Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 9

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre IX
Bissandougou

  • Séjour à Bissandougou et signature du traité
  • Aperçu géographique et historique succinct de l’empire du Ouassoulou
  • Organisation politique et militaire de l’empire
  • La place de Grève à Bissandougou
  • Mort tragique de deux princesses royales

Il n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage de faire l’historique des négociations pénibles qui s’ouvrirent à Bissandougou, dès le lendemain de notre arrivée, pour arriver enfin à la conclusion d’un traité de protectorat plaçant l’empire de Samory sous notre influence directe. J’ai longuement expliqué plus haut les causes exigeant impérieusement l’obtention de cet acte et les résultats qu’il exercerait sur l’avenir du Soudan français.

Pendant un long mois Samory fut partagé entre la crainte d’avoir à lutter de nouveau contre nous, et celle de porter atteinte à son prestige et à ses richesses en se reconnaissant officiellement notre vassal, et surtout en nous abandonnant la rive gauche du Niger. Cette région lui rapportait en effet, bon an, mal an, quelques centaines de mille francs rien que par le prélèvement de la dîme sur l’exploitation des mines d’or.

Aucun des déboires qui attendent habituellement les négociateurs européens en pays soudanien ne nous fut épargné, et, pendant quelques jours, les négociations furent rompues. Je dus alors, à tout hasard, transformer notre campement en un véritable fort, où nous aurions au besoin chèrement vendu nos vies.

Si cependant j’ai réussi, j’attribue ce succès à l’attitude très nette que nous avons prise dès l’ouverture des négociations.

Malgré la puissance de Samory et la grande étendue de son empire, nous avons toujours traité avec lui en affirmant hautement notre supériorité et la condescendance du gouvernement français qui daignait offrir sa protection à un chef noir dont la puissance, somme toute, était à peu près nulle en comparaison de la nôtre. Certes, nous avons dû observer, ce faisant, tous les ménagements que comportaient la situation du monarque noir et le prestige dont il était entouré ; mais nous n’avons jamais admis que les bases d’une entente entre nous fussent établies sur un traitement d’égalité.

Nous livrons cette ligne de conduite à l’appréciation de ceux qui auront à négocier par la suite avec d’autres souverains soudaniens, en les priant de noter son plein succès enregard des résultats parfois dérisoires obtenus par des explorateurs qui avaient pensé réussir en flattant leur extrême vanité.

Le 25 mars 1887, l’almamy Samory, émir El-Mouménin, signait en présence de toute sa cour et des gouverneurs de ses provinces, le traité que je lui soumettais. Par cet acte, les limites du Soudan français sont reportées jusqu’au Niger, de Déguella à Tiguibiri, et au Bafing-Tenkisso jusqu’à sts sources; l’almamy Samory place ses États sous notre protectorat, ce qui étend notre influence directe au delà de Tengréla dans l’Est, et aux portes de Sierra-Leone à l’Ouest ; enfin, un traitement de faveur est assuré à notre commerce.

Outre ce magnifique résultat, nous avons obtenu que les gouverneurs des régions riveraines du Niger, investis par l’almamy de leur administration, devront aider à l’approvisionnement de ceux de nos forts situés sur le grand fleuve. Ils ont reçu ordre de favoriser les opérations de nos agents sur les marchés de bestiaux et de grains de leurs provinces ; l’almamy lui-même nous a promis de faire, dans nos escales, tous les achats nécessaires à son armée et à sa cour.

Enfin, pendant notre séjour à Bissandougou, nous avons réussi, chacun de notre côté, à mener à bien les travaux divers qui nous incombaient.

Le docteur Fras a mis à profit ses loisirs pour prendre journellement de nombreuses observations météorologiques, des mensurations anthropologiques, des photographies et des échantillons de toute sorte qui aideront puissamment à la connaissance de cette intéressante région.

Le lieutenant Plat a mis au net ses travaux topographiques de Niagassola à Bissandougou, levé le plan à grande échelle de la capitale et de ses environs et a dessiné avec un véritable talent un grand nombre de sites et de types : le croquis de l’almamy, qu’il fit de mémoire après un long palabre auquel il assistait, a toute la valeur d’un portrait et est parfaitement ressemblant.

Moi-même, grâce à la connaissance de la langue mandingue, je pus tirer des divers personnages avec qui j’étais en relation les renseignements suffisants pour l’établissement d’une carte des Etals de l’almamy, écrire leur histoire, leur organisation actuelle et leurs mœurs.

Aussi, le 26 mars, lorsque nous prîmes congé (lire plutôt 26 avril) de l’almamy-émir El-Mouménin, nous pouvions considérer notre tâche comme terminée, bien que nombre de nos documents fussent incomplets. Mais la fatigue du voyage et le climat de Bissandougou nous avaient fortement éprouvés ; de plus, Samory, qui réunissait une armée pour marcher contre un de ses voisins de l’Est, le roi bambarra Thiéba, avait hâte de nous voir quitter ses États. Il nous fallut donc, malgré le vif désir que nous aurions eu à pousser nos recherches plus avant, prendre le chemin du retour ; nous le choisîmes du reste à travers des régions non encore explorées, de façon à contribuer, autant qu’il était en notre pouvoir, à la connaissance aussi complète que possible de notre vaste domaine soudanien.

L’empire du Ouassoulou, créé de toutes pièces en ces dernières années par l’almamy-émir Samory, a été souvent désigné sous le nom que je lui donne ici. Quoique cette dénomination soit impropre, puisque le Ouassoulou n’en est qu’une province, nous l’avons cependant adoptée en raison de la superficie de cette province et de la densité de sa population, bien supérieure à celle des autres régions de l’empire; au reste, nous avons suivi en cela la coutume adoptée par les Mandingucs de la rive gauche du Niger et par tous les diulhas (colporteurs) en relation avec lui.

Ses limites englobent les Etats frontières dont l’énumération suit :

En partant de l’Ouest, près de Sierra-Leone et de Benty, sur la côte de l’océan Atlantique : le Tamiani, le Lokko, le Tambaka, le Talla, le Ta-misso, le Houbou, le Baïlo, le Morébélédougou, le Baleya, le Kolakonta, le Diouma, le Kéniéra ;
Au Nord : le Manding, le Bana, le Baninko ;
A l’Est : le Kabadougou, le Ouorodougou, le Kentilédougou;
Au Sud : le Bouley, le Mousardougou et les frontières de la république de Libéria-Monrovia.

Il embrasse ainsi environ six degrés en longitude et cinq en latitude ; soit, en longitude, du degré 8° 20′ Ouest au degré 15° 0′, et en latitude, du degré 8° 10′ Nord au degré 12° 30′ Nord; sa superficie probable est de 360 000 kilomètres carrés, et sa population d’un million cinq cent mille habitants.

Sauf à l’Ouest et au Nord-Ouest, où le Bafmg-Tankisso et le Niger établissent, depuis le traité de Bissandougou, une ligne de démarcation absolue entre cet empire et les pays voisins, partout ailleurs sa frontière est indiquée par une vaste bande de terrain, large parfois d’une cinquantaine de kilomètres, entièrement dépeuplée et dévastée, où se donnent rendez-vous les pillards des régions limitrophes.

Les races qui la peuplent sont des Mandingues et des Bambarras, mélangés presque partout, et quelques Peulhs, établis dans des villages, épars çà et là, qui indiquent, par la ligne qu’ils déterminent, la route du grand exode fellah qui s’est épanoui aux xm e et xiv c siècles sur toute l’Afrique occidentale. La langue parlée est le malinké ou langue mandingue; la langue écrite, l’arabe légèrement altéré.

La géographie physique de l’empire est presque entièrement celle du Niger supérieur, dont il embrasse les sources et les principaux affluents, tels que le Bafing-Tankisso, le Milo, le Yandon, le Bagué, le Ba-Oulé, le Bafin, tous navigables aux canonnières.

Au point de vue orographique, il est formé de deux grands plans inclinés, l’un au sud-ouest, l’autre au nord-est, et dont la ligne d’intersection porte sur les cartes l’appellation de monts Loma.

Nous n’étudierons pas le premier de ces plans, que nous n’avons pas parcouru, mais qu’une mission dirigée par mon excellent ami le capitaine Oberdorf 1 , de l’infanterie de marine, doit reconnaître dans le cours de cette campagne. Quant au second, il va en s’épanouissant sur une large superficie, limitant ses derniers grands ressauts à une ligne longue de 400 kilomètres environ, orientée nord-ouest sud-est, passant par Sakhoya, Bala-tokoro, Soïla, Zoïla, Diakoura, Kinitoumanibara, Segala, Ouguiné. Il est formé par une succession de plateaux inclinés au nord-est, terminés brusquement par des gradins dont la hauteur va s’ac-croissant progressivement en approchant des monts Loma. Des grès durs, des quartz et des minerais de fer très durs entrent en partie dans sa structure. La désagrégation rapide de ces roches accentue de plus en plus l’escarpement des gradins.

