Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 8

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre VIII
De Niagassola à Bissandougou

  • Passage du Bafing-Tankisso
  • Entrée dans l’empire de Samory
  • La vallée du Niger
  • Passage du fleuve
  • Le roi Kamori
  • Riches cultures
  • Maisons mandingues
  • Le Milo
  • Légende de crocodile
  • Fruits divers
  • Le marché de Kankan
  • Une dette de René Caillié
  • Un tumulus commémoratif
  • Les cultures de Samory
  • Réception à Bissandougou
  • Description de la ville

Le 12 janvier, en quittant Niagassola, nous jetons un dernier regard sur le fort que nous ne devons plus revoir ; car notre itinéraire du retour nous fera passer bien au delà dans l’Ouest.

Le site que nous avons sous les yeux est charmant, surtout en cette saison. Le fort, juché en haut d’une colline rocheuse, crânement campé sur son sommet, permet de découvrir, de son observatoire, les moindres plis de terrain à deux lieues à la ronde. Des forêts, des prairies, des cultures en plein rapport, font autour de lui un riche tapis de verdure, que limitent à l’horizon les montagnes dentelées où le Bakhoy prend sa source.

Au sud-ouest, se déroulent à lin fini les immenses plaines du Niger coupées par un petit îlot d’argent ne paraissant pas, de ce point, plus large que le trait de burin qui marque le fleuve mystérieux sur les cartes d’Afrique. Çà et là, suivant des lignes régulières, des pics isolés surgissent du sol et émergent décharnés et gris, comme des jalons jetés par quelque géant sur la route du grand fleuve.

Nous campons au Kokoro, à l’endroit même où je fus reçu à coups de fusil il y a bientôt deux ans, par les sofas les plus braves de l’armée de Fabou, qui en défendaient le passage. Partout où nous nous sommes battus, l’herbe est maintenant drue et haute. Lorsque la superstition qui en éloigne les Malinkés aura disparu, ils y feront de belles récoltes.

A quelques kilomètres en aval de la rivière, on pouvait voir encore, avant ce dernier hivernage, un curieux barrage fait de lianes entrelacées, d’ossements humains et d’argile. La crue annuelle avait entraîné tous les cadavres jetés dans l’eau après le combat, et près du village de culture du vieux Mamby, à Gamata, des arbres tombés dans le lit du Kokoro avaient arrêté ces tristes épaves. Le limon de l’inondation les avait cimentés; et, lorsque les eaux baissèrent, les habitants virent avec stupéfaction cette muraille macabre en travers des berges, où les ossements des sofas dessinaient les plus étranges figures.

De Niagassola au Siéké, pendant quatre jours, nous ne traversons que ruines et friches, là où quelques années auparavant se trouvaient de riches villages et des cultures prospères. Cette grasse et fertile plaine n’est cependant pas condamnée à l’abandon ; çà et là, quelques champs ont été remués, et c’est de bon augure. La guerre en avait chassé les habitants ; bientôt, la paix profonde dans laquelle cette région se trouve rappelera tous les survivants qui reviendront construire leurs cases à l’endroit même où leurs pères avaient élevé les leurs. Ils n’attendent plus pour rentrer que le résultat de notre mission qui va prouver bien définitivement que les Français et l’almamy Samory vivront désormais en paix.

Le 16 janvier nous nous arrêtons à Niafadié, au milieu des ossements blanchis dont la dent de la hyène n’a pu avoir raison. Le docteur rassemble là une ample collection de crânes qu’il expédie à Niagassola, après les avoir soigneusement étiquetés. Il espère les retrouver à Khayes lors de son retour et en faire hommage au Muséum. Enfin, le 19, nous arrivons de rand matin sur le haut des falaises qui limitent à l’ouest la vallée du Niger. La vue y est magnifique. Au sud s’étendent au loin les vertes plaines du Ouassoulou; à nos pieds miroite le Niger sur la rive sablonneuse duquel est construit Danka. Ce village est entièrement brûlé et inhabité.

Nous nous établissons sous un figuier gigantesque, flanqué d’un côté par un énorme baobab, de l’autre par un largo tamarinier. L’ombre est épaisse et le lieu agréable, heureusement, car nulle port, aussi loin que s’étend la plaine, nous n’apercevons créature humaine; et je crains bien que nous n’ayons à y attendre longtemps le bon plaisir de l’almamy.

Mon premier soin est de lui envoyer un courrier muni d’une lettre; je l’avise officiellement de notre arrivée sur le Niger, et l’informe de notre désir d’aller à Bissandougou l’entretenir, au nom du chef des Français et de son représentant dans le Soudan. Grâce aux moyens rapides de transport échelonnés de village en village sur la route de sa capitale, et dont se servent les courriers royaux, j’espère que, s’il me répond de suite, nous pourrons passer le lleuve le 27 ou le 28.

Le lendemain, une caravane de dioulas se rendant sur la rive droite campe auprès de nous. Je profite de cet incident pour sortir tous nos cadeaux de leurs caisses. Ils doivent, du reste, avoir grand besoin d’air, depuis plus d’un mois qu’ils y sont enfermés. De cette façon, le bruit de nos richesses nous devancera chez Samory et le rendra plus impatient de les voir et surtout de les posséder ; car les dioulas sont de grands bavards, très portés à exagérer, avec une impudente candeur, l’importance de tout ce qui les frappe.

Il est d’usage, dans le Soudan, que lorsqu’un chef se présente sur les confins des possessions d’un autre prince, il adresse à celui-ci quelque cadeau de bienvenue. Pour me conformer à cette coutume, je mets à profit l’occasion que me présentent ces dioulas pour prier l’un d’eux de se détacher de la caravane et d’aller à Bissandougou ; il y fera hommage à l’almamy, de notre part, d’un fort joli fauteuil pliant couvert de dorures, à fond de soie brodée, que nous transportons comme une chasse depuis notre départ de Khayes.

Comme on le voit, nous n’avions rien négligé pour faire sous d’excellents auspices une prompte entrée dans les États du conquérant malinké. Néanmoins, nous attendîmes neuf longs jours une réponse de lui.

Pendant ce temps, j’essayai d’entrer en relation avec les gens de Reniera, qui ne lui avaient pas pardonné ses victoires de 1882 et lui étaient secrètement hostiles, ainsi que les anciens habitants de la rive gauche, émigrés de l’autre côté du fleuve. J’aurais voulu arriver à les faire rentrer par persuasion sur leurs terres, de façon que ce fût un fait accompli lorsque j’aurais discuté avec Samory la question de cessibilité de leur territoire. Mais la crainte de se compromettre faisait fuir à toutes jambes devant nous ceux qui venaient surveiller les  cultures qu’ils avaient toujours sur notre rive. Cependant, en abouchant avec eux Diaté, ancien chef de Kéniéra qui m’accompagnait, j’appris le grand désir qu’ils avaient de nous voir élever un fort à Siguiri, à quelques kilomètres de Danka. Cette mesure seule les décidera à revenir à nous, car ils craignent d’être livrés sans appui immédiat à la vengeance de l’amamy s’ils rapportent leurs pénates sur notre territoire avant d’être suffisemment protégés.

Le 25, nous reçûmes la visite d’Aminata-Diara, un de ses généraux, qui venait d’être investi du commandement du Manding de la rive droite. Il passait en pirogue, se rendant à Farba, sa résidence ; apprenant que nous étions campés à Danka, il m’avait fait demander la permission de venir saluer l’ami de son maître. Il arrivait directement de Bissandougou ; il m’affirma que l’almamy était excessivement impatient de nous voir et qu’il avait donné des ordres pour que, le long de notre parcours, nous fussions reçus avec les plus grands égards.

La route de Danka, depuis la famine qui sévit sur les régions qu’elle traverse, a presque entièrement cessé d’être fréquentée par les caravanes du Ouassoulou ; celle qui, du Bouré, aboutit à Siguiri et à Tiguibiri est, au contraire, constamment suivie par les gens du Bouré qui vont échanger à Kankan leur or contre des céréales, des bestiaux ou des marchandises de traite d’origine anglaise.

Aussi, pour être plus à même de recueillir quelques renseignements, dès le 27, nous transportions notre campement, à Tiguibiri, juste en face du passage du fleuve.

Enfin, le 29, l’ambassade envoyée à notre rencontre par Samory débarquait de ses pirogues auprès de notre campement et me remettait la lettre qui nous autorisait à passer le fleuve et à nous rendre auprès de lui.

Cette missive est intéressante à lire : elle donne idée du style fleuri, tout imprégné d’images tirées du Coran, qu’emploient les Malinkés érudits.

