
J’ai également apporté des corrections d’erreurs de prononciation et de typographie. Une fois achevée la numérisation du texte et le traitement digital des esquisses —exquises — de dessin et des cartes, les trois volumes paraîtront dans la section consacrée au Professeur Jean Boutrais sur webPulaaku. Créée par Jean Boutrais et son équipe de recherche, l’expression archipel peul, i.e. Fulɓe, a désormais acquis droit de cité.
Tierno S. Bah

La répartition du peuplement fulɓe reste relativement mal connue, pour plusieurs raisons. Ils ne représentent souvent qu’une minorité mal acceptée et étrangère aux populations locales. Exclus des éléments permanents du peuplement, ils sont, par exemple, parmi les plus mal recensés. Il est vrai que le peuplement fulɓe s’avère souvent fluctuant. Les grandes perturbations climatiques des dernières décennies, en affectant gravement l’élevage, ont accentué cette instabilité. L’identité ethnique des Fulɓe est complexe et changeante à long terme. Elle évolue sur place et, plus encore, à l’occasion de migrations.

Par sédentarisation, des Fulɓe s’alignent sur des voisins plus nombreux et finissent par perdre l’essentiel de leur identité culturelle. Mais l’inverse est également possible : des populations se “foulanisent” en s’engageant dans l’élevage et en empruntant la langue pular. Des Fulɓe qui se disaient villageois sont perçus, après une longue migration, comme des nomades. En contrepoint à la spécificité pastorale, tout un jeu subtil de correspondances et de discordances s’établit entre l’ethnie et la langue fulfulde.

Professeur Jean Boutrais
Professeur Jean Boutrais

Les anciennes cartes des Fulɓe sont, en fait, des cartes linguistiques. Or, l’extension du fulfulde ne reflète pas exactement celle des Fulɓe. Parfois, elle la déborde, lorsque le fulfulde sert de langue véhiculaire à des non-Fulɓe. Le phénomène est bien connu au Cameroun, à la fois en Adamawa et au Diamaré. Il se prolonge au Nigeria dans la moyenne vallée de la Bénoué. Au contraire, l’extension du fulfulde se trouve parfois en retrait par rapport à l’ethnie. C’est le cas des Fulɓe associés puis assimilés à des populations voisines, plus nombreuses et porteuses d’une culture pretigieuse. Une évolution de ce type concerne les Fulɓe proches des Mossi au Burkina Faso, par exemple ceux du Barani, de même que les Fulɓe insérés au milieu des Bambara au sud du Mali. A l’ouest du Soudan, les premiers Fulɓe, installés parfoi depuis plusieurs siècles, sont complètement arabisés ; ils ont perdu leur culture ancienne, y compris leur langue.
Phénomène classique d’absorption d’une minorité par la culture dominante. Au nord du Nigeria, l’acculturation aux Haoussa touche de nombreux Fulɓe qui restent pourtant attachés à l’identité “fulani”.
L’aristocratie fulɓe de Sokoto, Kano, Katsina et même de Bauchi a perdu sa langue d’origine. Processus original d’assimilation culturelle d’anciens vainqueurs par leurs vaincus …

En bonne logique, les cartes linguistiques du fulfulde devraient donc être dissociées des cartes ethniques des Fulɓe. En fait, la séparation est rarement tranchée. Les Fulɓe du Soudan, en contact avec des locuteurs arabes, transforment leur langue maternelle par des emprunts à tous les niveaux linguistiques, en forgeant un fulfulde qui serait difficilement compréhensible à l’ouest 1. Au Borgou (nord du Bénin), les Peul préservent leur langue mais emploient la langue locale pour communiquer avec les villageois, des Bariba, qui exercent une domination politique sur les éleveurs.