Les eaux pluviales, relativement abondantes, dont l’écoulement est favorisé par une pente rapide, s’y sont frayé de profondes et abruptes vallées et ont édifié par leurs apports alluviaux une série régulière de cônes de déjection qui vont s’étalant sans interruption, entre chaque rivière, sur toute la ligne Sakhoya-Ouguiné.

1. Le capitaine Oberdorf est mort au cours de cette mission. Le lieutenant Plat, qui était son second et lui a succédé, a heureusement dirigé cette mission jusqu’à Benty, notre poste avancé prés de Sierra-Leone, après avoir fait signer à l’almamy du Fouta-Djallon un traité de protectorat qui place ce pays sous notre autorité (février 1888).

Telle est l’origine 4u dépôt ferrugino-gréseux très épais au sommet du cône qui va en diminuant de puissance aux approches de la ligne Kéniéra-Bougoula Tengréla, pour faire place, au delà, aux sables et aux argiles du Baninko, du Kéniédougou (pays du sable), du Canadougou et du Kamia-dougou.

La conformation physique de la région et sa composition géologique expliquent facilement le régime des cours d’eau qui l’arrosent.

Au contraire des affluents du Bafing, la presque totalité de ceux du Haut-Niger se forment par ruissellement. Les eaux de mille ravines, à l’époque des grandes pluies, descendent des hauts plateaux, en torrents impétueux, dans de profondes entailles qu’elles ont creusées en régularisant la pente de leur cours. Bientôt elles atteignent la zone d’atterrissement Là, leur lit s’étale, s’élargit au détriment de la profondeur, en remaniant sans cesse les masses graveleuses et sableuses arrachées au massif des monts Loma.

Enfin, arrivées dans les grandes plaines du centre et du nord-est, elles s’encaissent profondément, creusant leur lit à chaque hivernage dans les sables, d’abord, puis dans les argiles du sous-sol découpées en terrasses, en berges et en barrages croulants pendant la saison des basses eaux.

L’empire du Ouassoulou est ainsi physiquement partagé en trois régions distinctes : la région des hauts plateaux, des moyens plateaux flanqués de cônes de déjections, et celle des plaines.

Les deux premières, plus près de l’équateur et mieux arrosées, grâce à leur altitude, sont sillonnées d’innombrables ruisseaux et participent, dans une plus large part, du climat et des productions tropicales. Le riz, le manioc, lacassave, les niam-bis, les diabrés, les tarots, les ignames, les oranges, les bananes, les papayers y sont abondants, tandis que la culture du maïs et du mil y est à l’état d’exception.

Dans la dernière, au contraire, toutes les cultures du Soudan français se retrouvent, mais avec une richesse de production bien supérieure. Le riz, dans le lit supérieur des rivières, le maïs, le mil dans toutes ses variétés, le fonio, les arachides, lekarité, en sont les principaux produits agricoles.

Les lianes à caoutchouc et à gutta-percha (go’ùi-gué et saba) et le doundaké ou quinquina africain leur sont communs ; il en est de même pour l’indigo, le coton, ainsi qu’une grande variété de plantes ou d’arbustes tinctoriaux ou médicinaux.

Le règne animal, en revanche, se ressent peu de cette différence qui n’est sensible sur les plateaux que par une diminution de la taille des animaux domestiques. On y rencontre communément toutes les variétés d’antilopes et de biches, le buffle, le sanglier, le lièvre,  l’éléphant, la girafe, l’hippopotame, la panthère, la hyène, le chacal, le chat-tigre, le jaguar, le lynx; toutes les variétés d’échassiers; l’aigle, le milan, l’épervier, l’outarde, le canard sauvage armé, le faisan, la poule de Pharaon, la poule de rochers, la pintade, la perdrix et une infinité d’oiseaux au plumage cha toyant, depuis le perroquet, le cardinal jusqu’au colibri et àFoiseau-mouche. Les animaux domestiques y sont le cheval, l’autruche, le bœuf, le mouton, les poules de très petite taille, etc., etc.

Quant aux races humaines qui peuplent ces trois régions, elles sont tellement mélangées par le régime séculaire de la captivité, que seule une étude approfondie et des mensurations nombreuses permettront de reconnaître les caractères distinc-tifs des peuples aborigènes. D’une façon générale, on peut dire que l’habitant de l’empire du Ouas-soulou est au physique de très haute taille, très vigoureux des extrémités supérieures et des reins, le front haut, l’œil intelligent et bien ouvert, le nez moins épaté que celui du noir des côtes l’angle facial peu prononcé, les extrémités très fines et la peau couleur de chocolat.

Au moral, il est intelligent, laborieux, fort industrieux, mais léger de caractère et trop enclin à considérer la guerre comme un moyen rationnel de s’enrichir.

L’hydrographie de l’empire est celle de tout le bassin supérieur du Niger ; la mission du Ouas-soulou en a fait l’objet d’une étude spéciale, en raison de l’importance que doit avoir pour notre commerce la navigabilité des rivières et des il cuves qui l’arrosent. Le cadre de cet aperçu sur cette intéressante région n’en comporte pas un examen môme succinct ; qu’il nous soit seulement permis de dire, pour indiquer tout le parti que nous pouvons tirer d’une alliance commerciale avec cet empire, que plus de 1800 kilomètres de navigation fluviale y sont ouverts aux bâtiments d’un tirant d’eau moyen de 0 m,60 aux basses eaux et de l m ,50 aux hautes eaux, c’est-à-dire pendant six mois de l’année. Nous ajouterons que sur les rives du Niger ou de ses grands affluents se trouvent les grands centres ou marchés de l’empire, dont quelques-uns, comme Sansando, Kankan, Kankaré, Kona, Bougoula, ont une population de 5000 à 6000 habitants.

L’empire de l’almamy-émir Samory, ou empire du Ouassoulou, est un assemblage de petits États, autrefois indépendants. Continuellement armés les uns contre les autres par l’irrésistible passion de s’enlever réciproquement quelques captifs ; tantôt vaincus et décimés, tantôt vainqueurs, mais affaiblis par les combats, ils étaient menacés d’un dépeuplement complet, lorsque la main vigoureuse de l’almamy, les groupant en un seul royaume et leur donnant la communauté des intérêts, a arrêté le cours de ces guerres perpétuelles et a ouvert, aux habitants de ces régions, une ère de prospérité relativement grande.

Leur histoire est à peu près inconnue ; la tradition seule pouvait nous la transmettre. Mais, devant le nombre considérable d’événements nouveaux qui se produisaient chaque année, disloquant une confédération pour en créer une nouvelle, déplaçant parfois la population entière, elle a fini par se perdre presque complètement. Quelques épisodes seuls, plus ou moins typiques, ont surnagé, mais ils sont bien insuffisants pour éclairer les ténèbres sanglantes dans lesquelles ces malheureux peuples ont vécu de longs siècles.

Cependant, en nous aidant de quelques chants de guerre et de récits plus ou moins tronqués qui nous ont été faits, nous avons pu, au moins pour la partie occidentale de l’empire, retracer à grands traits, de non l’histoire la région dans ces derniers temps, mais plutôt la biographie des divers chefs qui l’ont tour à tour dévastée.

Lorsque El-Hadj-Omar, le grand prophète noir, revint de La Mecque, il fit connaissance à Kankan d’un jeune homme nommé Mahmadou (Mahmadi, Mohammadi, Mohammed, Mahomet en français), célèbre déjà par sa piété et sa valeur. Il se l’attacha et il devint bientôt un de ses conseillers favoris. Mais au siège de Dinguiray, dernier refuge de la puissance dialonkaise (race aborigène), quelque dissentiment s’étant élevé entre eux, Mahmadou le quitta et rentra dans sa ville natale. Sa renommée l’y avait précédé, et, d’un commun accord, ses compatriotes le prirent pour chef.

Kankan est à la fois un centre commercial très actif et une cité religieuse fanatique. Aussi fut-il facile à son nouveau chef de lever, sous le couvert de la religion, mie puissante armée avec laquelle il jeta l’épouvante et la ruine jusqu’au fond du Ouassoulou.