Voici en quels termes elle était conçue :

Louange à Dieu, qui nous a donné la faculté d’écrire au capitaine Péroz, qui est loin de nous !
Nous appelons les bénédictions de Dieu sur son prophète.
Cette lettre, c’est nous qui l’écrivons, almamy Kébir. Nous adressons mille saints au capitaine Péroz. Que ces salutations lui soient plus douces que le miel et le sucre ; qu’elles aillent à notre ami dont la vue réjouit nos yeux, dont la présence m’est douce au cœur comme le fruit du tamarinier et en chasse le chagrin. Que ces salutations s’étendent à Samba-Diawara et à tous ceux qui l’accompagnent. Ousman-Diali leur souhaite également le bonjour, ainsi que Modi-Fin, et Koki-Si, et Malinka-Mori, et le marabout Oumaret, tous les gens importants qui nous entourent, ainsi que nos femmes et nos fils. Et ces salutations, tous les donnent tout entières.
Nous faisons savoir à notre ami que Karamoko est arrivé auprès de nous, grâce à Dieu, avec tous ceux qui l’accompagnaient en bonne santé et avec les richesses qui lui ont été données.
Dia-Oulé-Karamoko, Oumar-Diali et Tacil-Manga et tous ceux qui étaient avec eux remercient le capitaine Péroz du bien qu’il leur a fait. Petits et grands, tous le remercient, à cause de son bon cœur, de l’amitié et de la droiture qu’il leur a témoignées pendant la route, et de celle dont il a faitpreuve envers nous !
Nous demandons à Dieu qu’il le récompense en le protégeant.
Nous sommes heureux, très heureux de son arrivée auprès de nous. Nous avons hâte de le voir. Que notre ami vienne vite. Qu”il vienne vite. Car, auprès de nous, tout lui viendra à bien.
Salut !

Parmi les personnages que l’almamy envoie à notre rencontre se trouve mon espion, Nassikha-Mahdi, qui a su prendre une grande autorité, comme je le prévoyais, et sur le fils de Samory, et sur Samory sur lui-même.

Il m’apporte des nouvelles fort intéressantes de la cour.

D’après ce qu’il me dit, Karamoko ne s’est pas départi auprès de son père de l’amitié fougueuse qu’il nous a vouée. Il lui a dit en plein palabre qu’il ne lui était plus possible de lutter dorénavant contre nous : car, réunirait-il à ses armées celles d’Ahmadou-Cheikou, d’Aguibou, de Thiéba et de l’almamy du Fouta-Djallon, il n’arriverait pas à en former une qui soit la dixième partie de la nôtre.

Un concert de louanges des plus flatteuses ne cesserait d’être chanté en mon honneur à Bissandougou, et Mahdi traduit cette idée en me disant :
— Tous les courtisans de l’émir, et l’émir lui-même sont devenus tes griots !
Le 30 janvier, nous traversons le Bafing-Tankisso, au passage habituel, dans cinq grandes pirogues.

A ce point, cette rivière, est à la distance d’environ un demi-kilomètre de son confluent avec le Niger. Profonde en moyenne de 3 à 4 mètres, elle forme une nappe d’eau tranquille, large de 230 mètres, dans laquelle se reflète la ligne de palétuviers et d’arbres élancés qui bordent ses rives. Elle n’est, paraît-il, guéable qu’à une distance de plusieurs jours de marche et beaucoup plus à l’Ouest du point où nous sommes.

Sur la rive droite, Bandioli, frère de Kamori, roi du Diouma, accompagné du fils de ce roi et d’une suite nombreuse nous saluent de sa part, ils nous souhaitent la bienvenue lorsque, en débarquant, nous mettons le pied sur son royaume.

A dix heures, nous arrivons à Togui; il est trop tard pour pousser jusqu’à Kéniéba-Koura : au reste, les marabouts de Togui, dont je suis une ancienne connaissance, déclarent qu’ils ne nous permettront pas d’aller camper plus loin. De mémoire d’homme, ajoutent-ils, on n’a pu  dire qu’ils ont laissé passer un ami dans leur village sans qu’ils lui aient offert l’hospitalité. Nous campons à l’ombre des nombreux karités qui forment un petit bois au sud-ouest du village; nous sommes aidés par nos amis de Togui dans les mille travaux d’installation du bivouac.

Puis les chefs et les notables des deux villages (Togui rive droite et Togui rive gauche) viennent chanter à l’envi mes louanges et terminent leurs discours en m’offrant du riz, du miel et un œuf.

Ils paraissent au fond vraiment reconnaissants de la paix amenée par les premières négociations entre moi et l’almamy. Non seulement dans leur discours de cérémonie ils me le disent vingt fois : « C’est grâce à Dieu et grâce à toi que nous pouvons enfin manger et reposer tranquilles ! » mais ils me le prouvent encore par les visites qu’ils me font tour à tour dans la soirée, et dans lesquelles ils n’oublient jamais de laisser devant ma tente quelque offrande à laquelle ils ne sont nullement tenus.
Or ceci est la vraie pierre de touche de la reconnaissance des Mandingues.

L’émir El-Mouménin a dû donner des ordres sévères et précis, car les honneurs qui me sont rendus officiellement sont en tous points ceux que j’ai vu lui rendre l’an passé. Tous les gens importants viennent à la fin du palabre me toucher la main, un genou ployé, comme il est de coutume à l’égard des rois soudaniens.

Le 31 janvier, nous campons dans les cases de l’almamy, sur l’éminence légère où est construit Kéniéba-Koura. Je dresse ma tente dans la grande mosquée où tant de fois, lannée dernière, nous avons discuté avec l’émir, le capitaine Tournier et moi, les clauses de ce maudit traité annexe dit de Kéniéba-Koura. La vue y est splendide ; et, si elle n’était pas couverte d’un toit très habilement construit en forme de cône aplati, cette mosquée serait ouverte à tous les vents.

Au sud, à une centaine de mètres, se dresse le tata du village ; à l’est, d’immenses rizières conduisent au Niger, qui coule large et majestueux dans son lit de sable blanc. Partout ailleurs, les cultures se développent à perte de vue dans une vaste plaine unie, égayée çà et là par des bouquets de karités du plus beau vert.

Plat s’installe dans la petite mosquée, à vingt mètres de celle que j’occupe. Le docteur, légèrement souffrant, vient de prendre médecine dans une case bien close d’où il sortira rétabli, je l’espère.

Ce matin, à notre départ de Togui, au moment où les braves gens de ce village nous souhaitent un bon voyage, le chef nous a amené son fils, jeune homme de vingt ans, atteint de la lèpre; cette affreuse maladie est assez commune ici. Nous l’avons confié aux soins du docteur qui va lui préparer une potion à l’iodure de potassium ; elle lui procurera, dit-il, quelque soulagement.

Dès que nous sommes campés, les gens de haute marque de Kéniéba-Koura, conduits par leurs chefs, viennent nous souhaiter la bienvenue, aussi amicalement et respectueusement que ceux de Togui. Ils se souviennent fort bien de moi. J’ai été leur hôte, pendant vingt-cinq jours, il y a un an à peine. Pour me saluer ils fléchissent le genou et, des deux mains, me palpent gravement le bras jusqu’au coude : c’est un des modes de salutation en usage au Ouassoulou. Ce contact de la chair est pour eux une grande preuve de respect et d’admiration, et, en agissant ainsi, ils croient pouvoir s’inoculer certaines des qualités que possède celui qu’ils saluent.

A Diouma-Abanta, où nous nous arrêtons le lendemain, nous recevons une quantité de vivres des plus variés. Nous donnons aux pauvres ce que nous ne pouvons consommer ; nous y joignons un franc pour chacun d’eux.

Le village est entouré de grandes plaines inondées durant l’hivernage et qui produisent un riz très renommé. A peine y cultive-t-on le vingtième des terres, et cependant Diuma-Abanta vend chaque année de grandes quantités de céréales. Il renferme environ six cents habitants qui me semblent se donner beaucoup de peine pour paraître musulmans ; mais, en réalité, ils sont fort peu convaincus.

Au sortir des plaines d’alluvions de Diuma-Abanta, nous traversons un plateau ferrugineux de 3 à 4 kilomètres de largeur venant heurter un canal naturel de dérivation du fleuve que longe la route. Sa hauteur est de 4 ou 5 mètres au-dessus de la plaine ; il est semé de quartz fragmenté et couvert de bois. Sur son flanc sud se trouve le village de Farinkamaya, bâti dans une belle plaine très riche en cultures de toute sorte; les habitants n’ont probablement pas été prévenus de notre passage ; ils s’enfuient dès qu’ils aperçoivent les vestes rouges de nos spahis. A 5 kilomètres plus loin, nous laissons à notre gauche le village de Dialila dont l’importance, à en juger par ses ruines, devait être considérable ; il n’y reste plus que quelques cases de pêcheurs enfouies sous des palmiers. Les habitants refusaient, paraît-il, d’obéir à l’almamy et surtout de lui fournir un contingent. Sommés de se prononcer nettement, ils fermèrent les portes de leur tata à son envoyé, et le défièrent. Un mois après Dialila était en ruine, son chef tué et ses habitants transportés aux environs de Bissandougou, sous la surveillance directe de la garde de l’almamy.

C’est à côté de ce village que se trouve le gué du Niger. Eu ce lieu le fleuve, large de 800 à 1000 mètres, voit son cours obstrué par des bancs de sable. La profondeur moyenne du gué est d’un mètre environ : le courant y est assez fort.

