Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 1

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre I
Le Soudan français

  1. Historique succinct
  2. Situation politique à la fin deISSG
  3. Situation actuelle
  4. Nécessité de l’envoi d’une mission dans le Ouassoulou

L’œuvre attribuée à la mission que j’ai eu l’honneur de diriger à travers le Soudan occidental, en 1886-1887, était intimement liée, par les résultais que le gouvernement en attendait, à l’entreprise du Haut-Sénégal.

Avant d’atteindre les régions au delà du Niger, dans lesquelles devait s’exercer son action, elle a dû, ayant pour point de départ Khayes, capitale du Soudan français, parcourir étape par étape cette colonie naissante, dans le grand sens de son extension vers l’intérieur. Que de souvenirs, vieux de quelques mois à peine, cette première partie de notre odyssée ne devait-elle pas me rappeler !

Pendant près de trois ans j’ai été directement mêlé à tous les événements qui dernièrement, ont bouleversé de fond en comble notre nouvel empire noir et l’avaient mis à deux doigts de sa perte. Au cours des années 1885 et 1886 il ne s’y est livré que peu de combats ou d’engagements auxquels je n’aie pas assisté. Notre mission a traversé presque tous ces ebamps de bataille ignorés, malheureusement pour la gloire de notre armée : leurs noms, cependant, figureraient à juste titre sur les drapeaux de l’infanterie et de l’artillerie de marine, aussi bien que sur celui du 1er régiment de spahis.

En passant à côté des ossuaires qui les signalaient encore deux ans après, je dirai l’héroïsme obscur de nos camarades, qui, un contre cent, ont sauvé notre colonie du Sénégal d’un désastre complet.

Afin d’orienter le lecteur dans ces régions, hier encore inconnues, je décrirai auparavant, et très succinctement, les origines de l’œuvre de notre établissement sur le Niger, en indiquant à grands traits le but et les résultats atteints.

L’histoire de la pénétration française dans le Soudan occidental est peu connue. Ses origines, son but, les moyens employés, les résultats acquis naissant ou se développant dans une colonie généralement peu sympathique par sa faible importance commerciale et sa mauvaise réputation climaté-rique, sont demeurés presque entièrement dans l’ombre. Du reste, les événements bien autrement graves survenus en Indo-Chine et à Madagascar, au moment où le Soudan français était lui-même en pleine crise, ont fait apporter une moins grande somme d’attention aux missions que nos soldats, au prix des plus grands dangers et des plus grandes fatigues, menaient à bien jusqu’au delà du Niger.

On sait quelle grande prospérité le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1855 à 1865, avait donnée à cette colonie. Depuis l’an 1393, où des navigateurs dieppois établirent les premiers comptoirs français à l’embouchure du Sénégal, jusqu’à ces dernières années, le Sénégal, après une période d’un essor remarquable, grâce à la Compagnie des Indes-Occidentales, sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, demeurait ce qu’il était au xv e siècle, un rare semis de comptoirs précaires, établis le long des côtes et à l’embouchure des rivières, tributaires des roitelets environnants, et dont l’influence ne s’étendait guère au delà des murailles qui les protégeaient.

Les dix premières années du gouvernement du général Faidherbe, durant lesquelles il dirigea des expéditions bien conçues et vigoureusement menées tout en pratiquant une politique habile, ferme et tenace, suffirent pour faire du Sénégal une colonie homogène dont le chef-lieu, Saint-Louis, prit un développement commercial considérable.

A cette époque, notre colonie formait une bande étroite de territoires longeant le littoral, du banc d’Arguin à Sierra-Leone, soit du 20 e degré au 8e degré de latitude Nord, dans lesquels se trouvaient quelques enclaves portugaises et anglaises. Elle embrassait donc 1300 kilomètres de côtes, c’est-à-dire le seul débouché possible du commerce venant du Soudan occidental.

La connaissance de l’état politique des régions de l’intérieur devait laisser peu d’espoir sur l’alimentation sérieuse de nos escales en produits soudaniens. En effet, morcelées en une infinité de petits États indépendants ne vivant que de la guerre et de pilleries, elles formaient une barrière infranchissable aux caravanes qui auraient pu entreprendre un trafic suivi entre le Haut-Niger et la côte.

Cependant les récits de Mungo Park et ceux de Cciillié ne permettaient pas de douter des avantages commerciaux que retirerait la puis sance qui pourrait s’aboucher commercialement avec les riverains du fleuve mystérieux; le général Faidherbe résolut donc de faire tomber les barrières qui nous en séparaient. Ce résultat pouvait être atteint de deux manières bien différentes : ou en faisant la conquête méthodique des régions intermédiaires; ou en créant une voie de pénétration jusqu’au Niger, choisie de telle sorte qu’elle fût facile à garder, qu’elle offrît les plus grands avantages possibles aux transports par eau et par terre, et enfin qu’elle traversât des pays suffisamment riches et peuplés pour subvenir à l’entretien des caravanes qui la parcourraient et des établissements qui s’y fonderaient.