La rive droite du Niger s’était donnée à lui ; mais, des bords du Bagué, le Bambarra Diéri, jaloux des succès de Mahmadou, vint à sa rencontre à la tète de forces innombrables. La lutte entre le cafri (païen) et le serviteur de Dieu dura plusieurs années avec des chances diverses, et chaque adversaire était, comme il est de coutume, plus occupé à enlever d’inoffensifs villages et à faire des captifs, qu’à risquer sa vie dans une lutte sans profits.

Cependant le vide se faisait autour des deux armées, et celle de Diéri, affamée, se décida à prendre pour objectif la riche ville de Kankan, en passant par le Toron, que la guerre avait respecté jusqu’à ce jour et qui regorgeait de vivres.

On montre encore à mi-chemin de Tinti-Oulé et de Kankan un énorme tas de pierres en forme de trémie, résultat du dénombrement que fit de son armée le chef bambarra avant l’attaque de la ville. Nous en avons donné la description dans le chapitre précédent. Si la légende est vraie, Mahmadou avait été prudent en ne résistant pas en rase campagne à pareille invasion et en s’enfermant dans sa capitale.

Le siège dura quatre mois et la ville fut prise et dévastée ; mais le château du chef, qui servait de réduit à la place, tenait toujours, et Diéri ayant été tué en lui donnant l’assaut, son armée se dispersa, poursuivie par les gens de Kankan et du Toron, qui en tuèrent et en prirent un grand nombre.

Les récits fabuleux qui courent sur Diéri sont, pour quelques-uns, intéressants à rapporter à cause de leur similitude avec certains faits merveilleux des contes arabes.

Il nous a été conté par plusieurs personnes, et avec la plus parfaite conviction, que ce roi avait passé un pacte avec le diable. Celui-ci, en échange de son âme, lui avait fait don d’un tapis qui relevait et le soutenait dans les airs lorsque Diéri voulait se reposer à l’abri de toute surprise ou examiner l’ennemi. Ce tapis magique fut cause de sa perte. A l’assaut du tata central (enceinte fortifiée) de Kankan, il eut la funeste idée de l’étendre dans la cour de la mosquée pour planer au dessus des assiégés. Mais lorsqu’il fut à une grande hauteur, Dieu, pour le punir de la violation de sa demeure, déchira le véhicule diabolique, et Diéri, précipité dans le vide, vint s’abattre en tournoyant sur la muraille ennemie, où il se brisa.

Cette victoire inattendue fut la dernière de Kankan-Mahmadou, car elle lui donna une autorité sans conteste sur tous les pays voisins. Pendant les dix années qu’il vécut encore, il s’occupa d’œuvres pies et construisit les mosquées actuellement en ruine de Kankan et de Niafadié, dont il avait fait une sorte de ville sainte.

Il mourut vers 1850. Son fils aîné, Dianabou-Farima-Mori, lui succéda, et avec lui allait disparaître la prédominance momentanée de Kankan.

Les Mandingues sont, sous une apparence abrutie qu’ils savent prendre devant un chef puissant, de fins observateurs. Ils avaient depuis longtemps jugé celui qui, à la mort de Mahmadou, devait les commander ; ils le savaient, indulgent et bon, hésitant de caractère et sans énergie. Aussi, le jour où, prenant le pouvoir en main, Mori ordonna aux chefs qui obéissaient à son père de venir à Kankan lui rendre hommage, très peu répondirent à son appel.

Il chargea son frère cadet Moriba, dont il avait fait son généralissime, de les ramener en l’obéissance. Mais celui-ci, plus occupé de plaisirs que désireux de gloire, mena si négligemment les opérations, que, battu en plusieurs rencontres, il vit son armée réduite presqu’à néant par la désertion ou la trahison et bientôt complètement battue à Kanguela par les Ouassouloukés.

Dans ce pays, la fidélité au chef et le patriotisme d’où naissent les dévouements héroïques, qui souvent changent le sort des armes dans les situations les plus critiques, sont choses inconnues. Le guerrier reste à l’armée tant qu’il y trouve, avec peu de danger, de bonnes occasions de pilleries ; mais dès que la fortune adverse se présente avec son cortège de privations et de fatigues, il remplit secrètement sa peau de bouc au magasin à riz de son chef et retourne prudemment se cacher chez lui, attendant la tournure que prendront les événements.

C’est ainsi que Moriba, défait de nouveau à Fokhotera malgré les renforts que lui envoyait son frère, dut, pour continuer la lutte, implorer l’aide du roi Koulaba-Maihby, de Niagassola, dont les guerriers étaient alors fort en renom. Celui-ci répondit à son appel, et bientôt tous les villages situés entre le Fié et le Bagué étaient enflammes et de longues caravanes de captifs prenaient la route du Manding. Puis, lorsque son armée ne trouva plus rien à prendre dans ce malheureux pays, Mamby repassa le Niger non sans avoir, auparavant, chèrement fait payer à Moriba, par un présent d’or fin, l’aide qu’il venait de lui prêter.

Cette guerre finit en 1860; elle avait duré dix ans : Kankan-Mori n’était pas mieux obéi qu’à son avènement; mais, en revanche, tout n’était plus que ruines autour de sa capitale, appauvrie elle-même par cette longue lutte.

Le sort malheureux de ses armes dans le Ouas-soulou n’avait pas permis à Moriba de songer à réduire les régions qui se trouvent au sud, h l’ouest et au nord de Kankan.

Toutes s’étaient déclarées indépendantes.

Dans le Toron, Bitiké-Souaré régnait tranquillement à Tinti-Oulé, à 20 kilomètres de Kankan, et paraissait môme ignorer la présence d’un almamy dans cette ville.

Son -Ibrahima, marabout renommé, avait réuni sous son autorité le Konia, les pays de Sissi, de Gankouna, de Torokoto et du Kabadougou.

Le Diouma, sous le commandement d’un cousin du mamby de Niagassola, Namakhan, fort de son alliance avec la capitale redoutée des montagnards de la rive gauche, allait jusqu’à fermer la route aux gens du Bouré venant à Kankan traiter de leur or.

Le Balimakana pillait les villages du Bâté voisins de ses frontières.

Le Sankaran, le Baleya, le Kolakonta, le Hamana, unis en confédération, barraient aux commerçants de Kankan les routes de Dinguiray et de Sierra-Leone.

Enfin le Manding de la rive droite, commandé par Minaba-Mamby, frère cadet du roi de Niagassola, avait arrondi son territoire aux dépens de Mori, qui s’était tenu coi, craignant d’attirer à Kankan les montagnards de la rive gauche.

En 4865, une incursion des -Ouassouloukés dans le Bâté le détermina cependant à chercher de nouveau à réduire ce pays; son frère partit à la tête d’une armée composée en partie de couli-balys du Kéniéradougou, sous le commandement de Fali-Moussa, chef de Koundian, et de guerriers du Bâté. Une sorte de dualité dans le commandement rendit vaine la valeur reconnue des gens de Reniera. Les troupes alliées furent battues à Kobisona (Ouassoulou), et, pendant que Fali-

Moussa s’enfuyait à Koundian, Moriba rentrait à Kankan presque seul (4866).

Pendant que ces derniers événements se passaient, un nouveau personnage entrait en scène et allait, avec une habileté rare, mettre à profit les dissensions de tous ces peuples pour relever l’empire de Mahmadou et l’accroître même jusqu’aux limites les plus reculées du Soudan occidental.

Nous relatons ici la légende qui court dans l’empire du Ouassoulou sur les origines de ce chef remarquable : outre l’intérêt que peut avoir l’histoire de Samory, qui est en quelque sorte le Bonaparte soudanien, sa vie, telle qu’elle nous a été maintes fois contée, a un côté touchant dans l’amour profond qu’il avait voué à sa mère et et d’où sont nées son ambition et sa fortune.

Il y a vingt-sept ans environ végétait à Sanankoro, dans le Konia, un diulah très besogneux nommé Lakhanfîa-Touré, marié à une Camara du nom de Sokhona; leurfilsaîné âgé de dix-huit ans, Samory, faisait vivre ses parents du colportage de marchandises de traite sur les marchés du Ouassoulou. Un jour, au retour d’une tournée de plusieurs mois, il ne trouva plus sa mère au foyer paternel ; pendant qu’elle travaillait aux champs, elle avait été enlevée par des pillards ennemis. Samory l’adorait et sa douleur fut immense ; mais ce petit colporteur était déjà un homme énergique et d’une volonté de fer. Au lieu de s’abandonner au désespoir, il jura de retrouver sa mère et de la délivrer; et jetant sur son épaule son fusil et sa peau de bouc, il se mit en campagne pour apprendre où elle avait été conduite. Bientôt il sut que la razzia dont elle avait été victime était l’œuvre d’un parti de guerriers de Sori-Ibrahima, marabout fort en renom et roi du pays de Gankouna et de Torokoto, suzerain de sa ville natale. Sept jours démarche séparent Médina, résidence d’Ibrahima, de Sanankoro; le septième jour au matin le futur émir se présentait amaigri, mourant de faim, vêtu de loques, devant le puissant chef qui retenait sa mère captive.