La route qui prolonge ce gué conduit au village de Konama, peuplé d’un millier d’habitants.

Pendant que nous campons, un homme, poussé sans doute par la curiosité, soulève le double rideau de ma tente et me dévisage sans me saluer. J’ai à peine le temps de me plaindre de son inconvenance qu’il est appréhendé et que le chef du village donne l’ordre de le conduire à l’almamy. Son procès ne sera pas long, me dit-on ; aussitôt arrivé, il subira le supplice de la décollation, bien qu’il ait la réputation d’être un guerrier renommé. Cependant on me demande sa grâce. Il l’implore lui-même, couché devant moi, le front dans la poussière. Comme je trouve que le châtiment annoncé est hors de proportion avec sa faute, je la lui accorde volontiers. Tout le village en est heureux et me remercie. Néanmoins la reconnaissance de ses habitants ne va pas jusqu’à la générosité, car ils se font énormément prier pour me fournir les vivres que Samory m’a autorisé à exiger deux.

Les terres qui s’étendent de Konama à Sansando sont excessivement fertiles et parfaitement cultivées. Riz, mil, maïs, ignames, patates, manioc, oignons, haricots, tout y vient à profusion. Nos hommes, enhardis par l’exemple de nos guides, ne se gênent pas pour glaner chemin faisant. Après la rivière Niamina, que nous traversons sur un pont construit pendant la nuit à notre intention, nous faisons une halte ; le personnel de la mission en profite pour se parer de ses plus beaux vêtements afin de se présenter dans tout l’éclat de sa gloire à Kamori, roi du Diouma.

A deux kilomètres de Sansando les deux fils du roi Kamori viennent à cheval à notre rencontre, et nous conduisent au campement de l’almamy ; on y a ajouté, trois hauts gourbis en seccos* pour abriter nos tentes. Kamori, à la tête d’un millier de personnes, nous fait un chaleureux accueil. Après les premières salutations, il nous supplie de lui faire l’honneur de rester deux jours entiers chez lui. J’accepte d’autant plus volontiers cette offre aimable qu’il est douteux que, même en deux jours, nous arrivions à consommer l’amoncellement de victuailles qu’il nous offre.

Je le prie d’accepter en souvenir de nous un joli couteau de chasse ainsi qu’une énorme embrasse de rideau en soie rouge destinée à servir de baudrier à cette arme. Je lui offre, de plus, 3 mètres de drap noir satiné d’une réelle valeur. Ce cadeau coupe le fil du discours du souverain noir. Kamori, si beau parleur et si amusant que le seul jeu de sa physionomie à la Gambrinus nous avait à tous trois donné un fou rire malgré la gravité voulue de ces sortes de cérémonies, ne trouve plus un seul mot à nous adresser et finit par nous avouer qu’il  désire rentrer chez lui. Il a hâte de faire admirer à ses femmes le splendide sabre et la précieuse étoffe que nous venons de lui offrir. Mais il ne se retire toutefois que lorsque le chef de ses griots est allé montrer à toute la population amassée devant nos tentes ces deux objets devant lesquels tous restent bouche bée, remplis d’admiration.

En nous quittant, son contentement se manifeste par un léger pas de danse qu’il esquisse tout le long du chemin. Plat en a fait de mémoire un croquis très réussi.

Le soir je rends sa visite à Kamori. Le village est très grand et très riche. La demeure du roi nous semble une véritable fourmilière de femmes et d’enfants. Il me demande ma protection auprès de l’almamy ; je lui affirme qu’elle lui est acquise. Son accueil est aussi chaleureux que celui du matin.

Le lendemain, il vient lui-même de bonne heure s’enquérir de la façon dont nous avons passe la nuit ; afin que notre réveil soit plus  agréable, il s’est fait précéder d’un bœuf qu’il nous offre. Pendant cette réception toute familière, nos tentes sont l’objet de son admiration sincère ; il les examine fort minutieusement, en vrai commissaire-priseur. Les adieux qu’il nous fait, dans la soirée, sont presque touchants ; pour un peu, le brave et gai bonhomme nous aimerait réellement. Il avait rencontré dans la journée Plat et le docteur qui se promenaient dans le village et il leur avait adressé mille compliments aimables.

Au départ, il nous confie son fils, Sakhoba-Keita, qui nous guidera jusqu’à Bissandougou; malgré l’heure matinale et le froid, l’excellent homme nous attend à la sortie du village, pour nous serrer une dernière fois la main.

Nous descendons droit au Sud et passons le Milo entre Sansando et Kéniéro. Cette rivière a environ 300 mètres de largeur à ce point et une profondeur moyenne de 80 centimètres, car nous sommes à l’époque des plus basses eaux; son cours est obstrué par de nombreux bancs de sable ; ses rives, magnifiquement boisées, sont hautes de 4 à 5 mètres, et, pendant dix mois de l’année, elles suffisent à peine à contenir les eaux du Milo.

Au delà de la rivière, les cultures sont d’un remarquable entretien et d’un fructueux rapport ; elles appartiennent au village de Dialibakoro, que nous avons laissé sur notre droite.

Kéniéro, où nous campons, est un très joli village de deux cents cases environ. L’accueil que nous y recevons est très sympathique. Le chef de ce village et celui de Dalaba, situé non loin de là, ne se lassent pas de nous palper les mains, à demi inclinés, et de se frotter ensuite la figure et le front pour se mieux pénétrer du précieux fluide qui doit s’échapper de nos personnes.

Aussitôt après leur départ, les vivres qu’ils nous ont préparés nous parviennent ; il y a une telle abondance de toutes choses que je renonce à tout distribuer. Les gens de Niagassola, mes anciens administrés, souffrent de la disette ; j’obtiens de Kamori l’autorisation de leur faire adresser tout ce qui excède nos besoins. Trente porteurs, très chargés, suffisent à peine à enlever ce surcroît.

A Soïla, dans le Balimakana, où nous arrivons le 7 février, après avoir traversé de nombreux et riches villages, nous traversons de vastes plantations d’orangers. Les fruits en sont excellents et nombreux; ils n’ont presque aucune valeur sur le marché. A quelques kilomètres se trouve le village de Bakonkokouta, remarquable par sa mosquée.

Cette construction est de forme rectangulaire, fort élevée, flanquée de deux minarets hauts de 12 à 15 mètres. La façade de l’édifice, traversée par d’immenses gargouilles en bois, très rapprochées, lui donnent un aspect extrêmement rébarbatif. Deux portes basses et fermant à clef permettent l’accès dans l’intérieur. Le tout est élevé sur un socle en briques sèches, haut d’un mètre, interrompu seulement devant les portes; des œufs d’autruche couronnent les minarets, et le sommet des murs est garni de termitières qui forment une sorte de toit les abritant des infiltrations des eaux.

Nafadié, où nous campons le lendemain, est en quelque sorte la ville sainte du Mandingue musulman. On y voit encore les ruines d’une gigantesque mosquée construite il y a une cinquantaine d’années par le roi Kankan-Mahmadou, qui venait chaque année y faire ses dévotions pendant le ramadan. Elle avait été très soigneusement et très solidement édifiée à la mode arabe ; les matériaux se composaient de briques énormes et de bois. Elle a été incendiée, en 1873, par Nassikha-Mahdi, frère de Samory, pendant le siège qu’il fit de cette ville.

Les maisons, dans cette région, sont beaucoup plus confortables que dans le Haut-Sénégal et le Soudan français. Elles se composent, comme sur la rive gauche du Niger, d’une muraille circulaire en pisé couverte d’un chapeau en chaume conique ; mais elles sont beaucoup plus spacieuses. Nombre d’entre elles ont un étage séparé du rez-de-chaussée par un plancher en bambous très bien ajustés et couvert d’argile durcie ; c’est habituellement le magasin de la maison. Les murailles ont de 4 m,50 à 6 mètres de hauteur. L’ensemble est à peu près celui de nos pigeonniers. D’autres maisons sont moins hautes, mais de dimensions considérables ; beaucoup ont environ 10 mètres de diamètre. Leur toit est un véritable ouvrage d’art formé d’un cône de 30 à 40 mètres de circonférence à la base, qui dépasse la muraille en forme de véranda sur tout le pourtour extérieur. Un grand nombre de solides bambous, placés dans le sens des génératrices du cône, donnent à ce toit la rigidité nécessaire et sont reliés à son sommet par un ornement en forme de croissant.

A l’intérieur, une cloison à hauteur d’homme sépare la chambre en deux compartiments ; le maître de la maison couche dans le plus reculé, par conséquent le plus sombre, car c’est par la porte seule que pénètrent l’air et la lumière. Son lit est généralement fait d’un large socle en argile durcie, faisant corps avec le sol et renflé, en forme de traversin, à la partie supérieure ; on étend sur cette sorte d’estrade des nattes et des couvertures, et le lit est fait. De grandes urnes en terre et quelques coffres massifs couverts de naïves peintures, un fauteuil à bras aussi bas qu’un tabouret et un ou deux petits escabeaux complètent le mobilier. Au centre de la case, un bourrelet d’argile circulaire indique la place du foyer et retient les cendres et les charbons. Quelques armes et quelques grigris pendus à la muraille en sont les seuls ornements. Cependant on rencontre parfois des maisons d’une construction plus soignée, dont les murs intérieurs sont ornés de dessins blancs ou noirs, ou même de quelques figures géométriques boiteuses aux couleurs variées.