Ce fut à cette dernière idée que le général s’arrêta. Il comptait canaliser ainsi en quelque sorte la production soudanienne et la faire déboucher à Saint-Louis. Quant à la première idée, elle offrait, à cette époque, des difficultés d’exécution telles qu’il était impossible de la prendre en considération sérieuse; les efforts et les dépenses qu’une pareille conquête eût exigés étaient bien au-dessus du rendement  d’affaires à prévoir pour la colonie, même après de longues années d’occupation. Le père Labat, le major Lainz, Mollien, Caillié, Hood, Raffenel, Pascal, Lambert, en un mot tous les explorateurs de cette partie de l’Afrique, considéraient le fleuve Sénégal comme l’artère tout indiquée pour une marche en avant vers l’intérieur, par la direction de son cours, d’abord, puis par les vallées de ses grands affluents qui, ù’après eux, devaient prendre leur source à une très faible distance du Niger supérieur. Aussi le général Faidherbe n’hésita-t-il pas à l’adopter, et, après lui, le général Brière de l’Isle.

Sous le gouvernement du premier de ces généraux, des forts furent échelonnés sur son cours jusqu’à Médine, à 800 kilomètres de Saint-Louis.

Chacun d’eux devint bientôt le noyau d’un comptoir, dont plusieurs sont actuellement prospères. En même temps, il envoyait à Ségou, avec ordre de relever la ligne projetée, le lieutenant de vaisseau Mage et le docteur Quintin. Ces deux officiers avaient pour mission de gagner à la France El-Hadj-Omar, le prophète conquérant dont les Etats englobaient les régions où nous nous proposions de pénétrer. On sait comment, déclinant la responsabilité de s’engager lui-même, — alors que la mort de son père guerroyant du côté de Djenné n’était pas confirmée, — Ahmadou-Cheïkou retint pendant deux ans la mission Mage-Quintin auprès de lui, puis, ce laps de temps écoulé, la renvoya à Saint-Louis avec mille compliments flatteurs, mais sans avoir pris le moindre engagement ferme.

Les rapports et les remarquables travaux cartographiques du capitaine Mage confirmaient le général Faidherbe dans l’opinion qu’il avait depuis longtemps de la facilité qu’offrait la création d’une route Sénégal-Niger. Le général était sur le point de l’entreprendre, lorsqu’il fut rappelé en France en 1865.

Ce grand projet paraissait totalement oublié, lorsqu’en 1879 le général Brière de l’Isle, sentant tous les avantages commerciaux que la France devait en retirer, le prit de nouveau en main, et, avec sa vigueur habituelle, le mena à un point d’exécution tel, qu’il fut dès lors impossible de l’abandonner.

Saint-Louis, à l’embouchure du Sénégal, devait nécessairement recevoir toutes les marchandises françaises de traite destinées au Soudan et devenait en quelque sorte la base d’opération de l’entreprise. Mais la barre du fleuve, très dangereuse et capricieuse, parfois franchissable à marée haute aux navires de fort tonnage, plus souvent aux bâtiments de faible tirant d’eau, mais produisant fréquemment un ressac assez dangereux pour empêcher aucun d’eux de passer, rendait l’accès du port de Sainl-Louis difficile au point d’enlever toute sécurité au mouvement maritime et fluvial. Dakar, au contraire, à 300 kilomètres plus au sud, possède une rade très sûre et accessible en tout temps aux plus forts navires. La construction d’une voie ferrée reliant ces deux points fut mise à l’étude et son exécution bientôt entreprise.

Diverses missions sillonnaient les rives du fleuve jusqu’à Bafoulabé; elles devaient en déterminer exactement le cours et faire les études préliminaires du tracé d’un autre chemin de fer, destiné à offrir au commerce un meilleur mode de transport que celui de la navigation par le fleuve. Cette navigation est en effet très précaire, à cause des crues et des baisses annuelles. Elle est impossible durant les six mois de sécheresse et n’est vraiment praticable qu’en plein hivernage, c’est-à-dire pendant les mois de juillet, août, septembre et partie d’octobre. Les dépenses énormes nécessaires à l’établissement de ce rail-way y firent momentanément renoncer ; on résolut de se contenter pour le transport des marchandises de la voie fluviale complétée par une voie ferrée partant d’un point aussi éloigné que possible de Saint-Louis, mais facilement accessible aux moyennes eaux, et aboutissant au port du  Niger le plus proche.

Khayes, petit village à 12 kilomètres en aval de Medine et sur le rapide du même nom, fut choisi comme tête de ligne sur le Sénégal. Une mission, dirigée par le capitaine Gallieni, dut étudier le tracé de la voie projetée, et chercher son point terminus sur le Niger. Cette mission avait en outre pour objet de renouveler les tentatives de Mage auprès du sultan de Ségou, c’est-à-dire d’obtenir son alliance et la cession du terrain nécessaire pour l’établissement de la ligne et des forts qui la protégeraient. La mauvaise volonté d’Amahdou empêcha le capitaine Gallieni d’atteindre Ségou et de s’aboucher directement avec lui. Après dix mois d’attente inutile, presque de captivité à Nango, à 30 kilomètres de la capitale du sultan, la mission française dut rentrer dans nos établissements ; elle était porteur d’un traité dont les termes mêmes étaient incompatibles avec notre amour-propre national.

Si la fourberie du prince noir avait fait échouer tous les efforts de la mission Gallieni dans le sens politique, en revanche, les précieux ren-seignements de toute sorte qu’elle rapportait sur les régions traversées et sur leur état politique, permettaient de se lancer sans tâtonnements dans l’exécution de l’œuvre projetée. En effet, dès que les premiers documents envoyés par le capitaine Gallieni parvenaient au gouverneur, il organisait immédiatement une colonne expéditionnaire chargée de protéger les travaux pour l’exécution desquels le matériel commençait à arriver à Saint-Louis (1880).