Carte aire Fulbe Adamawa

Les cartes linguistiques devraient comporter deux volets : celui du parler peul comme langue maternelle et l’extension du fulfulde comme langue d’emprunt, langue véhiculaire pour les non-Fulɓe. Les divergences entre les deux représentations peuvent être considérables. Des emprunts se produisent également au niveau de l’identité ethnique. Ceux qui se disent Fulɓe au nord du Cameroun ont souvent adopté récemment cette appartenance ethnique. Au Soudan, les originaires d’Afrique de l’ouest sont dits Fellata, terme par lequel les Bornouans désignent habituellement les Fulɓe. Dès lors, les Fellata du Soudan peuvent être aussi bien d’anciens Haoussa et même Bornouans que des Fulɓe. Curieusement, ces Fellata ont de plus en plus tendance à parler le haoussa … A l’élargissement de l’identité ethnique fulɓe s’oppose alors un contraction du fulfulde.

Les cartes linguistiques retiennent surtout les Fulɓe sédentaires, alors que la langue fulfulde se maintiendrait mieux chez les pasteurs, même dispersés et minoritaires. En fait, l’opposition entre sédentaires et nomades schématise ou déforme l’éventail des parlers fulɓe. Les Fulɓe sédentaires du Diamaré restent attachés à un parler réputé conservateur. Au contraire, d’autres sédentaires, dans la Bénoué et en Adamawa, simplifient leur fulfulde et introduisent des vocables locaux. Même le fulfulde des pasteurs, au Nigeria, inclut beaucoup de vocabulaire haoussa, en particulier pour les transactions commerciales. Les emprunts linguistiques peuvent servir d’indicateur pour évaluer l’ouverture des pasteurs aux échanges locaux. Les communautés sédentaires du Diamaré seraient culturellement plus fermées sur elles-mêmes.
Pourtant, la sédentarisation d’anciens pasteurs entraîne presque toujours une altération linguistique, en quelques générations. Le mimétisme tient à un rapport numérique inégal et à des changements sociaux en profondeur.

Des Fulɓe qui ne comprennent plus ou qui sont en train de perdre la langue de leurs ancêtres, nouveaux locuteurs en fulfulde attirés par l’identité fulɓe : tous les cas de figure existent. Si les discordances géographiques entre langue et ethnie fulɓe sont réelles, surtout au Nigeria, l’extension du fulfulde offre une première approche de la localisation des Fulɓe éleveurs.

Vaches en prairie

Ces ensembles culturels fulɓe, à cohésion plus ou moins forte, se présentent comme relativement stables. Les avancées de la langue fulfulde en tant que langue véhiculaire ou, au contraire, ses reculs par assimilation sociale et culturelle se déroulent sur de longues durées. Cependant, l’ampleur des changements sociaux et l’influence des langues parlées à la radio accélèrent, depuis quelques années, les mutations linguistiques. Les frontières nationales commencent à jouer un rôle de limites culturelles. Ainsi, le fulfulde progresse au Cameroun tandis qu’au Nigeria, il recule devant le haoussa, même à Yola, centre historique fulɓe.

Les plus grandes perturbations récentes affectent l’aire d’extension maximum de la langue fulfulde. Elle correspond à la dispersion des Fulɓe de brousse, infiltrés dan les interstices entre des populations majoritaires. Cette fois, les indications de O. Dalby deviennent déjà partiellement caduques. Au nord, l’auteur propose une limite coupant en oblique le 16° parallèle, de la vallée du Sénégal au Kordofan soudanais. Ensuite, elle traverse la vallée du Nil, pour aboutir à Port-Soudan, au bord de la Mer Rouge. Seul, un décrochement d’environ 200 km, en direction de l’Aïr nigérien, interrompt la première ligne droite.

Ces ensembles culturels fulɓe, à cohésion plus ou moins forte, se présentent comme relativement stables. Les avancées de la langue fulfulde en tant que langue véhiculaire ou, au contraire, ses reculs par assimilation sociale et culturelle se déroulent sur de longues durées. Cependant, l’ampleur des changements sociaux et l’influence des langues parlées à la radio accélèrent, depuis quelques années, les mutations linguistiques. Les frontières nationales commencent à jouer un rôle de limites culturelles. Ainsi, le fulfulde progresse au Cameroun tandis qu’au Nigeria, il recule devant le haoussa, même à Yola, centre historique fulɓe.