Chaque chef de famille (lou-tigui) possède un certain nombre de ces cases pour lui, chacune de ses femmes, chacun de ses enfants mâles et ses captifs. De plus, une ou deux autres servent de cuisine ; enfin d’autres encore, d’un très faible diamètre, mais plus hautes et élevées sur pilotis ou sur une assise de pierre, pour les préserver du contact du sol, servent de greniers ; elles ont pour ouverture une petite fenêtre fermée par un volet à serrure en bois très ingénieuse; on y accède par une branche d’arbre fourchue taillée en forme d’échelle.

Beaucoup de ces magasins sont très habilement construits et divisés à l’intérieur en plusieurs compartiments par des cloisons allant du centre à la circonférence, séparant ainsi les diverses espèces de céréales. Quelques-uns sont carrés et couverts d’une argamasse d’argile battue au lieu d’un toit de chaume, ce qui les met à l’abri de l’incendie.

Les cases d’une même famille sont bâties sur le périmètre de l’enclos ; elles sont réunies l’une à l’autre par un mur en terre de 2 à 3 mètres de hauteur, qui met ainsi les habitants complètement cliez eux. Une case très haute et très spacieuse ouverte de deux hautes portes donne accès dans la cour; elle ferme à clef; un captif y veille constamment. C’est dans cette sorte de vestibule, appelé boulou, que le maître de la maison reçoit les étrangers ou qu’il leur donne abri pour la nuit.

Les bestiaux et les moutons sont attachés la nuit à des piquets fichés au pourtour de la cour, on les lâche dans la plaine dès que le jour paraît et on ne les fait rentrer qu’au crépuscule. Les poules s’installent entre les pilotis ou les pierres qui supportent les magasins de céréales. Elles sont, comme tous les animaux domestiques dans ce pays, excessivement petites et pondent des œufs minuscules.

Lorsque le lou-tigui possède un cheval ou plusieurs chevaux, ce qui dénote un grand luxe, il les attache au milieu de la cour à un piquet planté au centre d’un terre-plein soigneusement battu et uni avec une pente très légère du centre à la circonférence. Ils sont abrités par un toit de case porté sur des pieux élevés de 2 mètres environ. Leur nourriture se compose d’un peu de mil et d’une sorte d’herbe grasse produite par les marais et dont ils paraissent très friands. Chaque matin, au lever du jour, ils sont menés à poil, à fond de train, à la rivière voisine, où, malgré le froid, leurs palefreniers les baignent complètement. Ce régime doit être bon, quoique nous ne le suivions pas, car les chevaux que nous rencontrons sont excessivement sains et très vigoureux. Ils sont presque tous originaires du Bélédougou ou du Kaarta ; quelques-uns, mais alors de grande taille, viennent du Macina ; on fait peu d’élevage dans la région.

Les vaches donnent peu de lait : les meilleures laitières en produisent à peine deux litres par jour. Cela tient à la petitesse de leur taille, au veau qu’on fait téter très longtemps, et enfin à la grande sécheresse des pâturages.

Les Mandingues ont, comme nous, l’habitude de castrer les veaux ; ils ne conservent que quelques taureaux de belle taille. Ils savent également faire les chapons, et j’en ai vu de très bien venus.

De Nafadié à Diangana, la route traverse un long plateau ferrugineux où poussent quelques bouquets d’arbres rabougris en tout semblables à ceux du Haut-Sénégal ; mais il est à noter que les terrains de cette nature, assez communs sur la rive gauche du Niger, sont l’exception dans l’empire de Samory.

Ce plateau s’élève sur une longueur de 5 ou 6 kilomètres et tombe ensuite brusquemment par une falaise haute de 30 mètres, sur une délicieuse vallée qui s’enfonce profondément vers l’Ouest, dessinant au milieu des hauteurs arides une charmante bande de fraîcheur et de frondaison. De son sommet on aperçoit toute la plaine du Milo, qui y serpente en nombreux méandres et vient briser son cours contre la base de la falaise qu’il a profondément entaillée.

Le lit du Milo est, sur tout son parcours, jusqu’à Kankan au moins, parfaitement établi ; aux hautes eaux la navigation doit y être facile, car sa faible pente dénote en toute saison un courant très modéré. Actuellement il est embarrassé par des bancs de sable, et à peine navigable pour les pirogues. Ses berges ont une hauteur moyenne de 3 mètres ; elles sont bordées par une lisière de bois de haute futaie souvent épaisse de 100 à 200 mètres; sa largeur, entre Diangana et Kankan, est de 80 mètres.

Les indigènes ont jeté sur le Bangalanko, — que nous avons à franchir avant d’atteindre Bangalan puis Diangana où nous camperons, — un pont qui est une véritable merveille dans son genre. A ce point la rivière, large de 50 mètres, coupe, à une profondeur de 5 mètres, dans des berges taillées à pic, le tuf ferrugineux du sous-sol. De grands arbres ont poussé au milieu de son lit, qui demeure presque à sec une partie de l’été; d’autres ont cramponné puissamment leurs racines dans les fissures des parois verticales des berges. C’est sur leurs maîtresses branches que les habitants de Bangalan ont installé leur pont.

A l’aide d’un enchevêtrement inextricable de bois de toutes longueurs et de toutes grosseurs, ils ont établi une sorte de tablier sur lequel un lit de fascines a été placé ; puis des menus branchages ; enfin sur le tout trois couches alternatives d’argile durcie et de paille.

Avec ces éléments rudimentaires ils sont parvenus à faire un passage large d’un mètre, très branlant il est vrai, mais praticable, malgré l’émotion naturelle que procure aux gens comme aux bêtes celle promenade sur la cime des arbres. Nos spahis l’ont cependant passé à cheval sans broncher. Nous avons jugé plus prudent de mettre pied à terre. Le cheval du docteur et. un mulet se sont apeurés au beau milieu de ce pont, et c’est miracle si ce dernier, qui était chargé, n’est pas tombé, car il a eu pendant un moment un pied dans le vide. Neuf bourriquets passèrent ensuite sans appréhension. Quant au dixième, arrivé à la moitié du tablier du pont, il s’arrête, paraît mûrement réfléchir, examine les abords, les tàtc du pied, mais, voyant qu’il lui est impossible de se retourner faute de place, il se met à marcher gravement à reculons, assurant niéthodiqucment ses pieds l’un après l’autre. Il revint ainsi à la berge d’où il était parti sans qu’il fût possible de le faire de nouveau s’approcher du pont, Nous avons dû le faire descendre dans la rivière et le hisser sur la rive opposée.

La légende suivante court ici sur ce passage :

« Il y a longtemps, le diable, ennemi de Bangalan (le village est à portée de fusil), avait pris la forme d’un caïman et élu domicile dans la rivière. Tous les jours, pour rester en paix avec lui, les habitants devaient lui donner en présent un homme qu’il dévorait à belles dents. Lorsque parfois, habillé en homme et en prenant les traits, il se rendait au marché, si d’aventure il demandait à quelqu’un une noix de kola et qu’elle lui fût refusée, le coupable était certain d’être mangé à peu de temps de là. Le nombre des habitants du village allait par suite diminuant chaque jour, et il allait être bientôt complètement dépeuplé. Mais Dieu les prit alors en pitié; il rendit le torrent tellement impétueux qu’il arracha les rochers et les arbres bordent ses rives, les transformant en un bélier gigantesque qui, poussé par les eaux, brisa le caïman en mille pièces et entraîna ses débris sanglants bien loin dans le Milo. — C’est l’impétuosité de ce choc qui creusa le lit à pic au milieu des rochers où la rivière coule paisiblement aujourd’hui. »

Depuis plusieurs jours, les villages que nous traversons possèdent une mosquée bâtie en pisé et sont entourés de très riches cultures. Dans plusieurs d’entre eux, les places publiques sont de véritables vergers où poussent en abondance les papayers, les dattiers, les orangers. Parfois l’enceinte est remplacée, comme à Diangana et à Kankan, par des haies de cactus gigantesques, absolument infranchissables et d’où émergent coquettement les toits de chaume des maisons et le minaret de la mosquée.

Le 10 février, nous arrivons sur le sommet du plateau, d’où l’on découvre la large plaine au milieu de laquelle est construite ville de Kankan, sur les bords du Milo.

Karamoko nous a fait avertir qu’il était venu à notre rencontre jusque dans cette ville ; aussi nous faisons halte sur la hauteur après l’avoir envoyé prévenir que nous l’attendons, pour faire de concert notre entrée à Kankan.

Pendant que nous nous formons en belle ordonnance à droite du chemin pour le recevoir, de toute part à Médina et dans l’immense village qui s’étend devant nous, le tam-tam résonne et appelle les habitants auprès de leur chef pour recevoir ses ordres au sujet de notre réception.