Pendant ce temps, le fort de Bafoulabé s’achevait, à 130 kilomètres en avant de Médine, au point où le Bakhoy et le Bafing, par leur réunion, forment le Sénégal.

En 1881, le colonel Borgnis-Desbordes, commandant la colonne expéditionnaire, fondait le fort de Kita à 180 kilomètres plus loin. En 1882 ce fort était achevé. Peu après nous nous emparâmes de deux localités voisines de Kita et ouvertement hostiles : Goubanko, cité malinkaise, était prise d’assaut; Mourgoula, ville appartenant aux Toucouleurs, fut bientôt réduite à composer puis détruite.

Au cours de cette année, le colonel Borgnis-Desbordes s’était heurté à un nouvel adversaire, inconnu jusqu’à ce jour, mais qui, grâce à son génie et à ses nombreux guerriers, devaient être pendant quatre ans un obstacle sérieux à notre établissement. Le commandant supérieur du Haut-Sénégal, engagé peut-être malgré lui dans une guerre entre les gens de Kéniéra, marché important du Ouassoulou, et l’almamy Samory, avait atteint le Niger, à marches forcées, dès le 2 février. Deux jours après il surprenait le roi noir sous les murs de Kéniéra, pris d’assaut l’avant-veille. Aux premiers coups de canon, les sofas de Samory, quoique au nombre de dix mille, peu habitués à si bruyant langage, avaient lâché pied presque sans combattre. A plus de 600 kilomètres de sa base d’opération, en pays ravagé et entièrement inconnu, la colonne ne pouvait songer à les poursuivre; aussi, après un jour de repos, elle dut prendre la route du retour.

Samory, pendant ce temps, s’était remis de son alerte et avait rassemblé ses guerriers. Se jetant avec toute son armée à la poursuite de notre petite troupe, il ne l’abandonnait qu’à quelques kilomètres de Kita, après lui avoir livré deux batailles rangées et l’avoir harcelée sur sa route par une suite ininterrompue d’engagements journaliers.
Il s’établit alors en vainqueur et comme en pays conquis, sur la rive gauche du Niger, persuada à toute la région que nous avions fui devant lui, et affirma bien haut la prétention de nous en interdire les rives d’une façon absolue.

L’année suivante cependant (1883), le colonel Borgnis-Desbordes fondait Bamako. Attaqué à deux reprises différentes par l’armée de Samory, il lui infligeait une défaite sanglante au deuxième combat, livré presque sous les murs naissants du fort de Bamako, lui tuait six cents hommes et, par une poursuite acharnée, le rejetait à plus de 100 kilomètres dans le Sud.

Durant ces trois années, une route praticable à des colonnes légères avait été créée ; elle reliait nos forts de Médine, Bafoulabé, Badoumbé, Kita et Bamako. Le chemin de fer avançait péniblement jusqu’au kilomètre 25 ; il ne paraissait pas devoir de longtemps atteindre Bafoulabé, par suite du manque de vigueur et de la trop grande indépendance du personnel d’exécution. A Khayes, quelques bâtiments-magasins en moellon ou en pisé, des écuries, un hôpital et divers pavillons s’élevaient lentement.

En 1884, le lieutenant-colonel Boilève ravitaillait très soigneusement tous les postes de la ligne, et construisait Koundou, point intermédiaire entre Kita et Bamako ; en même temps, il faisait lancer sur le Niger une canonnière démontable, qui, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Caron, vient de descendre récemment jusqu’à Tombouctou.

Les deux années qui suivirent furent pour le Haut-Sénégal de£ années terribles : guerres sans merci, incendies, dévastations, pillages, meurtres ; le tout suivi d’une horrible famine, inévitable en pareil cas. Dans la première année, l’habileté, la présence d’esprit continuelle, le courage du commandant supérieur d’alors, le colonel Combes, empêchèrent que nos faibles détachements, épars après le ravitaillement sur cet immense territoire désolé, ne disparussent balayés par les hordes innombrables que Samory y avait jetées. Il eut à tenir tête à plus de vingt mille sofas aguerris et armés de fusils à pierre, ne leur livra pas moins de six batailles rangées; et lui et ses lieutenants n’eurent pas moins de vingt-sept engagements. Tous ces combats furent victorieux pour nos colonnes, en ce sens que, pas une seule fois, l’ennemi ne put nous entamer et qu’il subit des pertes considérables ; cependant nous ne pûmes empêcher Samory de venir brûler le village de Niagassola, au pied du nouveau fort à peine achevé, de l’investir pendant trois mois et de ravager les territoires de nos alliés jusqu’aux portes de Bafoulabé.

En 1886, le colonel Frey, investi du commandement supérieur, surprit Samory dans ses cantonnements, au nord-ouest de Niagassola et le rejeta, par une poursuite endiablée, jusque sur le Niger. C’est alors que Samory, épuisé par une guerre si meurtrière et pour lui de si mince profit, après avoir sondé le commandant de Niagassola sur les intentions des Français à son égard, adressa au colonel une ambassade chargée d’engager des pourparlers de paix. Ses pouvoirs étaient insuffisants pour traiter ; aussi le colonel Frey, pour profiter sans retard des dispositions pacifiques dans lesquelles se trouvait l’almamy, lui adressa-t-il une mission commandée par le capitaine Tournier, qu’il autorisait à arrêter définitivement les conditions de paix.