Les plus grandes perturbations récentes affectent l’aire d’extension maximum de la langue fulfulde. Elle correspond à la dispersion des Fulɓe de brousse, infiltrés dan les interstices entre des populations majoritaires. Cette fois, les indications de O. Dalby deviennent déjà partiellement caduques. Au nord, l’auteur propose une limite coupant en oblique le 16° parallèle, de la vallée du Sénégal au Kordofan soudanais. Ensuite, elle traverse la vallée du Nil, pour aboutir à Port-Soudan, au bord de la Mer Rouge. Seul, un décrochement d’environ 200 km, en direction de 1′ Aïr nigérien, interrompt la première ligne droite.

Pasteur et poète, berger et musicsien
Pasteur et poète, berger et musicsien

La limite méridionale se présente de façon plus complexe, en juxtaposant de longs segments disposés à distance de la forêt dense. Elle court d’abord de Freetown, en Sierra Leone, au nord de Korhogo, en Côte d’Ivoire. De là, elle “descend” en dessous du 8° parallèle, incluant toutes les régions nord des Etats côtiers, de la Côte d’Ivoire au Nigeria. La latitude la plus méridionale serait atteinte au Cameroun, aux environs de Foumban, à 6° au nord de l’Equateur. Ensuite, la limite “monte” constamment vers le nord, en longeant la frontière entre Tchad et Centrafrique, puis en bordure du Bahr-el-Chazal soudanais, pour venir buter sur la frontière éthiopienne, au passage de celle-ci par le Nil Bleu, à 12° de latitude Nord.

Les pasteurs fulɓe occupent donc, certes de manière très discontinue, une immens bande qui traverse le continent, de l’Océan Atlantique aux plaines du Nil, sur 400 à 1 000 km de large. Cette bande atteint une largeur maximale dès l’extrême ouest (du sud mauritanien à la Sierra Leone), étalement qui se renouvelle au niveau du Niger-Nigeria (1 000 km du sud de l’Aïr à la confluence Niger-Bénoué) et se maintient au Cameroun (1 000 km du lac Tchad au Bamoun). Ces élargissements correspondent à d’anciens Etats fulɓe, à partir desquels se sont diffusés des groupes de pasteurs.

La bande de peuplement se rétrécit entre les blocs de l’ouest et ceux du centre (600 km du Kaarta malien à la Haute Gwnee) puis aux confins orientaux, au Kordofan. Le premier étranglement marque un secteur de peuplement peul très ancien mais abandonné, où ne subsistent que des noyaux de sédentaires (Kaarta et Ouagadou maliens). Au contraire, le rétrécissement soudanais correspond à une avancée récente du peuplement vers l’est.
La zone de dispersion des Fulɓe s’étale davantage au sud qu’au nord des anciens bloc de peuplement sédentaire. Les pasteurs auraient davantage pénétré en savanes qu’en direction des marges sahariennes. Deux exceptions cependant : une poussée vers l’Aïr nigérien et, à l’inverse, un peuplement apparemment contenu au sud de l’Adamawa camerounais. Les Fulɓe s’avancent au nord jusqu’à des contrées qui reçoivent, en moyenne, 150 mm de pluies. Vers le sud, les pluviométries extrêmes de l’aire fulɓe sont plus variables, de 1 000 mm (nord Côte d’Ivoire-nord Togo) à 1500-2 000 mm (Fouta Djalon et Adamawa). L’amplitude climatique de l’aire fulɓe est donc plus large que celle indiquée autrefois, entre 100 et 750 mm 7.
Les Fulɓe n’habitent plus seulement la zone sahélo-soudanienne. Ils côtoient maintenant de populations de savanes guinéennes.

