L’Afrique reste le continent de la pauvreté

Béchir ben Yahmed
Béchir ben Yahmed

Je re-publie ici l’article “L’Afrique reste le continent de la pauvreté” par Béchir Ben Yahmed. De la part de ce pionnier et vénérable journaliste, c’est un constat réaliste et amer. C’est surtout un témoignage de valeur qui résume quelque soixante-dix ans d’indépendance africaine — la Tunisie cessa d’être un protectorat français et obtint sa souveraineté en 1956.
Après son départ du gouvernement de Habib Bourguiba, premier président de la Tunise, Béchir ben Yahmed fonda le magazine Afrique Action en 1960. L’année suivante, la publication devint Jeune Afrique. Je me souviens vaguement avoir été témoin de la présence et d’une conversation de Béchir ben Yahmed à Conakry, au milieu des années 1960.  C’était au dancing La Paillotte, dont le décor et l’ambiance était rehaussée en l’occurrence par François Luambo Makiadi (Franco) et le Tout-Puissant OK Jazz.

Pour mémoire, La Paillote devint le bercail de feu maître Kélétigui Traoré et ses Tambourinis.  Un autre orchestre congolais — le nom n’échappe — avait élu domicile et jouait régulièrement au dancing Jardin de Guinée. Après le départ des Congolais, le night-club  accueillit  en permanence feu maître Balla Onivogui et ses Balladins. C’était quatre ans environs avant la création du Bembeya Jazz de Beyla, avec le soutien d’Emile Condé, gouverneur de la région.

Béchir ben Yahmed avait donc rompu avec le despote de sa Tunisie natale. De même, il devint tout aussi indésirable dans la Guinée, qui pâlissait graduellement la dictature d’Ahmed Sékou Touré. La brouille était prévisible et inévitable entre celui-ci et un Béchir attaché aux principes de la démocratie, dont celui de la liberté de la presse.

Siradiou Diallo (1936-2004)
Siradiou Diallo (1936-2004)

Pour autant, Béchir ben Yahmed ne renonça, ni ne délaissa la Guinée à son sort dans les mains sanguinaires de Sékou Touré. Au contraire, il embaucha feu Siradiou Diallo —mon propre neveu— dans sa rédaction. Mieux,  il récompensa le talent du jeune Guinéen en l’intégrant progressivement à la direction de l’hebdomadaire, et cela jusque dans des fonctions de décision au sommet. Ben Yahmed, Siradiou Diallo, et toute l’équipe de Jeune Afrique, s’attelèrent méthodiquement à l’accomplissment de leur délicate mission. Guidé par une politique éditoriale lucide, ils livrèrent à l’Afrique et au monde des reportages clés. Et des révélations implacables sur les dictatures du continent. Jeune Afrique devint une plateforme nouvelle, solide et fiable de diffusion des nouvelles du continent : bonnes ou mauvaises, encourageantes ou déprimantes.… Autant les interdictions frappaient la revue, autant les exemplaires —et les articles — de ses numéros étaient fièvreusement attendus et, souvent, secrètement partagés.
En particulier, les Guinéens doivent une fière chandelle à Jeune Afrique. En effet, durant deux décennies, la revue publia des informations rares, vitales, au moment où le terrorisme d’Etat et la peur paralysaient le pays. Imaginaires ou/et rééls, les complots furent exposés de manière précise,  professionnelle.
Autant de raisons pour lire et méditer sur le papier de Béchir ben Yahmed. C’est un rappel bref et alarmant du rayonnement continu des “soleils des indépendances”.

Lire de la part de Jeune Afrique, le journal et la maison d’édition : (a) Plus dure est la chute … Guinée : dix-neuf ans après le “non” du 28 septembre 1958, le mythe et les réalités  (b)Guinée, la carpe et le lapin (c)
Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire (d) Le diplomate et le tyran (e) Sékou tel que je l’ai connu (f) Diallo Telli. Le destin tragique d’un grand Africain

Merci, Béchir !

Tierno S. Bah


La démocratie, la vraie, est-elle en train de progresser en Afrique ? La pauvreté y est-elle en régression ? À ces deux questions, les plus importantes qu’on puisse et doive se poser, la réponse est, hélas, négative.