La base du traité devait être l’abandon par Samory de la rive gauche de Niger ; malheureusement, la duplicité de ce dernier fut cause que cette mission ne put rapporter de son voyage de Kéniébakoura, sur les bords du grand fleuve, que le prince Karamoko, qui a eu son heure de célébrité à Paris, en 1886, et une convention qui, loin de nous donner satisfaction, confirmait en quelque sorte les droits du chef noir sur le Bouré et le Manding. Accepter un pareil traité, c’était nous fermer à jamais la libre navigation du fleuve supérieur, et étouffer à sa naissance même la prospérité future de nos établissements de Niagassola et de Bamaku. C’est ainsi qu’il devint urgent, sous peine de voir à nouveau la guerre éclater à bref délai entre Samory et nous, d’adresser à ce chef une nouvelle mission chargée d’obtenir de lui la cession pure et simple de tout le territoire bordant la rive gauche du Niger, et le retrait immédiat des troupes qu’il y entretenait.

Certes, dans le cours de ces négociations Samory avait été admirablement servi par les circonstances. Ouvertes sous la menace d’une forte colonne massée tout entière à quelques lieues de sa frontière, et qui d’un moment à l’autre pouvait envahir ses Etats, elles se terminaient sur la nouvelle d’une révolte générale contre nous des pays sarracolets (à cheval sur notre base d’opération), et sur le bruit bientôt confirmé d’une sérieuse défaite infligée par les rebelles à l’un de nos détachements. Nos troupes avaient alors évacué précipitamment le territoire limitrophe des Etats de Samory pour se diriger à marches forcées sur le théâtre de la révolte du marabout Lamine, et la mission, aussi bien que les régions territoriales que nous lui réclamions, restaient à sa merci.

Quoi qu’il en soit, le colonel Frey, débordé par les événements, avait dû courir en hâte à Khayes où il apprenait l’échec d’une compagnie de tirailleurs à Kounguel, et le siège de Bakel vigoureusement défendu par le capitaine Joly. Aussitôt sa colonne reformée, il se portait au-devant de Mahmadou-Lamine repoussé de Bakel après trois sanglants et infructueux assauts, le battait à Tombokané et le rejetait sur la Haute-Falémé ; puis, revenant sur ses pas, il passait le Sénégal à plusieurs reprises, surprenait par des marches audacieuses tous les villages hostiles et les détachements ennemis, et enfin, dans les derniers jours de juin, recevait la soumission définitive des Sarracolets, auxquels il infligeait de lourds impôts de guerre.

Sauf quelques pointes hardies de Lamine, qui n’avait pas encore perdu toute espérance de nous chasser du royaume qu’il s’était taillé à nos dépens, à la fin de la campagne 1885-1886, le Haut-Sénégal était donc en paix. Mais quelle paix désastreuse : le pays ruiné de fond en comble de Bakel au Niger et en proie à une horrible famine ; Samory, dont les prétentions allaient croissantes, faisant acte d’autorité à main armée, jusque sur nos villages du Sud-Est ; Ahmadou-Cheïkou silencieux, menaçant, à la tête d’une armée à quelques lieues de Médine, sur la rive droite du Sénégal, qu’il interdisait sous peine de mort à notre commerce ; enfin le marabout Lamine, profitant de l’hivernage pour rassembler de nouveaux partisans et se ravitailler, poussant l’audace jusqu’à chercher à enlever notre poste de Sénoudébou, défendu par une compagnie entière; le commerce ruiné, tous les travaux arrêtés, et les postes à peine ravitaillés faute de vivres à Khayes.

C’est dans ces conditions lamentables qu’allait s’ouvrir la campagne 1886-1887, que le colonel Gallieni était appelé à diriger. Dans le même temps, notre mission allait essayer non seulement d’arracher par la persuasion à l’almamy Samory ses plus belles provinces, mais encore de lui prouver que le bonheur parfait attend les chefs noirs qui se placent sous notre protectorat.

Sans être absolument désespérée, notre situation semblait cependant fort compromise. Le colonel Frey admettait que, indépendamment des approvisionnements considérables à. envoyer sans tarder à Khayes, deux mille hommes de troupes étaient nécessaires au maintien de notre prestige et de l’indépendance des Etats alliés. Le colonel Gallieni se contenta, faute de mieux, des ressources mises chaque année à la disposition de ses-prédécesseurs. Après deux années de commandement, il laissa cette colonie dans un état de prospérité inespérée, après avoir plus que triplé sa superficie territoriale. Mais il est juste d’ajouter que cet officier supérieur possédait la connaissance approfondie des régions où il allait opérer, et qu’il avait su s’entourer de collaborateurs dont la carrière s’était accomplie dans le Haut-Sénégal, officiers rompus à toutes les fatigues, pourvus de toutes les énergies, capables plus que tous autres de le seconder dans  l’exécution de ses brillantes et pratiques conceptions.

Actuellement, le Soudan français n’est donc plus une étroite bande de terrain allant du Sénégal au Niger limitant simplement une route précaire, exposée à toutes les attaques et à toutes les pille-ries; c’est un vaste empire dont les limites s’étendent du Sahara aux monts de Kong et à la mer.

Deux grands fleuves, le Sénégal et le Niger, le parcourent : le premier, depuis ses sources jusqu’à son embouchure, le traverse sur un parcours de plus de 600 kilomètres navigables; le second y prend naissance en son centre, ses grands affluents semblables à nos plus grands fleuves de France, le sillonnent de toutes parts ; enfin il embrasse le cours de toutes les rivières qui se jetent dans l’Océan, du Sahara à Sierra-Leone, et qui sont les grandes artères commerciales de l’intérieur, du Soudan occidental à la mer.