Bien qu’elle renouvellent la représentation cartographique du peuplement peul, les carte de D. Dalby n’englobent pas toutes leurs avancées. Certes, des arrivées récentes de pasteurs fulɓe au sud ne correspondent peut-être qu’à un peuplement provisoire. Cependant, si les premiers arrivants partent, d’autres viennent les remplacer. Vers l’est, l’aire de diffusion des Fulɓe ne s’arrêterait pas au Soudan.
D’après E. Mohammadou 8, des Fulɓe auraient poussé une antenne jusqu’en Ouganda, au nord du lac Victoria. En tout cas, ils séjournent en Ethiopie, dans les plaines proches de la frontière soudanaise 9. Au nord, ils pénètrent en force dans les pâturages des Touaregs nigériens, aux environs d’Agadès et à l’ouest de l’Aïr.

Cependant, les plus grands changements concernent la limite sud de la langue fulfulde. Le rentrant ivoirien se trouve maintenant partiellement comblé par une “poche” qui avance sur plus de 100 km. La pénétration des Fulɓe en Côte d’Ivoire a fait l’objet de plusieurs publications, insistant sur son caractère spectaculaire et les vives tensions qui l’accompagnent 10.

Au Nigeria, le “front” fulɓe est habituellement localisé à la confluence Bénoué-Niger. En fait, cette limite correspond à la situation des Fulɓe avant les années 1970. Les groupes pionniers parcouraient alors les savanes de la “Middle Belt” nigeriane, au niveau des plaines de la Bénoué et du Niger. Depuis lors, ils ont avancé d’une centaine de kilomètres, vers les savanes des Ibo à l’est et celles des Yoruba à l’ouest. Les antennes fulɓe pénètrent en forêts denses, canalisées par de nombreuses clairières, en arrivant jusqu’au delta maritime du Niger 11.

Les changements géographiques de grande ampleur qui affectent les Fulɓe du Nigeria et du Cameroun sont illustrés par deux cartes de la langue fulfulde (fig. 5 et 6).
Certes, la conception de la première est restrictive : elle ne figure que les peuplements fulɓe majoritaires et locuteurs du fulfulde. L’espace linguistique peul apparaît comme disloqué en plusieurs ensembles. Le plus vaste ne correspond plus aux grandes régions historiques fulɓe. Il est décalé vers l’est, des marges du Bornou à Yola et au Mambila, avec des prolongements camerounais. Au Nigeria, le fulfulde n’est plus la langue des villes, sauf peut-être à Yola. Seuls, les “Fulɓe de brousse” parlent encore cette langue, considérée comme l’attribut des piètres musulmans et des nomades. Au contraire, parée de prestige au Cameroun, elle s’impose et se diffuse à partir des centres urbains. D’un côté à l’autre de la frontière, le statut de la langue bascule. Mais côté nigerian comme camerounais, cette carte ignore les avancées de peuplements fulɓe vers le sud.

La seconde carte représente l’extension maximum de la langue fulfulde dans les mêmes pays. Des vides trouent l’aire fulɓe au nord, selon des contours qui ne s’harmonisent pas toujours avec la carte précédente. Le fulfulde n’a jamais réussi à s’imposer à l’est, chez les Bornouans, Mandara et Arabes Choa des plaines tchadiennes. Autour de Kano et de Sokoto, l’unification linguistique par le haoussa provient d’un recul, puis d’une élimination de la langue fulfulde. Les plus grandes nouveautés, par rapport à la carte précédente, portent sur la limite sud. Au Nigeria, le décalage atteint en moyenne 300 km 11. Moindre au Cameroun, il s’élargit à nouveau à la frontière centrafricaine. L’avancée fulɓe dans les savanes de l’Est-Cameroun atteint la latitude de 4° Nord 12. Le décalage entre les deux limites du fulfulde correspond à une zone d’infiltration récente des pasteurs en savanes où ils séjournent désormais de façon permanente. Au-delà de la limite actuelle, des flèches symbolisent les poussées de transhumance en savanes ou en clairières forestières. Elles préfigurent une expansion fulɓe prochaine, si l’évolution se poursuit. Les premières forêts n’interposent plus un écran infranchissable à la pénétration pastorale qui s’insinue jusqu’à des clairières lointaines.