  1. Malgré certaines apparences, la démocratie africaine, au lieu de progresser, s’est mise à régresser.
  2. La pauvreté ? Elle a reculé partout dans le monde et de façon spectaculaire en Asie, mais guère en Afrique.

Une trop grande partie de la population de la majorité des cinquante-quatre pays du continent est encore engluée dans un état de grande pauvreté.

C’est là le résultat de la mauvaise gouvernance et de l’absence de toute industrialisation digne de ce nom, contrastant avec la richesse du sous-sol d’un continent où l’électricité fait encore défaut et qui donne l’impression de n’être pas sorti du XIXe siècle.

La situation de la démocratie

Tout le monde sait, et en premier lieu ceux qui y aspirent, que le pouvoir ne s’acquiert plus par des coups d’État. L’on y accède durablement, et l’on ne s’y maintient désormais que par les urnes.

Mais celles-ci sont capricieuses, et leur verdict est aléatoire. Que faire quand on veut le pouvoir à tout prix ?

On triche, et, dès lors que tous les candidats ou presque s’adonnent à cet exercice, ce qui est le cas, l’emporte celui qui triche le plus et le mieux.

Il le fait trois fois de suite : lors de l’établissement des listes, le jour du vote et au moment du dépouillement.

Ceux qui détiennent le pouvoir et veulent s’y maintenir ont appris, en outre, à contrôler la commission électorale (censée être indépendante) et à faire en sorte que ce juge suprême qu’est le Conseil constitutionnel arbitre en leur faveur.

L’alternance est ainsi quasi impossible.

La Constitution dont vous avez hérité ou que vous avez vous-même fait élaborer limite le nombre de vos mandats ? Qu’à cela ne tienne ! Vous cherchez et trouvez le moyen de la modifier.

Vos concurrents crient à la fraude ? Leurs contestations sont trop bruyantes ? Vous avez les moyens, dont la prison ou même pire, de les faire taire.

Et si eux-mêmes, leurs avocats et leurs partisans protestent, vous répondez sans ciller : « Nous sommes dans un État de droit, la justice est indépendante… »

Et vous jouez la montre, attendez que le temps fasse son œuvre. On se lassera de protester, et « le fait accompli » viendra confirmer votre victoire : au bout de quelques semaines, vous voilà « un président démocratiquement élu ».

Ces pratiques ont pour principale victime la démocratie africaine elle-même : est-elle « morte-née » ?

Oui, tant que l’opinion publique africaine acceptera cette situation, que l’Union africaine (UA) et ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté internationale » ne seront pas plus sévères à l’endroit de ces présidents faussement élus et qui ne sont, en réalité, que des dictateurs qui se défendent de l’être.

Il suffirait de refuser de reconnaître « les assassins de la démocratie » et de s’abstenir de traiter avec eux. N’est-ce pas de cette manière qu’on a combattu les coups d’État au point de leur enlever tout intérêt et de les faire ainsi disparaître ?

Un signe qui ne trompe pas : la pauvreté

Début octobre, la Banque mondiale en a donné les derniers chiffres disponibles : dans le monde, 767 millions d’hommes, de femmes et d’enfants, soit un peu plus de 10 % des êtres humains, ne disposent (en parité de pouvoir d’achat) que de 1,90 dollar par jour au maximum, juste de quoi ne pas mourir de faim.

Ce chiffre et ce pourcentage ont beaucoup baissé en vingt ans (entre 1993 et 2013), car ces malheureux étaient près de 2 milliards en 1993, soit le tiers de l’humanité.

En Inde et en Chine, respectivement plus de 200 millions et plus de 300 millions de personnes sont sorties de la pauvreté au cours de la dernière décennie.

Quid de l’Afrique ? La même Banque mondiale donne les pourcentages disponibles par pays. On note tout d’abord l’absence de chiffres pour une quinzaine d’entre eux : on ne sait pas ! Dans une dizaine d’autres, plus de la moitié de la population vit dans la pauvreté.

Dans d’autres États enfin, qui forment la moitié du continent et sont les mieux lotis, la proportion de pauvres se situe entre 20 % et 40 %.