Il lui dit pourquoi il était venu, et le supplia de rendre la liberté à Sokhona-Camara, en l’acceptant en échange comme captif. Fatigué, émacié, les genoux tremblants encore de la fatigue de la marche, fluet comme les jeunes gens en pleine croissance, ce n’était qu’un captif de peu de valeur, en comparaison de Sokhona, alors dans toute la force de l’âge, vigoureuse, vaillante et encore capable d’avoir de beaux enfants. Aussi le chef noir n’avait garde d’accepter pareil échange, et Samory eut beau se rouler à ses pieds, il demeura inflexible ; cependant il lui dit en plaisantant :

« Beau fils, si tu veux racheter ta mère, reste chez moi. Tu travailleras, et lorsque je jugerai suffisants les services que tu m’auras rendus, tu pourras retourner avec elle à Sanankoro; mais je crains bien que tu ne meures à la tâche, et peut-être ferais-tu bien de rentrer seul dès maintenant chez ton père. D’après les lois du pays, un tiers du butin eût dû lui appartenir et suffisait bien au delà à racheter les services que tu m’auras rendus, tu pourras retourner avec elle à Sanankoro; mais je crains bien que tu ne meures à la tâche, et peut-être ferais-tu bien de rentrer seul dès maintenant chez ton père. »

Le pieux jeune homme se cramponna à oet espoir si vague et si plein de réticences menaçantes. Que lui importait la vie sans sa mère ! Il accepta donc cette offre avec reconnaissance et demanda à servir à la guerre.

Le lendemain même, Ibrahima ordonnait qu’il ferait partie d’une expédition projetée à l’égard d’une ville extrêmement forte et vaillamment défendue, contre laquelle plusieurs fois déjà ses troupes avaient échoué.

Arrivé devant le rempart avec toute l’armée, pendant que ses chefs se consultaient sur les moyens d’attaque, Samory, fatigué de leur lenteur, se précipita sur la muraille, brandissant son fusil, et, s’aidant d’une branche fourchue, il l’escalada au milieu d’une grêle de balles. Les guerriers du marabout, électrisés par son exemple, se jetèrent sur ses traces et le délivrèrent en s’emparant de l’enceinte au moment où, accablé sous le nombre, il allait succomber.

Le pieux jeune homme se cramponna à cet espoir si vague et si plein de réticences menaçantes. Que lui importait la vie sans sa mère ! Il accepta donc cette offre avec reconnaissance et demanda à servir à la guerre.

Le lendemain même, Ibrahima ordonnait qu’il ferait partie d’une expédition projetée à l’égard d’une ville extrêmement forte et vaillamment défendue, contre laquelle plusieurs fois déjà ses troupes avaient échoué.

Arrivé devant le rempart avec toute l’armée, pendant que ses chefs se consultaient sur les moyens d’attaque, Samory, fatigué de leur lenteur, se précipita sur la muraille, brandissant son fusil, et, s’aidant d’une branche fourchue, il l’escalada au milieu d’une grêle de balles. Les guerriers du marabout, électrisés par son exemple, se jetèrent sur ses traces et le délivrèrent en s’emparant de l’enceinte au moment où, accablé sous le nombre, il allait succomber.

D’après les lois du pays, un tiers du butin eût dû lui appartenir et suffisait bien au delà à racheter sa mère. Ibrahima lui fit observer, tout en le complimentant, qu’il ne pouvait en être ainsi; car, d’après leur convention, il devait rester seul juge de la valeur des services rendus et seul maître du butin qu’il pourrait lui procurer. Samory ne se découragea pas, et pendant sept ans, sept mois et sept jours, il rendit son nom fameux en combattant pour sa mère.

Enfin Ibrahima ne s’opposa plus à ce qu’elle retournât libre à Sanankoro; mais il aurait voulu garder en même temps un guerrier aussi redoutable et d’aussi grand renom que Samory. Il lui offrit de nombreuses richesses pour le décider à rester auprès de lui en qualité de généralissime; mais celui-ci refusa, et, laissant à Médina tous les présents qui lui avaient été faits en récompense de sa valeur, il reprit son méchant fusil et les loques avec lesquelles, sept ans auparavant, il s’était présenté à Ibrahima; puis s’estimant payé au delà de ses souhaits par la liberté qu’il avait rendue à sa mère, dégagé de toute reconnaissance, il regagna la pauvre demeure de son père.

La même année Bitiké-Souané, roi du Toron, lui fit offrir le commandement suprême de ses troupes, qu’il accepta. C’est à la cour de ce dernier, pendant qu’il était son généralissime, et à l’occasion d’une discussion où Bitiké l’accusait bien à raison de chercher à le supplanter, qu’il reçut de la main de Bitiké un vigoureux coup de bâton au front, dont il porte encore la marque.

En effet, ses succès et sa générosité avaient déjà faits de lui l’idole des guerriers du Toron, auxquels s’étaient joints un grand nombre de ses compatriotes du Konia. Bientôt Bitiké fut réduit au rôle de roi fainéant, et Samory, tout en lui laissant son autorité nominale, disposa en maître de l’arraée. C’est alors que, sur de la fidélité que ne manquerait pas de lui conserver son ancien maître, Samory entreprit de se créer un vaste empire et de reconstituer à son profit l’immense commandement de Kankan-Mahmadou.

Le Kounadougou tomba d’abord sous ses coups, et Famodou, roi de ce pays, fut tué à Bissandougou dans la bataille décisive qui se livra sous les murs de cette ville en 1866, le jour même où l’armée de Kankan était battue devant Kobisona. Cette victoire eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva contre Sori-Ibrahima et appela Samory en libérateur. Sanankoro, habité en partie par des Peulhs, fut la seule localité qui lui ferma ses portes. Après un siège de six mois, le nouveau conquérant s’en empara, puis, en ayant relevé les murs, il en fit sa résidence.

Désormais les rois voisins devaient compter avec lui, car déjà son autorité s’étendait sur les riches et populeux pays du Kounadougou, du Toron et du Konia ; de plus, sa renommée allant croissant, son armée se grossissait chaque jour des meilleurs sofas (captifs guerriers) des princes ses voisins. Aussi Sori-Ibrahima, qui luttait à ce moment contre le Kabadougou révolté, ne put-il pas songer à le chasser de la province qu’il venait de lui arracher. Au reste, il avait vu éclore son génie et craignait de se mesurer directement avec lui.

Depuis leur victoire contre Kankan-Mori, les Etals ouassouloukés avaient rompu l’alliance qui les avait unis dans leur guerre d’indépendance, et étaient retombés dans une anarchie profonde ; grâce à elle, en s’unissant aux uns, puis aux autres, Samory put s’emparer, presque sans tirer un coup de feu, de tout le pays jusqu’au Ba-Oulé (Fleuve Rouge). Déjà le pays de Sissi, le Sanan-foula, le Diago, le Lenguesoro et le Ganan lui appartenaient, lorsqu’une étroite alliance avec le mamby de Kangaba en fit le roi le plus puissant ie la rive droite.

A Niagassola, Koulaba-Mamby, en devenant vieux, avait perdu son activité guerrière et, par conséquent, son autorité; de plus, la place forte de Mourgoula était devenue citadelle toucouleure, et l’almamy qu’El-Hadj-Omar y avait placé le tenait dans une étroite vassalité. Vers 1863, comme je l’ai dit dans l’histoire de Niagassola, Alpha-Oumar, le général toucouleur, l’avait mis dans l’obligation de lever une colonne pour se joindre à son armée qui allait attaquer Kangaba, résidence de son frère cadet. Mamby, obligé de marcher à la tète de ses troupes, avait égaré Alpha dans les montagnes du Sobra, ce qui avait rendu impossible la surprise qu’il méditait de la riche ville de Kangaba; mais les Toucouleurs ne voulaient pas rentrer les mains vides, et il avait dû les conduire à Ouoronina, en face de Figuiera, appartenant également à son frère. Le village avait été enlevé et détruit de fond en comble.