Les nombreux Etats dont il se compose ne sont pas liés à notre drapeau par des traités d’annexion qui entraînent avec eux l’occupation effective doublée d’une administration coûteuse; des déclarations de protectorat, au contraire, nous assurent tous les avantages de l’annexion en nous évitant les charges administratives, laissées, avec leurs prérogatives, aux mains des chefs noirs. Enfin une division et une organisation méthodiques permettent à l’autorité de faire sentir partout son action, et au commerce dûment protégé de prendre son essor et de nous rémunérer des sacrifices faits jusqu’à ce jour pour lui assurer le monopole du trafic de ces immenses contrées.

Un coup d’œil jeté sur la situation actuelle du Soudan français, telle qu’elle résulte de documents officiels, montrera tout le chemin parcouru dans cette voie depuis le jour, tout récent encore, où le capitaine Gallieni explorait, le premier parmi les Européens, la grande voie que j’appellerai Alédine-Niger. Sur cette longue ligne de 600 kilomètres il rencontrait deçà, delà, de rares villages à demi ruinés et constatait à peine la présence de quelques milliers d’habitants épars dans cette région presque entièrement inculte.

Trois chefs redoutables

Au point de vue politique, trois chefs redoutables par l’étendue de leurs territoires aussi bien que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au nord, à l’est, au sud et au sud-ouest; seuls ils pouvaient, par leur hostilité, battre longtemps en brèche et peut-être arrêter notre établissement naissant, et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis ils l’eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n’eussions plus tenté de porter l’influence et le commerce français dans ces parages.

Un de ces rois puissants, l’almamy Samory, émir du Ouassoulou, après nous avoir tenus cinq ans en échec sur les bords du Niger, s’est lié à nous par un traité de protectorat qui étend notre action suzeraine, à travers ses Etats, jusqu’à 500 kilomètres à l’est du Niger, jusqu’à la République de Libéria-Monrovia, jusqu’à Sierra-Leone et Benty. Amahdou-Cheïkou, sultan de Ségou, dont l’hostilité contre nous était à peine masquée, a imité son puissant voisin et se reconnaît notre vassal. Enfin, l’almamy du Fouta-Djalion vient de consentir à la revision du traité boiteux que lui avait fait signer autrefois le docteur Bayol, pour accepter purement et simplement notre suprématie sur ses Etats.

Un quatrième danger nous menaçait, à la base même du Soudan français. Un marabout fanatique, Mahmadou-Lamine, avait soulevé contre nous les Sarracolets des deux rives du Sénégal, nos alliés fidèles depuis trente ans. Khayes, le centre le plus important du Soudan français, avait failli être enlevé par lui. Mais le colonel Frey, par ses victoires, avait terrassé la révolte; le colonel Gallieni, achevant son œuvre, lançait à sa poursuite une colonne légère commandée par le capitaine Fortin qui, après six mois de marches, contremarches et combats sur la Gambie, rapportait enfin à Khayes la tête du marabout Mahmadou-Lamine. Cette action tenace et vigoureuse nous valait la soumission et la mise sous notre protectorat de toutes les régions entre Sénégal, Falémé et Gambie.

Ainsi donc, à l’heure actuelle, la paix règne dans le Soudan français; et, grâce à une police sévère exercée sur les villages coutumiers de pillage, de nombreuses  caravanes le sillonnent en tout sens.

Cet apanage de 920 000 kilomètres carrés et de 2 600 000 habitants est divisé en six grands cercles administratifs : Bakel, Médine, Bafoulabé, Kita, Bamako, Siguirri. Khayes, chef-lieu de la colonie, forme une enclave indépendante dans le cercle de Médine, un peu àla façon de Washington dans l’État du Maryland.

Des postes militaires, au nombre de cinq (Senoudébou, Badumbé, Niagassola, Koundou, Manambougou), relient entre eux les chefs-lieux, ou étendent leur influence dans l’intérieur. Les divers services du cercle, les magasins, le télégraphe, sont installés dans le fort dont le commandant est habituellement administrateur et agent spécial réunissant ainsi les pouvoirs civils et militaires ; au reste, ces pouvoirs civils sont peu étendus, car ils se bornent à exiger des indigènes les prestations dues par suite d’engagements de gré à gré, à faire la police des routes, et à arbitrer les causes que les chefs indigènes jugent à propos de leur présenter. Le fonctionnement de cette administration ne coûte rien à l’Etat, et rend d’excellents services.

Tous les services du Soudan français sont centralisés à Khayes dans les mains du commandant supérieur, ou, en son absence, du chef de bataillon commandant supérieur adjoint. Un sous-commissaire de la marine, un sous-trésorier de l’administration, un chef du service du chemin de fer, un capitaine d’artillerie (directeur des travaux), un lieutenant d’artillerie  (chef du service de l’artillerie et des munitions), un médecin de première classe, un vétérinaire de deuxième classe, enfin un lieutenant commandant le train, sont les auxiliaires du commandement dans la direction des divers services.

Le commandant supérieur a la responsabilité et la direction administrative et militaire entières de tous les services, dans la mesure des instructions ministérielles qui lui sont données chaque année.

Il est facile de concevoir par là quelle lourde tâche incombait à cet officier supérieur, si l’on se rend compte que, jusqu’à cette dernière année, il devait, dès son arrivée à Khayes, se mettre à la tête des opérations militaires, tout en conservant la haute administration de cette colonie en création.