Nous sommes, comme vous le voyez, le continent de la pauvreté : elle est plus répandue chez nous que partout ailleurs…

Si l’on s’aventure à comparer avec les pays riches ou assez riches, membres de l’OCDE, on doit tout d’abord changer de critère : dans ces trente-cinq pays sont décomptés comme pauvres ceux dont le revenu est inférieur à la moyenne nationale.

Le pourcentage des personnes dites pauvres est en même temps indicatif de l’inégalité qui règne dans les pays considérés.

Béchir Ben Yahmed
fondateur de Jeune Afrique (17 octobre 1960 à Tunis)
Président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Présidentielle. Mutisme de la CEDEAO et de l’UA

Fournis par la CENI, les résultats — provisoires et officieux — du premier tour de l’élection présidentielle guinéenne donnent le candidat Alpha Condé gagnant. Ces informations ont provoqué le retrait immédiat de ses principaux rivaux, Cellou Dalein Diallo et Sydia Touré, du processus électoral. Face à ces développements, “le mutisme de la CEDEAO et de l’UA est décrié”, écrit Assanatou Baldé (Afrik.com).
Ce silence contraste avec l’intervention rapide africaine dans la récente crise burkinaɓe. Il faudrait garder cependant en mémoire le rejet essuyé par le président sénégalais, Macky Sall, pour avoir voulu inclure les putschistes dans la résolution de la confrontation entre le régime de la transition et les populations, d’une part, et — désormais — l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP), d’autre part.
Lire Burkina-CEDEAO : le peuple rejette l’accord
Ce n’est pas la première fois qu’une médiation de la Cedeao tourne court à cause de son approche biaisée en faveur du pouvoir dictatorial et/ou illégitime en place. Ce fut notamment le cas avec la désignation de l’ex-président Blaise Compaoré comme médiateur entre Moussa Dadis Camara et son CNDD, d’un côté, les partis politiques et la société civile, de l’autre, en 2009.
Lire :

Tierno S. Bah

 

Dépouillement des bulletins de vote à Conakry, le 14 octobre 2015, après le premier tour de l'élection présidentielle en Guinée (AFP/Cellou Binani)
Dépouillement des bulletins de vote à Conakry, le 14 octobre 2015, après le premier tour de l’élection présidentielle en Guinée (AFP/Cellou Binani)

Le Président sortant guinéen Alpha Condé pourrait être réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle, selon la commission électorale nationale indépendante (CENI). De son côté, le principal parti d’opposition s’est retiré du processus électoral. Alors que l’on craint de nouvelles violences en Guinée, le mutisme des organisations régionales africaines, qui ne se sont pas encore exprimées à propos du scrutin, est pointée du doigt par les observateurs du continent.

Les évènements s’accélèrent en Guinée. La commission électorale nationale indépendante (CENI) a annoncé, jeudi soir, que le Président guinéen sortant Alpha Condé s’acheminait vers une réélection dès le premier tour de l’élection présidentielle, avec près de 2 millions de voix en sa faveur, selon les résultats provisoires partiels. La CENI a également estimé la participation à l’élection présidentielle en moyenne à 75% pour le premier tour, qui s’est tenu le 11 octobre.

Bien qu’à l’international, on affirme que les élections se sont déroulées dans le calme et sans irrégularités majeures, la version des faits de l’opposition diffère. Le leader de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, qui dirige l’UFDG, a annoncé son retrait du processus électoral, évoquant une véritable « mascarade » autour du scrutin, « entaché de fraudes », selon lui. Le correspondant d’Afrik.com, basé en Guinée, a fait état dans ses reportages de nombreux manquements à l’ouverture des votes du premier tour.

De même, sur le continent, notamment au Sénégal, où réside une forte communauté guinéenne et où Cellou Dalein Diallo a « battu à plate couture » Alpha Condé, de nombreux observateurs, lors de débats télévisés sur l’élection présidentielle, ont estimé que ce n’était pas à l’Union Européenne ou aux Occidentaux en général d’affirmer si l’élection s’est bien déroulée ou non. Ils ont été plus loin, décriant le mutisme des organisations africaines telles que la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) ou encore l’Union Africaine (UA) qui ne se sont toujours pas exprimées sur ce scrutin, estimant qu’elles devaient être en premières ligne pour garantir la pérennité de la Présidentielle.