De ce jour les rapports entre les ueux frères devinrent difficiles, et lorsque le roi de Niagassola obtint, deux ans après, de l’almamy de Mourgoula l’autorisation de faire une incursion dans le Ouas-soulou, arrivé à Banko, devant le Niger, il trouva le village désert et toutes les pirogues enlevées par ordre du mamby de Kangaba. Pour punir son frère cadet de cet acte d’hostilité, il brûla Banko; le mamby de Kangaba répondit en détruisant Balan-Mansaïa, près de Balankoumakana.

La guerre était déclarée, et pour Kangaba l’alliance de Niagassola et de Mourgoula devenait une dangereuse éventualité. Pour parer à ce danger, Minaba-Mamby s’allia étroitement avec Samory. Il pensait diriger ce parvenu à son gré et disposer en maître de son armée.

Les deux chefs se rencontrèrent à Kamaro. Là ils jurèrent sur le Coran amitié et alliance indissolubles (1870).

Pendant que ces événements se passaient, Kankan-Mori, après avoir inutilement essayé par les voies pacifiques de rouvrir la route du Niger supérieur au commerce de sa capitale, s’était vu dans l’obligation, sous peine de la voir tomber en ruines, de déclarer la guerre au Sankaran.

Malgré la mauvaise réussite des opérations qu’avait précédemment dirigées son frère Moriba, il lui confia encore le soin de réduire ce pays. Celui-ci mena tout d’abord vigoureusement les opérations et s’empara de Bagué, après avoir battu, chemin faisant, plusieurs détachements ennemis. La colonne de Moriba était relativement faible ; aussi son frère, instruit par des diulkas (colporteurs) qu’une armée nombreuse se réunissait pour Ja repousser, lui donna ordre de rejoindre les frontières du Bâté, où il le renforcerait de façon à le mettre en état de continuer la lutte. Mais Moriba, qui avait trouvé dans Bagué de riches approvisionnements, refusa d’exécuter ce mouvement et s’établit au contraire solidement dans l’enceinte du village, où les guerriers réunis du Sankaran, du Kolakanta, du Baleya et de l’Amana le surprenaient et le tuaient quelques jours après.

A cette nouvelle, Kankan-Mori envoya 2000 gros d’or (le gros d’or vaut environ 15 francs) à Samory afin d’acheter son alliance. Celui-ci accepta, mais à la condition que l’aide qu’il lui donnerait les lierait par une alliance offensive et défensive qui ne cesserait que lorsque tour à tour chacun des alliés serait arrivé à ses fins.

Kankan-Mori voulait venger son frère et rouvrir les routes commerciales du Bouré, de Dinguiray et du Fouta-Djallon ; là se bornait son ambition, son but était connu.

Samory, au contraire, s’était bien gardé de dire à quel moment et comment il se déclarerait satisfait.

L’expédition eut lieu, Barou-Fahmadou, chef de l’armée ennemie, fut tué, et le Sankaran dévasté. Au retour, le Diouma et le Balimakana tombèrent également sous le joug des alliés. Lorsqu’il fallut faire le partage des pays conquis, Samory s’adjugea la part du lion ; il s’annexa toutes ces nouvelles provinces, ne laissant à Mori que le Balimakana, à la condition qu’une partie de la population serait réduite en captivité et servirait à ses achats de chevaux.

Sori-Ibrahima, cependant, n’avait pas perdu l’espoir de reprendre les provinces que Samory lui avait enlevées. Il avait profité de son éloignement pour porter une armée entre cette région et le Sankaran, la coupant ainsi de toute communication avec son ancien captif; elle était commandée par ses deux fils, Amara et  Mori-Layé. Lorsque Samory en reçut la nouvelle, il était occupé à la conquête du Diouma ; hâtant la marche de ses opérations, il se rabattit immédiatement sur Kankan et somma Mori de lui confier une partie de ses troupes pour repousser i’invasion ennemie. Mori, prenant prétexte de la grande réputation religieuse de Sori, lui refusa tout contingent. Samory n’insista pas et lança contre Amara et Mori-Layé ses deux frères Malinkamory et Kémé-Ibrahima. Les fils de Sori furent battus, faits prisonniers, amenés à Bissandougou, et mis à mort quelque temps après.

A l’annonce de cette victoire, Samory avait sommé Mori de comparaître devant lui, à Bissandougou, pour lui demander pardon d’avoir violé la foi jurée. Celui-ci, effrayé des conséquences que pouvait avoir pour lui la haine de ce puissant chef, se disposait à partir, lorsqu’il fut retenu par ses guerriers, qui lui déclarèrent qu’ils préféraient mourir en combattant que de le voir se livrer à son terrible allié.

Samory n’attendait que le refus de se rendre à son invitation pour commencer les hostilités. Pendant qu’un de ses lieutenants, Modi-Dianfin, tenait tète au sud, près de Modioulendougou, à Sori-Ibrahima, Kémé-Ibrahima et Malinkamory se portaient sur  sur Kankan et construisaient deux camps retranchés au sud de cette place, entre les rivières Kémourou et Bohékoura : au nord des possessions de Mori, Nassikha-Mahdi, troisième frère de Samory, menaçait le Bâté par une démonstration sur la route de Niafadié. Lui-même, gardant sous la main un corps d’élite, se tenait en réserve, à l’insu de tous, à Tinti-Oulé.

Les gens de Kankan ne comprirent pas le piège qui leur était tendu. Ils envoyèrent d’abord sur Niafadié une partie de leurs troupes pour masquer Nassikha-Mahdi; puis, prenant pour de la pusillanimité la construction des camps retranchés, ils allèrent leur donner l’assaut avec le reste de leurs guerriers. Reçus très chaudement, ils étaient hésitants, lorsque Samory, prévenu à temps, fondit sur leurs derrières, pendant que ses deux frères, sortis de leurs retranchements, les assaillaient de toutes parts. Un millier d’hommes restèrent sur le champ de bataille, et le lendemain même Kankan était investi.

Le siège dura dix mois, il se termina par la prise de la ville (1873) et la captivité de son chef, qui est encore actuellement retenu prisonnier à Salilin-dougou, dans le Konia.

Pendant ce temps, Nassikha-Malidi avait enlevé les uns après les autres tous les villages du Bâté ut tué Sankariba-Karomoko, le plus jeune frère de Mori, chef de l’armée qui lui avait été opposée.

Si de ce côté Samory était pleinement vainqueur, en revanche une partie des troupes chargées de contenir Sori-Ibrahima venaient d’être enlevées par ce chef et presque entièrement massacrées à Ouorokoro, dans le Sabadougou, sur la frontière est du Toron. Cet échec détermina Samory à en finir avec son ancien maître. Se portant à marches forcées sur Ouorokoro, où Sori se reposait de sa victoire, il le battit et le fit prisonnier après une lutte épique de trois jours, où de part et d’autre des prodiges de valeur furent accomplis (1874).

Sori-Ibrahima fut interné à Garangua, où il est mort il y a peu d’années.

Ce fut à partir de ce jour que Samory prit le titre d’almamy laissé vacant par la disparition de Sori et de Mori, qui en étaient tous deux investis.

Depuis, il se mit rarement à la tète de ses armées, n’ayant plus occasion de les réunir pour combattre un adversaire digne de lui. Il les divisa en sept corps, puis en dix, à la tête desquels il plaça ses frères et ses guerriers les plus dévoués et les plus habiles. Une troupe d’élite toujours prête à se porter au secours d’une de ses armées menacées, ou à châtier quelque province révoltée, restait continuellement à ses côtés, à Bissandougou ou à Sanankoro. Les frontières furent en même temps divisées en huit secteurs : à chacun d’eux un corps d’armée était al taché, avec mission d’opérer toujours en avant. C’est grâce à ce système qu’il étendit ses frontières de proche en proche, d’année en année, jusqu’au jour où il se trouva en contact avec nos colonnes sur le Niger, avec Ahmadou-Cheïkou, sultan de Ségou au nord, le roi bambarâ Thieba à l’est, Libéria-Monrovia au sud-est, la colonie anglaise de Sierra-Leone, le Fouta-Djallon et Dinguiray à l’ouest.

On sait comment la révolte de Koundian, capitale du Sakhodougou, amena les gens de Reniera, restés indépendants jusqu’alors, à entrer en lutte avec l’almamy Samory ; de quelle façon nous fûmes engagés dans cette guerre (1882-1886) qui se termina en 1887, et pendant laquelle Samory s’était emparé du pays du Bouré, des Bidigas, du Siéké et du Manding de Kangaba. Le traité conclu par nous à Bissandougou cette année a rendu ces régions à la France.