Enfin, nous voyons dans le lointain accourir au milieu d’un tourbillon de poussière un escadron de cavaliers que de nombreux fantassins suivent de toute la vitesse de leurs jambes. En un clin d’œil Karamoko a franchi le mamelon sur lequel nous nous trouvons et met pied à terre pour venir à nous. L’entrevue est très cordial ; je lui présente le docteur et Plat, puis, après avoir passé une sorte de revue de nos escortes, nous montons à cheval et nous nous dirigeons au pas sur Kankan, au milieu de la pétarade des coups de feu de réjouissance que tirent les hommes de « mon jeune frère noir ».

Tout le long de la route, des groupes d’habitants sont massés et font la haie jusqu’aux portes de Kankan. Nous nous arrêtons devant chacun de ces groupes et nous échangeons des salutations réciproques.

Dans les rues, une foule énorme s’écrase sur notre passage, et les sofas de Karamoko l’ouvrent à grands coups de fouet. Après un nombre considérable de tours et de détours, à travers un labyrinthe inextricable formé de maisons habitées ou en ruine, nous débouchons enfin sur la place de la Mosquée. Là, assis à l’ombre de deux énormes figuiers, entouré d’un grand nombre de vieillards vénérables coiffés de bonnets rouges, est assis le chef religieux et politique du pays, Batourbalaye. Une aire circulaire, en terre battue, d’une vingtaine de mètres de diamètre, lui sert d’estrade.

A l’arrivée, au lieu d’aller à lui et de le saluer, Karamoko, sans doute pour bien faire admirer la richesse des costumes de ses amis blancs et de leurs gens, nous fait faire avec lui une cavalcade circulaire autour de cette estrade, un bon quart d’heure durant. Telle est la mode du pays, mode désagréable certainement, car cette promenade d’une cohue de chevaux qui se pressent et sont effrayés par les cris de la foule et le bruit des tambours et des balaphons, n’est pas sans danger pour les piétons et les cavaliers.

Mon domestique Sakhobâ-Mahmadi est jeté à terre par une ruade de mon cheval, qui cherche ainsi à se dégager du peloton de sofas qui nous étouffent. La monture de Plat, échauffée par tout ce tintamarre, est splendide, et son cavalier en tire très bon parti. Tous deux font l’admiration des gens de Kankan.

Batourbalaye nous adresse de bonnes paroles, sur un ton paternel qui n’a plus rien de commun avec les discours humbles et soumis des chefs des villages précédemment traversés. La nuance est très sensible. Il nous dit, somme toute, qu’il est heureux de nous voir chez lui, parce qu’il nous y voit sous le patronage du fils de son maître. Tout à Kankan appartient à l’almamy, donc à ses enfants ; du moment où il me voit me tenant par la main avec un d’eux, tout ce qui s’y trouve m’y appartient conséquemment. Mais le torrent des louanges si familières aux noirs est à l’adresse du fils de son maître, qu’il regarde comme un des personnages les plus écoutés du royaume, surtout depuis son voyage en France.

Nous nous dirigeons ensuite, accompagné de la même affluence de peuple vers le campement de l’almamy, installé au sud et à 400 mètres de la ville, sur l’emplacement des cases construites pour abriter Samory lorsqu’il honore Kankan de sa présence, à l’endroit même où il campa il y a dix ans, lorsqu’il assiégea et prit ce grand marché.

De même que dans tous ses autres campements, l’installation est très supportable grâce aux dimensions considérables de chacune des cases ; nous préférons cependant placer nos tentes sous d’excellents gourbis bien aérés élevés à notre intention. Mal nous en prend, car pendant la nuit, il éclate, un orage épouvantable accompagné d’une pluie diluvienne qui inonde nos bagages.

Karamoko et Batourbalaye prennent avec tout leur monde congé de nous, à notre extrême satisfaction, car nous commençons à avoir grand besoin de repos.

Pendant la journée, de tous les villages voisins, et ils sont nombreux, il nous arrive des dons de tout genre qui dénotent la grande richesse du pays en céréales, en légumes diverses et en troupeaux.

Un des bœufs qui nous fut ainsi offert, magnifique taureau noir, vraie bête de sacrifice, était d’une nature tellement sauvage qu’il faillit mettre à mal plusieurs hommes de mon camp. Pour éviter quelque malheur, nous dûmes lui faire la chasse à coups de carabine. J’eus la bonne fortune de l’étendre raide mort d’une balle dans la tète : je le tirais à une distance de 100 mètres. Les indigènes, témoins de cet heureux coup de feu, n’en croyaient pas leurs yeux : leurs plus habiles chasseurs ne tirent jamais la grosse bête à plus de trente pas, avec quelque chance de succès. Ils allèrent tous, à la queue leu-leu, examiner la blessure et lorsqu’ils enrent constaté que l’animal avait la tête percée d’un seul trou à peine visible, leur étonnement s’accrut encore. Ils nous déclarèrent  que les peuples africains qui se mesureraient avec des hommes armés de tels fusils et maniés aussi habilement seraient des peuples insensés.

Karamoko, piqué au vif par ces compliments, voulut montrer qu’il ne nous le cédait en rien en adresse. Saisissant la carabine de cavalerie que portait un de ses sofas, et qu’il avait achetée à Bordeaux, il ajusta une vache qui paissait tranquillement à cinquante pas du campement et lit feu. La balle dut passer fort loin du but, car la douce bête ne fit pas le moindre mouvement d’effroi et continua paisiblement son repas.

Avant de quitter Kankan, je jouai devant Batourbalaye, devant Karamoko et devant tous les notables de la ville, la comédie suivante, destinée à donner aux gens du pays une haute opinion de la façon dont les Français tiennent leur parole.

Et, à ce sujet, il n’est pas indifférent de noter que, dans tout le Soudan occidental, nous avons, à ce point de vue, une réputation détestable, qui ne le cède en rien à celle que nous attribuons à l’almamy Samory.  Il est cependant à constater, au contraire, que ses plus mortels ennemis eux-mêmes sont unanimes à reconnaître qu’il n’a jamais violé la parole donnée.

En 1828, René Caillié, le premier Européen qui ait jusqu’alors traversé cette partie de l’Afrique, logea pendant un mois à Kankan dans la case de Lamfia ; parfaitement reçu au début, à la fin de son séjour il fut quelque peu pillé par lui ; il s’en plaignit au chef d’alors, Mahmadi-Sanouci, qui lui fit rendre tous les objets détournés et punit sévèrement Lamfia. René Caillié et Lamfia se quittèrent néanmoins très bons amis.

Un certain nombre de vieillards de Kankan se rappelaient qu’au temps de leur enfance, un blanc, se disant Arabe, avait séjourné quelque temps parmi eux ; mais aucun ne se remémorait un incident quelconque de son passage.

Je mis à profit cette ignorance pour forger l’histoire suivante, destinée à faire revenir les Mandingues sur la mauvaise opinion qu’ils ont de notre loyauté.

« En quittant Kankan, leur dis-je, Caillié aurait voulu offrir à son hôte un cadeau digne de lui pour le remercier de sa longue et bonne hospitalité; il demanda donc à Lamfia ce qu’il désirait. Celui-ci le pria de lui donner un peu d’ambre pour orner la coiffure de sa femme favorite. Caillié, malheureusement, n’en possédait plus dans sa pacotille ; il lui fut donc impossible de satisfaire le désir de son hôte, mais il lui promit que dès son arrivée en France, il mentionnerait, dans la relation de son voyage, la dette qu’il contractait vis-à-vis de lui. De cette façon, elle ne tomberait jamais dans l’oubli, et, dès qu’un Européen, à quelque époque que ce fût, viendrait à Kankan, le gouvernement lui donnerait le moyen de l’acquitter. C’est ainsi, ajoutai-je, que moi, premier Européen traversant votre ville après Caillié, je suis chargé de remettre au petit-fils de Lamfia, l’ambre promis à son aïeul par mon compatriote. »

Et je tirai d’une caisse un magnifique collier d’une valeur considérable pour le pays, que je remis au descendant de Lamfia, à la stupéfaction générale de l’auditoire choisi qui m’entourait.

Puis je complétai ce récit inventif de la façon suivante :

« Dans toutes les villes, même les plus policées, il y a des voleurs. A Kankan, Caillié fut victime d’un vol ; il est rare que l’étranger, perdu dans une contrée lointaine et ignorée des siens, trouve prompte et bonne justice d’un tort qui lui est fait. Cependant votre chef, il y a soixante ans, non seulement fit rendre à mon prédécesseur tous les objets qui lui avaient été volés, mais encore il punit sévèrement le coupable. Notre gouvernement, qui a lu ce trait d’honnêteté veut que le descendant de Mahmadi-Sanouci soit récompensé; et, ce faisant, il rend hommage à l’esprit de loyale hospitalité qui animait vos pères et que vous avez conservé. Les Français n’oublient rien ; et quiconque les sert ou les aide est tôt ou tard payé largement de ses peines. »

Là-dessus, je fis donner au fils de Mahmadi, vieillard de soixante-dix ans tombé dans un extrême dénuement, deux vaches bonnes laitières et des vêtements.

