Conté, 2003. Ambiance de fin de règne

Cheikh Yérim Seck
Cheikh Yérim Seck

Tandis que le chef de l’État lutte contre la maladie dans son village de Wawa, la situation se dégrade dangereusement dans la capitale.

Le 18 mars, Lansana Conté est sorti de sa retraite de Wawa, son village, à une centaine de kilomètres de Conakry. Dans la capitale, le chef de l’État a réuni ce jour-là au palais présidentiel de Sékhoutouréya les membres de son gouvernement, de l’état-major des armées et de la haute administration. Conté, qui marchait péniblement à l’aide d’une canne, s’exprimait avec difficulté. En substance, le président leur a expliqué que la démocratie, ce n’était pas son problème. Et de préciser : « Je suis malade. Mais même si certains voudraient me voir déjà mort, ma tête fonctionne toujours. »

Sa précédente apparition remonte au 13 décembre dans son bureau du Petit Palais. Sinon, il ne se montrait à Conakry que quand il ne pouvait faire autrement. Le 28 janvier, il s’est ainsi rendu au Camp Samory Touré, qui abrite le ministère de la Défense et le siège de l’état-major général de l’armée. Une visite destinée à regonfler le moral des troupes…

Un peu plus d’un mois plus tard, le 4 mars, il a tenu à présider le Conseil des ministres. Il faut dire que, quelques jours plus tôt, une terrible tragédie survenue à Matoto, dans la banlieue de Conakry, avait pu donner l’impression qu’en son absence le pays n’est pas gouverné. Une famille entière (neuf personnes) a en effet trouvé la mort dans un incendie provoqué par une bougie. L’électricité était coupée, et les pompiers, alertés, n’ont pu intervenir : leurs citernes étaient vides, à cause de la grave pénurie d’eau qui frappe la capitale.

Ces apparitions du chef de l’État ne suffisent pourtant pas à rassurer sur son état de santé. Au contraire, les motifs d’inquiétude ont tendance à se multiplier. Le 10 mars, il a, par exemple, été dans l’incapacité de recevoir Dominique de Villepin, le chef de la diplomatie française, de passage à Conakry pour parler de la crise irakienne (la Guinée préside actuellement le Conseil de sécurité de l’ONU). Le ministre français a dû se contenter d’un entretien avec le Premier ministre, Lamine Sidimé.

Prudent, l’entourage de Conté a souhaité éviter le renouvellement de l’incident du 22 février, lorsque, recevant Walter Kansteiner, le sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines (celui-ci était porteur d’un message personnel de George W. Bush), le président s’est brutalement affaissé sur son fauteuil après avoir tenté de se lever pour saluer son visiteur.

Quelques jours plus tard, le 25 février, de passage en Guinée pour des motifs analogues (quoique évidemment opposés) à ceux de son collègue français, la baronne Valerie Amos, sous-secrétaire au Foreign Office, chargée de l’Afrique et du Commonwealth, a dû se rendre à Wawa pour rencontrer Conté. Celui-ci est resté assis pour lui serrer la main et a été bien incapable de se lever pour la raccompagner.

A en croire le diagnostic établi par l’hôpital militaire royal de Rabat, où il a séjourné du 20 décembre au 10 janvier, il souffre notamment de diabète aigu, mal soigné de surcroît, avec complications cardiaques. A la mi-janvier, il a été foudroyé par une attaque cardio-vasculaire, qui lui a fait perdre, pendant quelques semaines, la maîtrise de la moitié gauche de son corps.

Ses médecins marocains ont apparemment été impressionnés par la dignité avec laquelle il supporte la souffrance. Mais son attitude paraît quelque peu suicidaire : il rechigne à prendre ses médicaments et s’autorise quelques cigarettes en dépit de l’interdiction formelle de fumer qui lui a été prescrite. En fait, il ne fait même plus semblant de croire à la médecine moderne et ne jure plus que par les philtres que lui préparent ses guérisseurs et ses tradi-praticiens. Il en a recruté aux quatre coins du pays…
Le médecin militaire attaché à son service ne le voit que rarement.

A la mi-février, après avoir réservé un Boeing d’Air Guinée et pris ses dispositions en vue d’une nouvelle hospitalisation au Maroc, il a annulé son départ à la dernière minute. Certains membres de son entourage expliquent ce revirement par l’avis défavorable des services de renseignements. D’autres par les sombres prédictions de ses marabouts.

Henriette Conté, la première dame de la République, opère un impitoyable filtrage des visiteurs et décide des heures de repos de son mari. Mais qu’en est-il des deux autres épouses du président ? Hadja Kadiatou Seth Conté, une ex-Miss Guinée, vit au Maroc avec ses huit enfants. Elle a longtemps eu la réputation d’être la préférée, mais ses rapports avec le général se sont, semble-t-il, rafraîchis depuis environ un an.
Quant à la troisième, Asmaou Bah, une Peule qui a donné au président un fils, c’est une femme de l’ombre : elle vit barricadée dans une maison de la Corniche-sud, à Conakry, sous la surveillance constante des « Bérets rouges ».

Outre les enfants de son premier mariage, plusieurs imams et une nuée de guérisseurs, Conté continue de voir quelques intimes. Notamment El-Hadji Mamadou Sylla, le tout-puissant président du secteur privé (patronat et chambre de commerce), Fodé Soumah, le vice-gouverneur de la Banque centrale, ainsi que Kerfalla Camara et Arafan Camara, le chef d’état-major de l’armée et son adjoint. Il lui arrive également, quoique de plus en plus rarement, de convoquer certains de ses collaborateurs.

Le 10 février, il a ainsi reçu Lamine Sidimé, accompagné de Cheick Ahmadou Camara, le ministre des Finances, d’Ibrahima Chérif Bah, le gouverneur de la Banque centrale, et de Fodé Soumah, l’adjoint de celui-ci. Il a intimé aux quatre hommes l’ordre de faire cesser le scandale provoqué par la publication dans la presse d’une note circulaire émise, trois jours plus tôt, par Bah. Le gouverneur dénonçait la sortie illégale de son établissement d’importantes sommes d’argent. Il visait plus particulièrement le décaissement d’environ 20 millions de dollars (44 milliards de francs guinéens) sur la base de simples bons de caisse émis par Soumah, qui aurait agi avec la bénédiction de la présidence… Indiscutablement, ce déballage assez déplaisant témoigne d’une ambiance de fin de règne.

La fébrilité des dirigeants est manifeste, comme le prouve la manière dont ils ont réagi au mot d’ordre de grève générale illimitée lancé, le 6 mars, par les responsables syndicaux de la Société des bauxites de Kindia (SBK), l’une des principales entreprises minières du pays. Une répression aveugle s’est aussitôt abattue sur les grévistes et leurs familles. Des incidents de ce genre étaient rares à l’époque où Conté était en pleine possession de ses moyens.
Est-ce à dire qu’il ne contrôle plus rien et que la fin est proche ? Les médecins restent prudents. Si la dégradation des organes vitaux du président autorise en effet un diagnostic pessimiste, une lente agonie à la Houphouët n’est, semble-t-il, pas à exclure.

Cheikh Yérim Seck
Jeune Afrique