Pour l’heure, la Guinée retient son souffle. De nouvelles violences à l’issue du scrutin pourraient bien éclater dans le pays entre partisans du Président sortant et ceux du leader de l’opposition.

Assanatou Baldé
Afrik.com

Biya et Buhari vont-ils enfin se réconcilier ?

Le président nigérian a tardé à annoncer qu’il allait rendre visite à son homologue camerounais. Et cela fait des années que leurs deux pays entretiennent cette relation empreinte de distance et de méfiance.

Sans doute Muhammadu Buhari et Paul Biya ne pouvaient-ils s’ignorer plus longtemps. Le 15 juin, le nouveau président nigérian a annoncé son intention de se rendre à Yaoundé pour y rencontrer son homologue camerounais, le seul des chefs d’État de la sous-région impliqué dans la lutte contre Boko Haram avec lequel il ne s’était pas entretenu depuis sa prise de fonctions, le 29 mai dernier. La date du voyage n’a pas été précisée, mais les deux présidents ne pouvaient pas continuer à se bouder sans risquer d’affoler leurs partenaires dans la guerre contre le terrorisme.

Président Muhammadu Buhari
Président Muhammadu Buhari

Quand Goodluck Jonathan était encore au pouvoir, la presse camerounaise s’inquiétait déjà de l’absence de dialogue entre Abuja et Yaoundé. Ces dernières semaines, elle était devenue carrément alarmiste.
Buhari n’avait-il pas réservé, début juin, sa première tournée régionale au Niger et au Tchad, avant de s’envoler pour l’Allemagne à la rencontre des dirigeants du G7 ? Ne revoyait-il pas, le 11 juin, ses homologues tchadien, nigérien et béninois lors d’un sommet à Abuja, avant de s’envoler, quelques jours plus tard, à Johannesburg pour assister à un sommet de l’Union africaine ? Et pendant ce temps-là, pas un mot sur le Cameroun, avec qui le Nigeria partage une longue frontière qui, en son septentrion, s’est transformée en véritable champ de bataille.

Nouvel élan

« Il est vrai que Buhari n’a pas encore fait de déplacement au Cameroun. Mais Biya n’était pas non plus présent à la cérémonie d’investiture de Buhari, tempère Gilles Olakunlé Yabi, analyste politique et fondateur de Wathi, un think tank consacré à l’Afrique de l’Ouest. Même si le président camerounais est connu pour sa fréquentation peu assidue des sommets, sa présence à Abuja aurait pu donner le signal d’un nouvel élan dans les relations bilatérales. »

Président Paul Biya
Président Paul Biya

Entre 1994 et 2006, un conflit frontalier a opposé les deux voisins autour de la péninsule de Bakassi. La méfiance a été renforcée ces dernières années par le fait que, jaloux de sa souveraineté, Goodluck Jonathan n’a pas cru bon d’associer Yaoundé à la lutte contre Boko Haram.

Mais cela n’explique pas tout. Entre les deux présidents, l’acrimonie est personnelle et remonte à 1984. A l’époque, Biya vient d’échapper à une tentative de coup d’État.
A la tête du Nigeria (il le sera de 1983 à 1985), Buhari le Foulani s’offusque ouvertement de la purge exercée contre ses cousins Peuls dans l’armée camerounaise. Furieux, il accorde l’asile à plusieurs personnes soupçonnées d’être à l’origine de la tentative de putsch, dont Ahmadou Adji, Bello Bouba Maïgari et Mohamadou Ahidjo, le fils de l’ancien président camerounais, dont Buhari était proche.

Critiques ouvertes

Biya apprécie peu, mais il tient à calmer le bouillant militaire. Il dépêche donc des émissaires à Abuja, mais ceux-ci sont éconduits. C’est une autre mission, dirigée par Salomon Tandeng Muna, l’ex-président anglophone de l’Assemblée nationale, et Mohamadou Labarang, un « nordiste » musulman (aujourd’hui ambassadeur du Cameroun au Caire), qui parviendra à l’amadouer.