Le ravitaillement de la colonne expéditionnaire et des postes, distants de leur base de 600 kilomètres, effectué à travers des sentiers à peine frayés, coupés par des cours d’eau encaissés et rapides, offrait à lui seul de telles difficultés que cette tâche eût paru difficile, alors même qu’elle se fût bornée à ce tour de force annuel.

Actuellement, les conditions dans lesquelles le nouveau commandant supérieur opérera seront bien plus favorables, presque faciles, si aucun événement nouveau ne vient les modifier. Rien n’est plus à créer, les divers services fonctionnent ; et, s’il y a encore de nombreuses améliorations à apporter, l’expérience les a indiquées et les rapports de ses prédécesseurs les ont nettement définies : bons ou médiocres, les outils existent ; il ne reste qu’à les utiliser et à les perfectionner.

Au reste, le résumé suivant permettra de présenter, d’une façon sommaire, le tableau qu’offre à l’heure actuelle le Soudan français dans le détail de ses progrès de colonisation.

« La mortalité en ce qui regarde les Européens est tombée de 28 ou 30 pour 100 à 8 pour 100. » Les forts de Siguiri et de Bamako, sur le Niger, sont reliés à Saint-Louis par le télégraphe. Le chemin de fer atteint Bafoulabé et est prolongé au delà par une voie Decauville d’abord, puis par une route carrossable allant à Bamako et à Siguiri.
» Des ateliers construits à Khayes permettent l’entretien et la réparation du matériel.
» Des magasins nouveaux sont amplement approvisionnés.
» L’administration est enfin habituée à opérer régulièrement et à présenter des comptes sérieux.
» Des ressources particulières sont créées à l’aide d’impôts très justifiés, frappant la population indigène et le commerce.
» Les indigènes fournissent à l’Etat, moyennant marchés de gré à gré, les denrées premières nécessaires.
« Le commerce augmente de jour en jour et se chiffre actuellement par un mouvement annuel de 5000 tonnes.
» Les postes sont entourés de plantations, de larges avenues le long desquelles de nombreuses maisons de traitants se sont élevées.
» Dans chacun d’eux, des écoles françaises, suivies par tous les fils de notables, ont été créées.
» Khayes est devenu une véritable ville, assainie, plantée d’arbres, pourvue de constructions en pierre ou en brique, de magasins, de cafés même; sa population atteint six mille habitants.
» Dans cette même ville, les établissements de l’Etat ont été mis à l’abri d’un coup de main par l’édification d’une longue muraille crénelée, flanquée de blokhaus armés d’artillerie.
» Médine, la rivale commerciale de Khayes, a suivi la même marche ascendante de progrès.
» Bafoulabé, qui n’existait pas il y a huit ans, compte actuellement quatre mille habitants.
» Kita et Bamako deviennent des comptoirs de commerce importants, et nombre de traitants y ont ouvert des magasins ; plusieurs enfants des notables parlent le français.
» Le Niger est exploré par deux canonnières qui relient sur ce fleuve les points extrêmes où se fait sentir notre influence.
» Des travaux topographiques embrassant plus de 5000 kilomètres de levés ont achevé de faire exactement connaître notre nouvelle colonie, dont le recensement dressé par les officiers topographes accuse, du fait de l’immigration, un accroissement de population double pendant cette dernière année.
» Enfin, le Soudan français est relié à nos postes des rivières du Sud, et en particulier à Benty par une nouvelle voie, longue de 700 kilomètres seulement et destinée, par la suite, à être la grande route commerciale de la côte au Niger supérieur. »

Tels sont les résultats obtenus.

Le récit de notre mission, et surtout les divers  souvenirs que j’y ai rattachés, montreront, quoique pour une bien faible part, quelle somme considérable de bonne volonté, de fatigues de toute sorte et de travaux a été mise en œuvre par tous pour avoir obtenu déjà un si incontestable progrès.

Beaucoup de personnes se rappellent sans doute avoir lu, en août 1886, soit dans la presse bordelaise, soit dans la presse parisienne, les aventures dans la capitale d’un jeune prince noir répondant au nom exotique de Dia-Oulé-Karamoko. Bien certainement, l’utilité des fortes dépenses occasionnées à l’Etat par le voyage en France du fils préféré de l’almamy Samory et de sa nombreuse suite, échappa au plus grand nombre. De grands journaux mêmes, qui s’occupent d’une façon particulière des choses coloniales, s’étonnèrent de cet accroc de 60 000 francs fait au budget de la marine pour le seul plaisir d’étonner les badauds par l’exhibition d’un chef soudanien.

Cependant les raisons qui motivèrent ce coûteux déplacement étaient de premier ordre, si l’on admet toutefois l’intérêt puissant qui consiste pour la France à implanter solidement son influence et son commerce sur le Niger supérieur.