Tout ceci paraissait d’une honnêteté tellement surprenante aux notables du pays que tout d’abord ils ne comprenaient pas ; mais bientôt, lorsque le jour se fit dans leur esprit, ils se levèrent et vinrent s’incliner devant nous comme devant la personnification de la justice, avec des marques d’un profond respect. Puis ce fut un concert de louanges qui, le soir dans la ville, se traduisit par des réjouissances qui durèrent jusqu’au lendemain.

Nous apprîmes que, le jour même, un courrier avait été envoyé à l’almamy pour l’informer de cet acte insolite dans les annales de la probité mandingne, et que d’autres courriers étaient partis dans toutes les directions pour le faire connaître également à tous les villages voisins.

Je suis persuadé que cette petite comédie morale a plus servi notre cause que la majeure partie des discours que je tins à l’almamy et à ses conseillers.

Le 12 février, nous traversâmes le Milo, qui sert de frontière entre le Bâté et le Toron. L’aspect du pays change complètement ; au lieu des grandes plaines du Bâté, du Balimakhama et du Diouma, la région est un chaos de collines ferrugineuses séparées les unes des autres par de petites rivières aux rives très boisées, à lit de gravier sur lequel coule une eau parfaitement limpide.

Le sol, quoique fortement mélangé de cailloutis et de scories ferrugineuses, est d’une grande fertilité ; l’humus y est en proportion considérable. Partout, à peu près, la campagne est soigneusement cultivée et son aspect rappelle vaguement celui de la Comté. Le climat change également ; à Kankan nous avons eu de fortes averses. L’air est saturé d’humidité; le ciel, même pendant les plus beaux jours, est semé de quelques nuages blancs et n’a plus cette sérénité presque éternelle, qui est son propre dans le Haut-Sénégal. La végétation se ressent de ces conditions atmosphériques favorables, et une certaine espèce de riz se cultive jusque sur tes pentes des collines.

Entre Kankan et Tinti-Oulé, où nous allons camper, à peu près à mi-chemin de Kankan à Bissandougou, la route longe une sorte de monument historique fait d’une énorme trémie de cailloux nommée par les habitants « montagne de Diéri ».

Ce Diéri, roi bambarra très lié avec le diable, et dont je conterai plus loin l’histoire, était venu assiéger autrefois Kankan avec une armée formidable. L’intervention céleste sauva la ville, dit la légende; fort heureusement, car, sans cela, il est probable qu’elle eût été submergée sous le flot de l’invasion bambarra. Cette montagne de cailloux donne du reste une idée approximative du nombre des guerriers que Diéri traînait à sa suite.

Voulant faire le dénombrement de son armée, il ordonna que chaque chef de clan défilât devant lui et, au passage, déposât un caillou à ses pieds. Le massif est haut de 2 mètres; il a 4 mètres d’épaisseur et 10 mètres de longueur; il représente environ 80 mètres cubes de cailloux dont les plus gros ne dépassent pas le volume de la tète.

Tinti-Oulé se compose de trois forts villages, dont le plus important sert de résidence à l’ancien roi du Toron, Bitiké-Souaré, sous les ordres duquel Samory servit autrefois comme chef d’armée. Bitiké a gardé l’autorité nominale du Toron et est entouré d’une cour fastueuse entretenue par les largesses de l’almamy. Ainsi tombe la légende qui court dans le Haut-Sénégal, d’après laquelle Samory aurait assassiné son maître afin de s’emparer de son trône.

Nous sommes parfaitement reçus à Tinti-Oulé; tous les musiciens et les bayadères du Toron y ont été réunis pour nous divertir.

Le 13 février nous couchons à Sana; et enfin, le lendemain, à peine en marche, nous entrons dans les cultures particulières de l’almamy-émir. Elles s’étendent sans discontinuité jusqu’à 15 kilomètres au delà de Bissandougou, couvrant une superficie de 200 kilomètres carrés, entièrement cultivés. Une population de plusieurs dizaines de mille habitants est employée à ces cultures, et elle les entretient d’une façon vraiment remarquable. De distance en distance, à côté de bouquets de bois respectés à dessein, on a construit d’innombrables greniers. A l’ombre des arbres, des cases proprettes et de vastes gourbis sont aménagés pour abriter l’almamy lorsqu’il vient visiter ses propriétés.

A dix heures, nous arrivons dans un de ces refuges qui nous a été assigné comme dernier campement, avant de faire notre entrée solennelle à Bissandougou.

Les cases et les vérandas ont des proportions gigantesques et sont construites avec un soin extrême ; le sol est partout recouvert d’un fin cailloutis très doux sous le pied et qui le préserve de tout contact avec la terre. Ce campement est abrité du soleil par l’épais feuillage de hauts ficus, qui y entretiennent une fraîcheur délicieuse. Tout alentour et à perte de vue s’étend un immense champ cultivé avec un soin presque inconnu en France, à l’exception de celui apporté communément au jardinage proprement dit. Pas un brin d’herbe ne pointe entre les pousses de riz, mil, maïs, patates, kous, oignons, niambis, diabrés, haricols, coton, indigo ou autres plantes ; chaque espèce particulière est séparée des autres par de larges chemins bien entretenus et, dans chaque carré, le terrain est préparé d’une façon différente, appropriée à l’espèce qui y est plantée.

A peine sommes-nous installés qu’une dizaine de cavaliers arrivent à fond de train sur nous. Ils sont vêtus de rouge et précédés du chef des griots de l’almamy, armé d’un splendide arc d’apparat orné de bandes d’argent ciselé et de peau de fauve. Il est coiffé d’un bonnet de fourrure en forme de mitre, terminé par derrière par une longue bavette qui descend jusqu’à sa ceinture ; son vêtement de cuir souple, curieusement ouvragé de mille mosaïques aux couleurs vives, son pantalon en drap pourpre rayé de bandes de peau de panthère lui font un costume aussi bizarre que lui seyant bien ; ses mains, ses bras et ses jambes sont littéralement couverts de bijoux qui bruissent avec un cliquetis argentin à chacun des gestes dont il scande ses paroles.

En passant devant nous, il saute à terre sans arrêter son cheval, et, après s être prosterné, le front touchant le sol, il se relève et nous parle au nom de son maître dont il est le héraut, tandis que ses cavaliers, qui ont arrêté net leurs chevaux dans leur galop furieux, gardent derrière lui une immobilité de statue.

L’almamy émir El-Mouménin nous souhaite la bienvenue; mais il a pensé que cette bienvenue devait nous être souhaitée par des personnages lui tenant de plus près qu’un héraut ; pour nous montrer tout le bonheur qu’il éprouve de notre heureuse arrivée, il a ordonné à ses frères et à ses fils, ainsi qu’à ses conseillers de se rendre eux-mêmes à notre campement pour être les interprètes de sa joie.

Le chef de ses griots termine en me demandant, pour la maison de l’almamy, l’autorisation de se présenter à nous.

Après avoir obtenu notre adhésion, lui et ses cavaliers disparaissent dans un tourbillon de poussière, et bientôt nous entendons les sons rauques des trompes d’ivoire qui nous annoncent l’arrivée des frères et des fils de l’almamy entourés d’une brillante escorte.

En tête marchent les trompettes et les fifres, puis un escadron de deux cents cavaliers, que suit une phalange épaisse de cinq cents fantassins. Derrière eux, sur un rang, les conseillers de l’almamy, enfin ses fils et ses trois frères. Nous disparaissons au milieu de ce flot de personnages splendidement attifés, qui se pressent autour de nous pour nous saluer.

Au milieu du chatoyant coup d’œil offert par cette foule bariolée, la note la plus curieuse est donnée par le peloton de trente-quatre des fils légitimes de l’almamy, déjà en âge d’être juchés sur un cheval, mais non encore circoncis. Ils sont revêtus de longues robes de soie flottantes et montent des chevaux ardents qu’ils manient avec une audace inconcevable.

Pendant deux heures nous devons subir de longs et éloquents discours dont nous goûterions bien mieux le charme si nous étions moins accablés de faim et de fatigue. A une heure, cependant, la cérémonie est terminée et cette brillante ambassade se retire faisant place à une procession interminable de jolies captives chargées de luisants bassins de cuivre renfermant des victuailles de toute espèce. Pendant que tout notre monde fait fête aux porteuses et à leurs fardeaux, Plat, le docteur et moi, après avoir très sommairement déjeuné, nous pouvons enfin gagner nos lits de camp, gardant dans les yeux une vive impression de tableau d’opéra parfaitement monté.

Dans la soirée, chacun de nous sort de ses ballots ses plus riches vêtements. Spahis, tirailleurs, âniers même, ont à cœur de ne pas se laisser éblouir par le faste de la maison de l’almamy; aussi, demain, à notre tour, lorsque nous serons présentés au monarque noir, ne laisserons-nous pas que de frapper très favorablement l’esprit de ses conseillers par le luxe que nous déploierons.