Au nord, du côté d’Ahmadou, après une série d’engagements de plusieurs années, Kémé-Ibrahima infligea, à Sanankoro (Bana), une défaite aux fils d’Ahmadou ; ce succès amena l’évacuation de Madiana par les tâlibés (cavaliers nobles de Ségou) et l’occupation du Bana et du Baninko par Samory (1884).

A l’est, la résistance seule de Thiéba, en lutte depuis 1884, empêcha l’empire de l’almany de s’étendre jusqu’aux portes de Kong. Teugréla, tombé en 1878, est entièrement soumis, ainsi que les pays voisins, malgré deux révoltes successives.

Au sud, des plateaux élevés et des montagnes difficiles ont mis un terme à la marche envahissante des armées ouassouloukaises.

Enfin à l’ouest, leur pénétration dans la direction de Sierra-Leone n’a trouvé aucune résistance sérieuse jusqu’aux frontières de cette colonie, tandis qu’elle s’arrêtait au pied du Fouta-Djallon et, après quelques engagements avec les troupes de Dinguiray, sur les rives du Bafing-Tankisso.

Au point de vue politique, l’empire du Ouassou-lou est divisé en cent soixante-deux cantons représentant les anciennes agglomérations de villages qui, avant la fondation de l’empire, obéissaient à un même chef. Leurs dimensions varient entre elles comme un canton de France diffère d’un arrondissement; rarement elles contiennent plus de vingt villages. Celles de ces provinces qui, par leurs richesses et par le nombre de leurs habitants, auraient pu, en cas de révolte, être un danger pour la sécurité de l’empire, ont été divisées en tractions indépendantes les unes des autres. C’est ainsi que, dans rémunération qui nous en a été donnée par le premier ministre de Samory lui-même, beaucoup de noms d’Etats portés sur diverses « cartes par renseignements » ont disparu, de même que nos anciennes provinces ne figurent plus sur les cartes de France.

Cantons ou États formant l’empire de Samory.

AniauaBadougoulaBalakalaBaliniakaua
BamadouBamananouBanaBanadougou
BanankalanBanankoBancoBaninko
BansanaBariBâtéBaya
BêlaBeléyaBeni-MoneteBeredoula
BilamanaBiriBiritibilaBolon
BouaBonindougouBoueBoum
BouniauaBou-noDalaouaDanou
DantoumauaDembelaDiagoDialonfoula
dougou
DiaruénéDiaradouDiénéDiétoulou
DiouiaDiouaa-EuianDiouia-RaualaDiouroula
dougou
DouamaDoulunaFalaukoFamoriba
FarayaFiriaFolouForina
ForondougoubaFoualaFoulalaFouloua
GauauGaukounaGauiokbaGuesaukélé
GuidilaGuitourniouKabadougouKabassarana
KaboloKaïaKalagoulaKamiudou
KanadougouKarafilaKartalaKeleyadougou
KéniédougouKéaiéradougouKiadougouKiriba
KissiKoadougouKokonoKolakonta
KonadouKonémaKoniaKoninko
KonkoéfoulaKouloukalanKouadougouKouingouno
KounonkoroKounoukoroKouraKourouba
KouroulaïminiKouroulamiuiKourouninaLani
Leman-NouLinguesoroLinkoLokko
MafoléMakhanaManaMaudingou
ManimanaManimansiMankaoualé
dougou
 Mankaoua
dougou
MansafindouMaoMarakoMarama
dougou
MousardouNayaNemissanaNianiandou
NianaNiénéuénouNiénenOuassamana
OuassoulouOuladalaOularoOuledé
OuleteOurominaniOuoro-noïPapéré
SabadouSaféSakhodougouSangadougou
SankaranSananfoulaSaragouïaSenefo
SeuondougouSeribadougouSesouinanaSiamanou
SiguekoSilamansiSiuiguidelaSirainan-nou
SissiSolimanaSonoSoulou
TalikoroTallaTamisoTemala
TénéTengrelaTengrenaTentou
TimaniTorokotoToronToun-Oulé
Toui’na   

Les marchés les plus importants de l’empire sont :
…………………………

Les cent soixante-deux provinces de l’empire, que nous avons énumérées plus haut, sont divisées en dix grands gouvernements. Huit d’entre eux forment actuellement secteur autour d’une région centrale qui comprend le Konia, le Toron, le Sabadougou et le Konadougou. Cette région est sous la dépendance directe du premier ministre de l’almamy, dépendance purement nominale, du reste, car elle est exempte de tout impôt et de toute charge, sauf celle d’héberger les gens de l’almamy qui sont de passage.

Les autres gouvernements dont les limites n’ont rien de stable sont les suivants ; ils portent le nom de leur gouverneur :

  1. Gouvernement de Lanka-Fali, partant de la frontière ouest du Konia pour former une bande profonde dirigée dans l’ouest et le sud-ouest, limité par la république de Libéria, Sierra-Leone et le gouvernement de Sissi. Il embrasse toute la région élevée où le Niger prend sa source, désignée sous le nom de pays de Kissi.
  2. Gouvernement de Sissi, borné par le premier, le pays de Kissi-Kissi (Sous-Sous) près de notre colonie de Benty et le Fouta-Djallon.
  3. Gouvernement de Nassikha-Mahdi, frère de Samory, récemment décédé, confié momentanément à Animata-Diara, un de ses généraux. Un des fils de l’almamy doit le remplacer; peut-être sera-ce Dia-Oulé-Karamoko, mais il n’est pas encore désigné. Il comprend la région située entre le Fouta-Djallon, Dinguiray, le Soudan français et le Baninko.
  4. Gouvernement de Massé-Mahdi, fils aîné de l’almamy-émir et son successeur; il s étend sur
    toute la frontière nord jusqu’à Koumina et fait face à Ségou.
  5. Gouvernement de Malinkamory, dont le commandement, retiré à ce prince, vient d’être momentanément confié à un chef de sofas. Situé entre les deux Bagué, jusqu’à hauteur de Balagué, il fait face à Thiéba, ainsi que le suivant.
  6. Gouvernement d’Àlpha-Oumar, cousin de Sa-mory, comprenant un secteur dont l’arc de cercle irait de Balagué à Tengréla. Il fait également face à Thiéba.
  7. Gouvernement de Mody-Fodé, qui comprend  les régions au sud-est de Tengréla.
  8. Gouvernement de Mody-fin-Dian, qui comprend les régions situées au sud et au sud-est du Konia et s’arrête à Mousardou, sur les frontières de la République de Monrovia.
  9. Le Ouassoulou, commandé par Famodou, ancien compagnon d’armes de Samory.
  10. Le Bâté, commandé par le marabout Batourbalaye Chérif.

A côté de chaque gouverneur est installé un chef de guerre, son lieutenant, pris habituellement parmi les chefs de sofas de l’almamy, un marabout et un griot. Les affaires politiques, religieuses ou judiciaires viennent en troisième et dernier ressort devant le gouverneur, qui, cependant, dans les cas graves, doit en référer à l’almamy-émir, avant de prononcer son jugement.

Au-dessous des gouverneurs, les chefs de provinces, pris, selon la coutume mandingue, dans la famille principale et par ordre collatéral, sont chargés de l’exécution des ordres de l’almamy et des gouverneurs. Deux sofas, vétérans de la garde, vivent dans leur résidence, et, sous prétexte d’appuyer leur autorité, sont, en réalité, chargés de les surveiller.

Enfin, dans chaque village, le chef est, en premier ressort, chargé de la police.

Ces deux dernières fonctions sont entièrement honorifiques.

La distribution de la justice a lieu de la façon suivante. Lorsqu’un délit ou un crime vient à être commis, la recherche du coupable incombe aux intéressés. Il est rare que la rumeur publique ne soit pas un moyen d’information suffisant. Si l’accusé est originaire du village ou du canton dans lequel réside la personne lésée, les anciens s’assemblent sur la convocation du chef et sous sa présidence ; les deux parties, représentées par les deux hommes les plus âgés des familles en cause, sont entendues : le tribunal s’efforce de les amener à régler amiablement l’affaire. Si l’entente ne peut avoir lieu, la sentence est prononcée et généralement exécutée séance tenante quand la famille du coupable est de peu d’importance ou que le crime commis n’est pas de nature à atteindre la majesté ou les intérêts de l’almamy. La peine de mort est rarement prononcée; on lui substitue quelquefois celle du fouet, et plus ordinairement une amende.

En cas d’insolvabilité, le débiteur perd sa liberté.

Lorsque l’affaire a eu un certain retentissement, elle est portée devant le chef de la province, qui, après avoir pris l’avis des anciens, la juge en dernier ressort.