Echec de la Mission Tournier

En effet, une des causes les plus certaines de l’échec éprouvé par la mission Tournier dans ses tentatives auprès de l’almamy Samory, souverain de tout le territoire comprenant le bassin supérieur du Niger, était la piètre opinion que ce chef puissant avait de nos forces et de notre importance nationale comparées à celles de l’Angleterre et même aux siennes. Tout dernièrement encore, cette puissance venait de lui faire des offres alléchantes accompagnées de cadeaux nombreux ; la mission que lui adressait le commandant supérieur du Soudan français lui réclamait, au contraire, la cession d’un des plus beaux fleurons de sa couronne, lui donnant en échange quelques menus bibelots de traite dont il faisait fi. Et le poids des victoires remportées contre lui pesait peu dans la balance, car il se considérait comme ayant lutté à chances égales contre nous ; en toute bonne foi, il estimait que nos longues et pénibles retraites renouvelées chaque année, devant ses troupes, étaient autant de succès remportés par lui ; et enfin il n’était pas éloigné de croire que malgré nos armes perfectionnées et notre discipline, il pourrait tôt ou tard venir à bout de nous.
Un jour que le capitaine Tournier, blessé par un propos un peu vif, s’était écrié : « Prends garde ! la France est assez forte pour aller chercher ses ennemis et les châtier partout ! » il avait ri aux larmes. Quoique un peu forcée, cette hilarité deviendra compréhensible lorsque nous aurons dit la pauvre idée que ce chef d’une armée relativement aguerrie de cinquante mille Malinkais se faisait des Français.

Idée de Samory sur les Français

Pour lui nous étions une peuplade d’une intelligence supérieure, essaimée dans des îles qu’il supposait border la côte africaine, et douée par l’esprit du mal d’un génie inventif miraculeux.
C’est à cette intervention diabolique qu’il nous attribuait la possession de fusils terribles par leur rapidité, leur portée et leur justesse; de chemins de fer et de bateaux nous transportant en tous lieux plus rapidement que ses meilleurs chevaux; du télégraphe à l’aide duquel nous communiquions nos volontés en moins de temps que la pensée, d’un bout de l’Afrique à l’autre. Mais, excessivement peu nombreux, et incapables de travail, nous étions dans l’obligation de nous faire aider des noirs pour conquérir et cultiver la terre. Qu’un soulèvement général nous privât de leur concours, nous devenions une proie facile à capturer ou à jeter à la mer ! En tout cas, il lui paraissait possible d’user nos forces par une lutte incessante pendant laquelle il ravagerait de fond en comble, grâce à ses nombreuses armées, le pays sur lequel nous aurions compté pour nous nourrir, et nous obligerait ainsi à la retraite.

Il ne comprenait donc pas, que loin de le traiter d’égal à égal, ce qu’il admettait tout au plus, nous nous posions officiellement à ses yeux en protecteurs et lui parlions presque en maîtres. Pour l’amener à composition, il était indispensable que nous arrivions à le persuader de la maigre importance de son empire et de ses ressources comparés à celles de la France, à son armée et à ses richesses.

Le voyage de son fils préféré à Paris amena pleinement ce résultat. Entouré des principaux conseillers de son père, qui devaient plus tard lui servir de témoins et renchérir sur ses récits de toute la force de leur imagination si portée à l’optimisme et à l’emphase communs aux indigènes de l’Afrique centrale, Karamoko, doué d’une intelligence très primesautière, n’oublia rien de ce qu’il avait vu; il notait au besoin, en arabe, les explications qui lui étaient données; et, à son retour, l’almamy fut vite édifié sur notre puissance et sur la folie qu’il y aurait à nous résister.

Notre tâche fut d’autant facilitée, aussi nous plaisons-nous à rendre hommage ici à la finesse de vues du colonel Frey, qui avait si justement eu l’intuition de l’importance de ce voyage qu’il avait provoqué.

De cette connaissance de nos forces et du grand bien-être dont nous jouissons dans notre patrie naquit, chez Samory, esprit très subtil et sagace, l’idée arrêtée que le gouvernement français ne désirait nullement faire acquisition des rives du Niger, si pauvres malgré leur or en comparaison de la France, — et encore bien moins s’embarrasser du protectorat d’un principicule comme lui. Il ne pouvait comprendre l’intérêt qui nous poussait à des conquêtes de si douteux rapport, et cherchait à déterminer les causes qui amenaient dans ce but une mission à sa cour.

Dans son royaume, il arrive souvent que les chefs de régions éloignées et en communications difficiles avec lui, agissent un peu à leur guise, guerroient, conquièrent même malgré ses ordres, sauf à trouver quelque explication admise ensuite d’autant plus facilement pour bonne qu’elle vient de fort loin. Or il se demandait s’il n’en était pas ainsi dans le Soudan français, et si le commandant supérieur qui nous patronnait auprès de lui, n’était pas dans ce cas tout aussi bien que nous.
Son fils lui avait appris que les bonnes nouvelles d’outre-mer allaient parfois grossissant démesurément en traversant les océans, et que de belles récompenses attendaient ceux qui les avaient fait naître. Le désir de nous signaler et d’obtenir ces faveurs, ne serait-il pas le vrai mobile de nos inconcevables demandes ? Et Karamoko, à qui ni le ministre de la marine ni le président de la République n’avaient parlé de ces prétentions, le confirmait dans cette opinion.

Nécessité de l’envoi d’une mission dans le Ouassoulou

Aussi, lorsque après un long et pénible voyage, nous arrivâmes dans sa capitale, le trouvâmes-nous absolument rebelle à toute idée de modification au traité passé avec lui.

Il était cependant de la dernière urgence que cet acte qui nous enlevait la suprématie sur le Niger supérieur, fît place à une convention définissant nettement nos droits et devînt une sorte de barrière à l’ingérence possible ou probable de certaines puissances coloniales étrangères sur les frontières du Soudan français.