Le lendemain matin, dès l’aube, nous montions à cheval; à sept heures nous franchissions le petit ruisseau d’eau vive qui limite une sorte de grand terrain de manœuvres prolongeant la place de la Mosquée.

La réception fut très brillante. La quantité de personnages importants qui y avaient été convoqués, les richesses et le grand apparat déployés en cette circonstance, indiquaient toute l’importance qu’y attachait l’almamy.

Nous fûmes nous-mêmes très frappés par l’habileté de la mise en scène dont le cadre original de la mosquée, du donjon, des hautes cases et des remparts du palais était bien fait pour en rehausser l’éclat. Nous nous avançons lentement, guidés par Karamoko, vers la large marquise qui abrite l’almamy et sa cour.

L’almamy est à demi couché sur un tara élevé où s’entassent des couvertures aux dessins éclatants. Il est fort simplement vêtu : des bottes mauresques, un turban noir, un cafetan de couleur foncée sous lequel se devine un boubou blanc. Sa coiffure, sorte de diadème en or finement ciselé et un collier de même métal délicieusement ouvragé sont les seuls insignes décelant son rang. Son entourage, au contraire, assis sur des fauteuils très bas, fait ressortir la sévérité de ce costume au moyen des vêtements aux couleurs voyantes dont sont revêtus les personnages de la suite : cette bigarrure de couleurs donne un ton chaud à tout ce tableau.

A sa gauche, accroupi par terre et contre son tara, Ansoumana, son griot familier, sans qui rien ne se décide : il est vêtu d’un boubou bleu, et d’un sarrau noir. Puis, du même côté, Kissi, le chef du trésor, dont la robe verte, constellée de grigris, jette la première note gaie.

Samory ne se lève pas lorsque nous descendons de cheval. Nous nous arrêtons devant lui après l’avoir salué et il nous tend la main d’une manière très affable. De toutes parts éclatent les rauques accents des trompes se mêlant en mesure au ronflement des tam-tams et aux grondements du tambour de guerre de l’almamy.

Celui-ci paraît avoir une quarantaine d’années. Sa figure est intelligente et fine, ses mouvements sont aisés et gracieux. Une barbe clairsemée et quelque peu allongée sous le menton donne à sa figure un ovale distingué qui, ajouté à l’étrangeté d’un enduit argenté formant cercle autour de ses yeux, fait de l’ensemble un visage frappant et qui se grave dès l’abord dans la mémoire.

Le vacarme épouvantable des instruments de toute sorte saluant notre arrivée empêche au début toute conversation, et couvre les paroles de bienvenue qu’il nous adresse sur un ton voilé ; aussi profitons-nous de ce répit pour admirer en toute sincérité le spectacle saisissant que nous avons sous les yeux. Ce qui frappe à première vue, c’est la forme qu’il affecte en son ensemble : le croissant. De même que l’entourage de Samory est disposé d’une façon qui peut paraître l’effet du hasard, mais qui, en réalité, est fort habilement calculée au point de vue d’une heureuse harmonie des couleurs et des formes, de même les escortes des différents chefs qui l’accompagnent, décrivent en avant de son estrade un demi-ovale parfait, qui laisse entre lui et elles un vaste emplacement couvert de sable blanc apporté du fleuve.

En arrière de l’almamy, deux hommes entièrement vêtus de rouge, un peu à la mode des bourreaux de l’ancien temps, se tiennent debout et immobiles. Ils portent la hache et la masse d’argent, insignes de la royauté. Leur visage est couvert d’un masque élevé, garni de poils de fauve, rouge également.

A droite et à gauche, les dix-neuf femmes préférées de Samory, littéralement affaissées sous le poids des ornements d’or massif qui leur chargent la tête, la poitrine et les bras, sont rangées dans différentes postures gracieuses. Quelques-unes sont belles d’une façon absolue; trois ou quatre ont un regard d’une intensité étrange, tantôt doux, tantôt cruel, comme celui des panthères.

En arrière encore, une rangée de servantes, les cheveux constellés de verroterie, de corail et d’ambre. Enfin, formant un vaste hémicycle, épais de 20 mètres, la garde du palais composée d’enfants de dix à quinze ans, accroupis à la turque, les jambes croisées, le fusil dans les jambes croisées, le fusil dans les jambes; ils sont échelonnés fort symétriquement du plus petit au plus grand.

Après la lecture de la lettre du ministre de la marine et de celle du colonel Gallieni, qui m’accréditent auprès de lui, l’almamy-émir nous fait asseoir à ses côtés, sur son divan ; après quelques compliments gracieux, il donne ensuite le signal de la fantasia montée à notre intention.

D’abord les cavaliers entrent dans l’arène dans un galop vertigineux arrêté court par moments, par une vigoureuse saccade sur le terrible mors dont la bride arabe est munie. Les fusils sont jetés en l’air et retombent en main en faisant feu. Après un chassé-croisé assez court, ils disparaissent en faisant place à Malinkamory, un des principaux chefs militaires et frère du roi. Il s’avance lentement, entouré de trois cents à quatre cents guerriers pressés autour de lui en une épaisse phalange. Dans cet ordre, qui est pour eux une formation de manœuvre ou de rassemblement pareille à notre colonne double, les fantassins exécutent différents mouvements de parade dans lesquels une mimique d’ensemble joue le plus grand rôle.
Après le frère de l’almamy, cinq ou six chefs de différentes régions font également évoluer leurs hommes. Puis nous assistons à un intermède de bouffons extrêmement curieux. Leurs chants et dialogues sont fort amusant et les femmes de Samory et lui-même daignent en rire.
De tous les assistants, les deux masques costumés de rouge, qui m’avaient frappé à mon arrivée et que je prenais pour des bourreaux, sont les plus réussis. L’extravagance de leur marche, une sorte de boiterie cadencée, leur façon de faire sonner les grelots qui les couvrent, les changements incroyables de physionomie pendant le débit de l’hymne de louanges qu’ils adressent à Samory, en font des Triboulets achevés.
La cérémonie, se termine par des discours d’apparat fort laudatifs pour tous les personnages principaux, Français et Malinkés. Le débit de ces discours est réglé de singulière façon. L’orateur chante ses paroles sur un rythme monotone régulièrement scandé; à ses côtés un griot répète, dans un hurlement puissant, les dernières phrases prononcées.

Campement de la mission

Il est onze heures : chacun, blanc ou Malinké, a hâte de regagner sa demeure. L’almamy se lève, et, après nous avoir souhaité un bon repos, rentre dans son palais où s’engouffrent avec lui une partie de sa garde, tandis que l’autre nous conduit au campement construit à notre intention.
C’est une grossière image des constructions de ce pays, telle qu’on peut la faire en quelques jours, car les travaux n’en ont été commencés que lors de notre passage du Niger. Elle est située à l’extrémité d’une croupe qui se détache du mouvement de terrain sur lequel Bissandougou est bâti. A portée de pistolet, elle s’affaisse sur un vallon ombreux que traverse un ruisseau d’eau limpide coulant sur un lit de fin gravois.
Le plan général de notre campement est un ovale flanqué sur trois faces par des bastions qui renferment nos habitations particulières. Au milieu, une grande cour couverte par un toit de nattes, bordée sur tout son pourtour par les cases en pisé de nos tirailleurs, de l’interprète et des domestiques.
C’est dans cette cour que se tiendront nos réunions lorsque l’almamy ou un certain nombre de personnages de marque viendront nous rendre visite. Une enceinte en palissade garnie de seccos dérobe notre intérieur à la curiosité insatiable des Malinkés.

Cadeau de bienvenue de Samory

Enfin, à trente pas de notre demeure, s’élèvent les écuries, et à côté se trouve le parc qui ne renferme pas moins de cent bœufs et cinquante moutons. C’est le cadeau de bienvenue de Samory qui, sachant combien les Européens apprécient les poulets, les œufs et le lait, y a joint plus de deux cents poules ou coqs, plusieurs milliers d’œufs et d’innombrables calebasses de lait, sans compter le beurre, les bananes et les oranges dont nous ne savons que faire.

C’est trop, beaucoup trop pour les premiers jours, car le lait, le beurre, les œufs, les fruits, tout cela se gâtera vite, et nous devrons le distribuer en aumônes sans en jouir. Plus tard, lorsque ces mêmes denrées nous feront défaut, nous ne saurons à qui nous adresser pour nous les procurer.