Si elle intéresse le gouverneur ou l’almamy, les anciens du village et le chef du canton donnent leur opinion sur le cas en litige et expédient accusateurs, accusés et témoins devant le gouverneur, qui les fait conduire, s’il y a lieu, devant le premier cadi de l’empire. Dans ce cas, il arrive fréquemment, lorsque la culpabilité de l’accusé est reconnue, qu’il intervienne une sentence de mort exécutée aussitôt sa prononciation.

Les différends entre villages d’un môme canton sont réglés par le chef de canton, après audition de tous les chefs de village ; ceux entre cantons, fréquents au début, devenus très rares actuellement, sont tranchés par le gouverneur, qui a ordre d’apporter la plus grande sévérité dans l’examen des litiges de cette nature.

Les étrangers comparaissent habituellement devant le gouverneur de la région.

L’armée est recrutée à l’aide d’un prélèvement d’un homme sur dix par village, parmi ceux en état de porter les armes. Le temps de service n’est pas déterminé, et les recrues ainsi levées restent à l’armée jusqu’à ce que les hommes de la levée suivante viennent les remplacer.

Si une guerre importante vient à éclater, un homme valide sur deux est appelé pour la durée des hostilités, exception faite toutefois des chefs de famille (lou-tigui).

Chaque gouverneur recrute son armée sur toute l’étendue de la région qu’il administre.

En temps de paix, la plus grande partie du contingent est renvoyée dans ses foyers pendant les six mois que durent les grandes cultures et les récoltes; pendant les six autres mois les hommes qui le composent sont tenus de faire acte de présence, deux fois au moins, dans la résidence de leur chef direct, qui les retient à l’armée ou les renvoie dans leurs foyers suivant ses besoins.

Ce recrutement représente en quelque sorte la réserve de l’armée dont le noyau est formé de corps permanents entretenus par l’almamy et les gouverneurs ; ces corps, composés de captifs dressés à la guerre dès leur enfance et de volontaires des villages, sont désignés sous le nom de sofas-kèlè.

L’armée est divisée, comme le territoire, en dix grands commandements, confiés aux gouverneurs.

Lorsque le premier ban du contingent des villages est sous les armes, l’effectif de ces corps d’armée varie entre quatre mille et cinq mille hommes; et, après l’appel du deuxième ban, il s’élève à une dizaine de mille hommes seulement, en raison de la surveillance défectueuse exercée sur la régularité de la levée.

Plusieurs de ces corps d’armée, habituellement trois, peuvent être réunis sous le commandement d’un seul cli. C’est ainsi que, pendant la campagne de 1884-1885, l’armée du Ouassoulou comprenait trois colonnes commandées par les trois frères de l’almamy, et une réserve que celui-ci gardait continuellement sous sa main.

Ces corps de cinq mille hommes se divisent en fractions de mille hommes, qui se subdivisent elles-mêmes en compagnies de cent hommes et en escouades de dix hommes. Toutes ces fractions se composent exclusivement de fantassins dont les chefs sont à cheval, même ceux de dix hommes, lorsque les ressources le permettent.

A côté des gouverneurs, et formant une sorte de réserve d’élite, se trouvent d’abord une compagnie de sofas, forte de deux cents à trois cents hommes, et un corps de cavaliers montés à leurs frais et accompagnés de deux à trois serviteurs, sorte d’éclaireurs volontaires, à qui leur condition de fortune permet d’esquiver, par l’achat d’un cheval, le service militaire dans toutes ses exigences. Ils ne se réunissent autour du chef qu’en cas d’expédition. Rarement l’effectif de cet escadron dépasse cent chevaux.

L’almamy-émir entretient une garde composée de cinq cents jeunes gens, captifs ou libres, fils de mendiants ou de chefs, choisis seulement en raison de leur intelligence et de leur parfaite conformation physique. Elevés dès l’enfance près du maître, on leur apprend à l’aimer et on les habitue à l’idée de faire volontiers, pour lui, le sacrifice de leur vie. Ils sont dressés à tous les exercices du corps et au maniement des armes. A l’âge de seize ans, ils sont envoyés à l’armée et investis du commandement d’une escouade. C’est parmi ceux qui se sont distingués dans ces fonctions que Samory choisit presque exclusivement les chefs des groupes de cent et de mille hommes. Un corps re deux à trois cents sofas d’élite est chargé de l’éducation militaire de cette garde, et il sert lui-même de troupe de manœuvres à ses fils.

Enfin, cinquante-six sofas, ayant la réputation d’être les plus braves de l’empire, sont gardes du corps de l’almamy. Trente-six d’entre eux sont armés de fusils à tir rapide, et vingt de ces sofas sont chargés de la manœuvre de quatre canonades en cuivre.

L’armement des fantassins se compose d’un fusil à pierre presque toujours acheté à Sierra-Leone et de qualité détestable, et d’un sabre large et recourbé, destiné surtout à faire du bois ou du fourrage.

Les cavaliers choisissent l’armement qui leur convient ; habituellement il comprend le fusil à un coup ou à deux coups et le sabre.

Beaucoup de chefs de compagnies de cent hommes portent le revolver et tous ceux des cohortes de mille hommes en sont pourvus.

Pour les fantassins, l’habillement consiste en un bonnet, un sarrau étroit en étoffe jaune du pays coupé en échappe par un cordon rouge supportant le sabre, un large pantalon serré à la cheville, et des sandales. Le costume des cavaliers se compose de : un grand chapeau orné d’une touffe de lanières de cuir posée sur un turban, un sarrau jaune, rayé de bandes noires et constellé d’amulettes, passé sur un ample boubou rouge, un large pantalon arabe bleu, jambières, éperons en cuivre ou en fer et sandales. La selle en usage chez eux est   une réduction de la selle arabe.

Les gardes du corps portent le chachia et la ceinture rouges, ainsi que le sarrau et le pantalon noirs.

Loin de l’ennemi ces diverses unités marchent sans ordre à la queue leu-leu et n’observent que l’obligation d’être rendues à l’étape à l’heure fixée. En guerre, elles se déplacent en colonne par files de six ou douze hommes très serrées et formant une phalange compacte; tous leurs mouvements dans cette formation sont produits par une série de conversions exécutées sans ordre mais très rapidement. Les chefs des compagnies de cent hommes ou de cohortes de mille hommes marchent en tête de leurs troupes, ceux des escouades de dix hommes sont placés derrière leurs soldats.

Les feux à rangs serrés sont exécutés par rang ; les hommes qui ont tiré démasquent ceux qui sont derrière ; la garde exécute tant bien que mal des feux de salve. En tirailleurs, chacun tire à sa guise. Un coup de fusil du chef donne le signal de commencer le feu.

Les commandements de En avant! en retraite! sont faits à l’aide d’une sorte de trompe ; le commandement de rassemblement est donné par un tam-tam dont les dimensions et l’ampleur des sons augmentent avec le grade de celui à qui il appartient. Celui de l’almamy, large comme une grosse caisse, s’entend nettement à plus d’une lieue.

En guerre, l’armée est toujours composée d’une avant-garde de cavalerie, de deux ailes, d’un centre et d’une réserve, manœuvrant indépendamment sous la direction d’un chef d’armée qui transmet ses ordres aux différentes fractions à l’aide de griots de guerre, parfaitement montés, qui jouent auprès de lui le rôle d’aides de camp.

Les manœuvres enveloppantes, soit en faisant battre le centre en retraite, soit en portant les ailes en avant, lui sont familières.

La cavalerie ne charge pas. Elle est employée au service d’exploration pendant la période de manœuvres. Au combat, elle cherche à passer sur les derrières de l’ennemi pour l’inquiéter par sa fusillade ; dans ce cas, pour augmenter sa masse, on lui adjoint les chefs d’escouade montés dans la proportion de un sur deux.

En temps de paix, l’alimentation de l’armée est assurée par le produit des récoltes du champ que chaque village cultive pour l’almamy. Elle est réduite, du reste, à sa plus simple expression, et se compose de riz ou de mil distribué un peu à l’aventure. En guerre, lorsque le pays sur lequel l’armée opère n’offre pas les ressources suffisantes, chaque province subit une imposition de céréales que d’immenses convois de femmes et d’enfants portent à la frontière. L’organisation financière n’existe pour ainsi dire pas dans l’empire. L’almamy et la cour pourvoient à leurs propres besoins à l’aide de leurs richesses personnelles et des cadeaux qui leur viennent de tous côtés. Les achats d’armes, de munitions et de vêtements pour l’armée sont soldés au moyen du produit de la vente d’une partie des récoltes des biens particuliers de Samory ou de celles du champ que chaque village cultive pour le profit de l’almamy ; de celui de la traite des captifs faits sur la frontière; à quoi vient s’ajouter, le cas échéant, la valeur du pillage des villages enlevés. La dime sur le rendement de l’or dans le Ouassoulou sert à faire directement, dans les escales européennes de la côte, des achats d’armes, en particulier de revolvers et de cartouches pour l’approvisionnement des fusils à tir rapide des gardes du corps.