J’ai esquissé plus haut, à grands traits, l’histoire de la pénétration française dans ces régions. Par une série de tours de force, dont lui seul peut-être était capable, le colonel Borgnis-Desbordes était arrivé en trois années à créer cette route qui, dans l’idée du général Faidherbe, devait suffire à diriger sur le Sénégal les produits du Niger. Cinq forts en jalonnaient les grandes étapes et en assuraient la police. Mais la  nécessité de ravitailler cette ligne en viande fraîche et en céréales, le besoin absolu de bras pour les travaux et les transports, amenèrent, dès le début, le commandement à passer avec ses voisins des conventions par lesquelles, en échange des services que nous leur demandions, les chefs noirs se réclamaient de notre protection. Plus tard, l’obligation où nous nous trouvâmes, par suite de ces alliances, de les défendre contre les agressions des Etats limitrophes, nous força de mettre ces Etats eux-mêmes sous notre protectorat; de telle sorte que, de proche en proche, de traité en traité, nous nous réveil lames un beau jour à la tête de l’immense empire soudanien que nous possédons actuellement.

Au reste, ce résultat était inévitable ; en effet, comment assurer la police d’une route traversant un pays peuplé de races turbulentes et pillardes sans étendre notre action sur le pays lui-même ? Aussi bien, les invasions réitérées des bandes de Samory sur les territoires qui reconnaissaient notre autorité, exigeaient, pour les mêmes causes, que nous établissions entre lui et eux une barrière naturelle et difficilement franchissable comme le Niger. De plus, c’est par ce fleuve et par ses vallées secondaires que le commerce de l’empire du Ouassoulou devait se diriger sur nos escales. Siguirri, point de croisement de toutes les routes d’accès et marché important, devait être, par la force même des choses, notre tête de ligne commerciale et politique dans le Haut-Niger. Or ce village, ainsi que le Bouré où se recueille l’or qui est la base des transactions dans le Soudan occidental, restaient, de par le dernier traité, dans les mains de Samory. Il en était de même pour les deux rives du fleuve jusqu’à Bamako. Ainsi, non seulement le trafic de ces régions nous échappait et continuait de se diriger vers la colonie anglaise de Sierra-Leone, mais encore le conquérant malinkais, maître de tous les gués, pouvait à son gré lancer sur nos villages de forts partis de sofas et les rançonner. Du reste il avait déjà donné la mesure de ce qu’il comptait faire, car la mission Tonrnier à peine sortie de ses États, il avait envoyé dans le Bidiga, qui depuis trois ans était sous notre protectorat, un détachement qui y avait levé une forte imposition.

Enfin, les Anglais résidents à Sierra-Leone ne cachaient pas leur intention de pousser le cabinet de Saint-James à mettre l’empire de Samory sous son protectorat et de faire ainsi rayonner l’influence britannique jusque sous les murs de Bamako. La mission du major Festing en est une preuve flagrante. C’était la ruine de notre colonie soudanienne, et ils la croyaient d’autant plus proche que leurs relations étaient extrêmement amicales avec l’almamy. Une fois d’accord sur l’importance des cadeaux à distribuer, et nantis de l’autorisation du gouvernement anglais de déclarer le protectorat, un traité se concluait bientôt. Si une telle éventualité s’était produite, nous étions amenés à évacuer le Soudan français, et nous eussions dû y procéder assurément d’une façon moins honorable que si, mettant les choses au pire, tous les chefs noirs s’étaient coalisés contre nous et nous avaient vaincus.

A moins d’abdiquer toute prétention sur le Niger et de perdre le fruit du sang versé et des dépenses faites pour y établir notre prépondérance, il fallait à tout prix que le gouvernement eût en mains un acte établissant son droit de possession de la rive gauche de ce fleuve. Si faire se pouvait, il devait même établir nos droits sur l’intégralité de l’empire de Samory. Grâce à un pareil traité, loin d’être entamés par l’effet de l’action anglaise, nous reportions l’influence de la nôtre jusqu’à Sierra-Leone. Cette colonie, de menaçante qu’elle était, devenait ainsi une simple enclave au milieu de nos possessions de l’Ouest-Africain.

C’est pourquoi, aussitôt qu’il eût reçu le traité vraiment inacceptable de Kéniébakoura, le ministre de la marine décidait de nous envoyer d’urgence à la cour de l’émir du Ouassoulou, afin d’amener ce chef à nous abandonner la rive gauche du Niger sans condition, et à placer ses États sous notre protectorat 2.

Actuellement, deux compagnies de tirailleurs sont fortifiées et établies en observation à Kankan. La prochaine campagne à laquelle nous prendrons part, aura pour but ou d’obtenir la soumission de l’Almamy, ou de détruire sa puissance.
La tâche ne manquera pas d’être difficile et même dangereuse pour des effectifs aussi restreints que ceux de la colonne expéditionnaire qui comptera à peine 400 fusils, alors que Samory reçoit, dans ce moment, de nombreux convois d’armes à tir rapide et de munitions envoyées par les Anglais de Sierra-Leone.

Notes
1. Samory nous a avoué avoir perdu près de deux mille cinq cents hommes et quatre cents chevaux dans cette campagne.
2. Grâce aux intrigues à peine déguisées de l’Angleterre, Samory a dénoncé, au commencement de cette année, le traité de protectorat qu’il avait signé avec nous en 1837. Pour le ramener en l’obéissance, le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan Français, a dû passer le Niger avec une forte colonne et s’est emparé successivement de Kankan et de Bissandougou.