Sarangué-Kégni

Et il est de fait que, par la suite, je ne pus obtenir quoi que ce soit des choses nécessaires à notre subsistance, qu’en comblant de cadeaux Sarangué-Kégni (Sarah la blanche et la belle), la sultane valide. Cette excellente femme, outre qu’elle contribua très largement à notre bien-être par les cadeaux envoyés de sa ferme, sut, à mon instigation, faire consentir son maître et seigneur à accepter de moi des rendez-vous secrets, la nuit, dans son palais, entrevues pendant lesquelles nous reprenions sans témoins toutes les questions discutées officiellement dans la journée. Par ce moyen j’arrivais à décider l’almamy à satisfaire à nos demandes, plus sûrement que par un séjour de plusieurs mois durant lequel je ne l’aurais vu qu’entouré de ses conseillers.
Il est donc indiscutable que la femme aimée, au moins dans le Ouassoulou, a une influence occulte des plus sérieuses ; le maître s’en défend ouvertement comme d’une honte, mais cette influence n’est pas moins très réelle. Aussi conseillerai-je volontiers à nos envoyés politiques dans le Soudan de ne pas s’en rapporter aux apparences et aux dires, mais de considérer, dans cette contrée, les femmes comme des influences presque indispensables à utiliser.

Bissandougou

Situé par 11° 15′ de longitude Ouest et 9° 48′ de latitude Nord, à 410 mètres d’altitude, Bissandougou forme deux villes bien distinctes : la résidence de l’almamy-émir et la vieille ville. Cette dernière ne mérite aucune mention spéciale; une muraille à demi ruinée que les maisons escaladent ; quelques beaux arbres à l’intérieur frappent seuls à première vue.

A l’intérieur, rien ne la différencie des villes de la région, à l’exception, peut-être, d’une plus grande somme de soins apportés à la construction des maisons, de plus de propreté dans les rues et, conséquemment, d’un air de bien-être plus apparent. Elle est séparée de la résidence par une plaine basse, large de 500 à 600 mètres, dans laquelle sont tracées des avenues qui vont de la place de la grande mosquée de l’almamy-émir aux deux extrémités de ses murailles. Ces avenues sont bordées d’arbres récemment plantés et protégés par des cages de bambous.

Résidence de Samory

Quant à la résidence de Samory, créée de toutes pièces il y a quelques années et assise sur une croupe gréso-ferrugineuse bordée d’eau courante, elle décèle, même en dehors du palais proprement dit, une grande recherche d’un confort relatif et une propreté exquise.
La demeure de l’almamy-émir en occupe le centre et est dégagée de toutes parts par de larges rues ou de belles places soigneusement sablées. Elle se compose d’une double ceinture de tours basses énormes; une muraille dentelée formant enceinte les réunit les unes aux autres en forme de crémaillère régulière. Au sud, au nord et au couchant, deux corps de garde qui se commandent et où veillent quelques sofas donnent accès dans l’intérieur; du côté du levant, un donjon carré, crénelé, armé de quatre coulevrines, haut d’environ 46 mètres, large de 2o mètres, domine le palais et tous les alentours.
A l’intérieur, une première cour circulaire de grandes dimensions dont le sol est couvert d’un fin caiiloutis, donne accès dans le logement même de l’almamy-émir. Au centre de cette cour, une large marquise recouverte de nattes finement tressées l’abrite en partie des ardeurs du soleil soudanien. Tout au fond se dresse le bâtiment dans lequel se trouve la salle d’honneur.
C’est une tour gigantesque de forme circulaire, d’un diamètre de 33 mètres environ. La muraille, haute de 3 mètres et épaisse d’un mètre, est surmontée d’un toit de chaume conique lamelle à l’intérieur de branches de palmiers d’eau, jointives et passées au feu, ce qui leur donne l’aspect du vieil acajou. Ce toit déborde à l’extérieur de plusieurs mètres et est soutenu par deux rangées de piliers sculptés en forme de colonnes torses ; il dessine ainsi tout autour du bâtiment une large galerie circulaire dans laquelle s’ouvrent trois portes basses fermées par des battants en bois précieux ornés de curieuses ferrures.
Au dedans, le sol est fait d’argile battue et durcie au feu; tout à l’entour règne une large banquette de laquelle se détache une estrade couverte de tapis, sur laquelle se tient l’almamy. Aucun ornement sur les murailles, couvertes d’une teinture uni forme gris perle, si ce n’est une moulure festonnée en forme de corniche.
Le sommet du cône aplati qui porte le plafond est à plus de 13 mètres au-dessus du sol.
En traversant cette salle, on arrive dans une deuxième cour également circulaire formée par les logements particuliers de l’almamy-émir. Elle est circonscrite par des tours basses juxtaposées et bordées d’une galerie qui permet d’aller extérieurement de l’une à l’autre sans s’exposer au soleil.
Enfin, au fond de cette dernière cour s’ouvre le donjon. La salle basse est soutenue par des piliers en briques surmontés d’un chapiteau carré, sur lequel repose le plancher de l’étage, plancher fait de madriers jointifs recouverts de briques. Un escalier coudé, muni d’une rampe, tiré d’un seul bloc d’argile durcie, conduit aux appartements supérieurs ornés d’étoffes, d’armes et d’objets d’art de fabrication européenne. A chaque angle, une coulevrine en batterie protège les abords du palais.
Au dehors, des rues très larges et bien entretenues séparent les demeures des femmes de l’almamy-émir et de leurs gens de celles des principaux personnages de la cour. Elles sont construites sur le plan de la demeure de Samory, mais toutes les proportions en sont fort réduites. Enfin, en dehors de la résidence, l’entourant d’un épais fouillis de cases mal construites et mal entretenues, sont groupés les logements des sofas; la façon irrégulière dont elles sont réparties et leur malpropreté extérieure déparent fort les abords de la ville et lui font perdre en partie son cachet d’originalité.
L’idée qui a présidé à la construction de la résidence de Bissandougou a été de faire grand et confortable, tout en conservant les caractères particuliers des habitations mandingues.

Grande mosquée

Cette même idée se retrouve dans la grande mosquée. Il eût été cependant facile à l’almamy-émir d’élever un bâtiment d’une architecture semblable à celle des mosquées du Bâté, qui sont de mauvaises copies de l’architecture arabe, introduite dans le pays, il y a une cinquantaine d’années, par Mahmadou, roi de Kankan. Il avait vu et avait dû admirer, alors qu’il n’était qu’un guerrier heureux, le palais du roi Mamby de Kangaba, qui passait pour une merveille et  qui, chose à noter, rappelle dans son ensemble les grandes lignes de l’art égyptien. Mais, avec cette finesse de jugement qui lui est propre, il a pensé faire mieux en donnant à ses ouvriers la tâche de se perfectionner en ce qu’ils savaient faire plutôt qu’en exigeant d’eux un travail qui révélerait leur inexpérience, en édifiant un bâtiment bâtard et sans proportions dont riraient les chérifs maures du Macina qui viendraient à sa cour.
C’est ainsi que la mosquée fut construite, comme son palais, à la mode du pays, mais dans des proportions telles que nulle part elle n’a son égale.
Elle occupe une superficie de 1600 mètres carrés enceints par une muraille artistement ornée de moulures de formes géométriques. Une galerie, soutenue par des piliers ouvragés, l’enveloppe sur ses quatre faces. A l’intérieur, deux rangées de colonnes la partagent en trois nefs raccordées à l’est par un vaste hémicycle où se tient le marabout. Le toit, en forme de pyramide quadrangulaire, couvre le tout ; il est soutenu par un inextricable fouillis de poutres énormes qui prennent appui sur la muraille et les piliers. Une forêt entière a dû être employée à la construction de cette charpente, haute de haute de 20 mètres. A l’extérieur, les angles dièdres du toit sont ornés d’une série d’arêtes allant de la base au sommet ; le couronnement est formé d’un large croissant.
Une grande place carrée, plantée d’arbres régulièrement alignés, la dégage de toute part, tandis que trois vérandas solidement construites permettent aux fidèles et aux désœuvrés de converser commodément à l’ombre en attendant l’heure du salam.
C’est sur cette place que, tous les vendredis, en sortant de la mosquée, l’almamy-émir vient entendre les réclamations ou les doléances de ses sujets venus quelquefois des parties les plus éloignées de son empire, pendant que ses fils, à cheval, en grand équipage et suivis de leur gens, font la fantasia et apprennent à faire manœuvrer leurs troupes.

Une grande place carrée, plantée d’arbres régulièrement alignés, la dégage de toute part, tandis que trois vérandas solidement construites permettent aux fidèles et aux désœuvrés de converser commodément à l’ombre en attendant l’heure du salam.

C’est sur cette place que, tous les vendredis, en sortant de la mosquée, l’almamy-émir vient entendre les réclamations ou les doléances de ses sujets venus quelquefois des parties les plus éloignées de son empire, pendant que ses fils, à cheval, en grand équipage et suivis de leur gens, font la fantasia et apprennent à faire manœuvrer leurs troupes.

Bissandougou, ville et palais, est entoure de tous côtés par une ceinture de collines dont les flancs sont couverts de riches cultures. Les maisonnettes des captifs qui les entretiennent émergent çà et là des bouquets de bois qui les couronnent. Entre cette verdoyante ceinture et les pentes douces qui descendent de la ville, coulent deux ruisseaux qui cachent, sous une épaisse frondaison, des eaux vives et limpides.

En un mot, vu à quelque distance, Bissandougou a plutôt l’aspect frais et riant du chef-lieu d’une vaste colonie agricole que de la résidence du chef redouté d’un vaste empire.