Aucune fonction n’est rétribuée. La générosité tout accidentelle de l’almamy rémunère le travail et les services de chacun.

Un intendant général est chargé de la gérance de ses propriétés, un trésorier emmagasine et tient une comptabilité sommaire des objets de valeur : tels sont les armes, les vêtements, l’ivoire, l’or, etc.

Le seul impôt dû par les villages, en dehors toutefois du bon plaisir de Samory, est le produit de la récolte d’un champ de dimensions proportionnées au nombre d’habitants et cultivé spécialement pour lui.

L’organisation sociale, semblable à celle de tous les peuples mandingues, est la famille patriarcale, l’autorité se transmettant dans la famille par voie collatérale, comme dans le village et le canton.

Quant à l’organisation religieuse, elle est à peu près nulle. L’almamy-émir est chef des croyants et interprète le Coran, dont les préceptes ne paraissent pas préoccuper outre mesure ses sujets. Il est aidé dans cette tâche par un jeune marabout, élève des Maures Trarzas, très doux et fort tolérant, dont il a fait son guide spirituel ; grâce à ce conseiller, aussi intelligent qu’aimable, la tolérance est à l’ordre du jour dans l’empire. La construction dans chaque village d’une mosquée plus ou moins rudimentaire, et l’entretien du marabout qui la dessert, sont partout considérés comme une démonstration apparente du culte très suffisante.

La seule obligation à laquelle l’almamy contraint strictement les principaux de ses sujets est l’envoi régulier de leurs fils à l’école. Il s’assure lui-même de l’observation de cette règle en faisant venir inopinément, même des limites les plus reculées de son empire, quelque enfant de marque qu’il interroge lui-même. Lorsque son ignorance dénote qu’il n’a pas suivi les cours du marabout, il inflige une forte amende aux parents. Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, il se fait présenter les travaux de ses propres fils ; si leurs progrès sont insuffisants, il en rend leurs mères responsables.

Malgré ce zèle constant, nous avons rencontré peu d’enfants lisant et écrivant couramment l’arabe ; l’incapacité des marabouts, et non le défaut d’intelligence de leurs élèves, m’a paru être la cause de ce résultat peu encourageant.

Il est certain que cette organisation, créée et appliquée par Samory, réalise un progrès considérable, si on la compare à l’anarchie dans laquelle vivaient avant son avènement les peuples divers qui composent l’empire du Ouassoulou. Au point de vue de la civilisation, les effets de ce système se feraient heureusement sentir dans quelques années si, dans ce malheureux pays, les institutions favorables à sa tranquillité et au développement de ses richesess étaient susceptibles de durée. Chaque village peut constater dans quel bien-être et dans quelle sécurité relative il se trouve, n’ayant plus à supporter que la tyrannie d’un seul, bien émoussée par l’éloignement de Samory dont la préoccupation constante est la recherche du mieux dans la direction des affaires matérielles et morales de ceux soumis à son autorité.

Cependant, partout, et à la moindre occasion, des velléités d’indépendance se font sentir et contrecarrent les meilleures intentions de l’almamy. Celui-ci, lassé par cette sourde résistance, a fini par employer pour la dompter les moyens les plus violents ; et, une fois entré dans cette voie, on s’arrête difficilement. La raison d’Etat est une excuse bien élastique aux mesures les plus abominables; Samory, poussé à bout par l’insubordination de ses sujets, l’applique très largement.

Notre campement à Bissandougou était situé non loin du champ où ont lieu les exécutions capitales. J’ai passé là bien peu de nuits sans m’être vu tiré du sommeil fiévreux clans lequel je m’assoupissais quelques heures par les gémissements étouffés des victimes que les gardes du palais assommaient. Parfois un coup de feu, puis un cri horrible déchiraient le silence profond de la nuit ; c’était quelque malheureux qui avait réussi à s’échapper des mains de ses bourreaux et qu’une balle arrêtait dans sa fuite.

Ces exécutions avaient quelque chose d’effrayant qui me glaça d’épouvante lorsque, poussé par l’insomnie, je fus, certaine nuit, spectateur de l’une d’elles. Une vingtaine de bambins, à moitié nus, armés de casse-tête, poussaient devant eux, en se jouant, un vieillard à cheveux blancs flageolant sur ses jambes grêles. On avait dit au malheureux que l’almamy le prenant en pitié le faisait évader nuitamment par quelque chemin détourné et qu’il était libre à la condition que son nom ne parvînt plus jamais aux oreilles du maître. J’ignore quel était son crime. Il allait, dans l’obscurité, se heurtant aux cailloux du chemin, en murmurant des paroles de remerciements ; les jeunes fauves qui là conduisaient à la mort riaient et causaient des gamineries de la journée. Tout à coup la troupe franchit une haie élevée au delà de laquelle le sol est parsemé d’ossements humains que la dent de la hyène a dépouillés et que la lune blafarde éclaire vaguement. Le vieillard recule, mais, au même moment, un coup sourd retentit, suivi bientôt de plusieurs autres ; son grand corps maigre chancelle, il se courbe, puis tombe comme une masse ; un dernier coup, suivi d’un bruit d’os qui se brisent, se fait entendre, et les gardes de Samory retournent au palais en courant, riant aux éclats, inconscients du lâche assassinat qu’ils viennent de commettre.

Telle est la justice de l’almamy; personne ne lui échappe, quelque haut placé qu’il soit. Que le lecteur me permette, malgré le dégoût que de pareilles exécutions inspirent, de citer encore un double meurtre sous l’impression duquel toute la population de Bissandougou se trouvait lorsque nous quittâmes la ville.
L’almamy Samory, émir El-Mouménin, en cela fidèle serviteur du Coran, a autant de femmes que sa fortune lui permet d’en entretenir. Sa fortune est immense, le nombre de ses femmes est donc grand. Parmi ses femmes, vingt d’entre elles ont été choisies par le maître, et leurs demeures entourent son palais; or, sur ces vingt femmes, trois des épouses de l’almamy ont su captiver sa faveur au point d’habiter le palais même.

Mort tragique de Fatimata et Aïssa : princesses royales

Une d’elles, Mori-Niama, avait eu de l’émir deux mignonnes fillettes, l’une de treize ans, l’autre de quatorze, rouges de peau, de formes sculpturales, aux grands yeux voilés et doux et au sourire un peu triste et résigné qu’ont dans ce pays toutes les femmes.

Ces deux charmantes créatures coquettaient ingénument avec deux pages de leur père; quelques paroles tendres, quelques serrements de main furtifs, tel était leur crime. Mais les pages n’étaient pas de la race des hommes libres.

Quelque vilain espion, comme il en pullule à la cour, les dénonça à l’almamy. Les quatre adolescents furent appelés en présence de ce juge terrible, devant qui personne n’ose mentir, même pour sauver sa tête.

La faute fut vite avouée, et, séance tenante, sur un geste de Samory, on apporta un billot. Devant les pauvres mignonnes se tordant de frayeur, le bourreau désarticula les mains des pages qui avaient pressé celles des filles du souverain, puis il les suspendit, toutes sanglantes, à la porte du palais. Puis, Fatimata et Aïssa, c’étaient les noms des pauvrettes, mises absolument nues, les mains attachées derrière le dos, furent exposées au pilori du marché.

Le lendemain matin, le sabre avait fait expier à jamais aux deux pages leur bien légère faute : leurs tètes étaient jetées devant le pilori où les deux filles de l’émir haletaient de honte et de soif.

Il y a près du marché, entre le palais et la ville de Bissandougou, d’énormes trous creusés pour recevoir les immondices des deux villes formant la capitale de l’almamy.

Le soir, à cinq heures, les brutes fanatiques qui gardent Samory détachaient les deux malheureuses enfants et les jetaient, encore vivantes, dans ces cloaques ; puis ils les ensevelissaient sous un amoncellement de cailloux ferrugineux couleur de sang recueillis dans le terrain voisin.

Toute la nuit on entendit les plaintes étouffées des petites martyres.

Le lendemain, tout s’était tu ; ignorant ce drame horrible, et passant auprès de cette ignoble sépulture, nous vîmes pris entre deux pierres énormes un petit poing crispé et sanglant cerclé d’un bracelet d’or.