En Centrafrique, les Fulɓe déploient une dynamique spatiale d’aussi grande envergure qu’au Nigeria. A partir des plateaux de Bouar-Bocaranga, aire pastorale déjà ancienne, ils se sont récemment avancés sur une profondeur de 100 à 200 km vers le sud. Depuis le début des années quatre-vingt, les groupes pionniers stationnent aux portes de Bangui 13. En 1983, ils tentent de passer au sud de la boucle de l’Oubangui, qui offre d’abondantes savanes. L’administration du Zaïre les refoule avec pertes et fracas (confiscation et abattage des troupeaux) mais ce n’est sans doute que partie remise à plus tard.

Des pasteurs Fulɓe séjournent déjà depuis plusieurs décennies à l’est de Bambari, à 100 km au sud de la limite proposée par D. Dalby. Ce noyau pastoral, longtemps isolé, s’élargit maintenant vers l’Oubangui. Il finira par se souder également à l’aire principale d’élevage, à l’ouest du pays.

Le peuplement peul s’étend de part et d’autre des anciens États sahélo-soudaniens. Ceux-ci n’ont pas réussi à retenir leur population, à tel point qu’ils se vident parfois de presque tous les éléments fulɓe. Par une sorte de dynamique centrifuge, les Fulɓe s’éloignent de plus en plus de leurs centres historiques. Actuellement, la poussée devient plus forte sur la face sud de cette zone de peuplement que du côté nord. De la Côte d’Ivoire à la Centrafrique, l’avancée fulɓe en savanes semble irrésistible. Les plateaux du Cameroun, Adamawa et Grassfields, se situent dans ce contexte de transfert général des pasteurs vers le sud. Ils lui servent d’appui.

Notes
1. A-A. Abu-Manga, 1986, Fulfulde in the Sudan : process of adaptation to Arabic. La carte esquissée par l’auteur ne représente que les villes à peuplement fulɓe majoritaire ou partiel. Elle n’indique pas l’extension réelle des Fulɓe au Soudan.
2. Cartes reproduites dans Marguerite Dupire, 1970, Organisation sociale des Peul et Derrick J. Stenning, 1959, Savannah Nomads.
3. Atlas linguistique de l’Afrique Centrale, 1983, “Le Cameroun”.
4. Atlas linguistique de l’Afrique Centrale, “La République centrafricaine”.
5. K. Hansford, G. Bendor-Samuel, R. Stanford, 1976, “A provisional language map of Nigeria”, carte dépl. en couleur in Savanna, vol. 5, n° 2.
6. D. Dalby, 1977 “Language map of Africa and the adjacent islands”.
7. Henri Labouret, 1955, La langue des Fulɓe of Foulbé, p. 23
8. Eldridge Mohammadou, 1991, L’implantation des Fulɓe dans l’Adamawa, approche chronologique, fig. p. 233. Mais l’assertion reste incertaine, d’autant plus que ce noyau fulɓe résulterait d’une remontée migratoire le long du Nil Blanc, déplacement improbable au milieu des pasteurs nilotiques.
9. Information orale de J. Gallais, confirmée par B. Faye, 1990, Eleveurs d’Ethiopie, p. 30.
10. S. Coulibay, 1983, “La difficile mais nécessaire intégration de l’élevage zébu dans le monde rural sénoufo (de la zébusite)”.
P. Bernardet, 1984, “Association agriculture-élevage en Afrique”. T.J. Bassett, 1986, “Fulani herd movements”.
T.J. Bassett, 1988, “The political ecology of peasant-herder conflicts in the Northern Ivory Coast”.
11. Exposé de R. Blench en juin 1990 devant le “Groupe d’Etudes Comparatives Peules”.
12. J. Boutrais, 1986, “L’expansion des éleveurs Peul dans les savanes humides du Cameroun”.
13. J. Boutrais, 1988, “Des Peul en savanes humides ; développement pastoral dans l’Ouest centrafricain”.
J. Boutrais, 1990, “Les savanes humides, dernier refuge pastoral : l’exemple des Woɗaaɓe, Mbororo de Centrafrique”.