Pour ne rien arranger, la mauvaise image de l’armée et de la diplomatie nigérianes de ces dernières années a offert l’occasion à des personnalités camerounaises de critiquer ouvertement le grand voisin accusé de « ne pas prendre ses responsabilités ». Selon Gilles Yabi, « il y a au Cameroun une volonté de montrer que le pays n’a certes pas la taille économique et démographique du Nigeria, mais qu’il n’est pas non plus un voisin faible, dépendant et vulnérable ».
Dans un tel contexte, le dialogue ne peut qu’être compliqué.

Georges Dougueli
Jeune Afrique

Hissène Habré bientôt devant le tribunal

Hissène Habré, l’ex-président tchadien en détention préventive au Sénégal où il s’était réfugié après sa chute en 1990, sera jugé par un tribunal spécial pour crime contre l’humanité et crimes de guerre, une décision saluée vendredi par ses victimes.

Hissène Habré, ex-président du Tchad
Hissène Habré, ex-président du Tchad

Ce tribunal spécial, créé par le Sénégal et l’Union africaine (UA) pour juger M. Habré, a rendu vendredi une ordonnance qui “renvoie l’inculpé Hissène Habré” devant une cour d’assises spéciale “pour y être jugé pour crime contre l’humanité, crimes de guerre et crime de torture”, a affirmé cette juridiction dans un communiqué transmis à l’AFP.

L’ex-président tchadien avait été arrêté le 30 juin 2013 à Dakar puis inculpé le 2 juillet 2013 par le tribunal spécial et placé en détention préventive.

La date de son procès n’a pas été précisée. Mais pour l’organisation de défense de droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW), le procès de l’ex-président tchadien “devrait commencer en mai ou juin au Sénégal”, selon un communiqué transmis vendredi à l’AFP.

Le tribunal spécial a suivi le réquisitoire du parquet spécial qui avait demandé le 5 février un renvoi de M. Habré devant une cour d’assises, pour qu’il y soit jugé des mêmes chefs d’accusation.

Bienveillance des autorités sénégalaises

Hissène Habré, né en 1942, a été au pouvoir de 1982 jusqu’à son renversement en 1990 par l’actuel chef de l’Etat Idriss Déby Itno. Il s’était ensuite réfugié au Sénégal, où il bénéficia pendant plus de 20 ans de la bienveillance des autorités sénégalaises avant d’être finalement arrêté.

Lors de son arrivée au Sénégal en 1990, les autorités tchadiennes avaient exigé l’extradition de l’ancien dictateur. Mais le président sénégalais, Abdou Diouf, avait refusé.

Quelques années plus tard, c’est la Belgique qui avait réclamé l’extradition d’Hissène Habré vers Bruxelles. Mais Dakar avait de nouveau rejeté cette demande, cette fois pour vice de forme.

De nombreux Sénégalais s’opposent eux aussi à l’extradition, et même au jugement d’Hissène Habré, apprécié pour ses largesses envers la communauté locale et dont une des épouses est de nationalité sénégalaise.

Hissène Habré est accusé, selon HRW, de milliers d’assassinats politiques et de l’usage systématique de la torture pendant son régime.

Le Sénégal avait finalement accepté en 2006 de juger l’ancien chef d’Etat à la demande de l’Union africaine. Dakar avait ensuite procédé à une modification de ses textes pour avoir la possibilité de juger un étranger dont les actes ont été commis en dehors de son territoire.
Le Sénégal est avec l’Afrique du Sud l’un des deux seuls pays africains à disposer d’une telle législation, selon des juristes.

Une “immense victoire”

Dakar et l’UA ont signé en décembre 2012 un accord validant la création au sein des juridictions sénégalaises de “chambres africaines extraordinaires”, compétentes pour juger Hissène Habré. Puis, en mai 2013, Tchad et Sénégal ont signé un nouvel accord autorisant ces magistrats, sénégalais et africains, à mener des enquêtes au Tchad.

L’arrestation de l’ex-président tchadien a été saluée vendredi par les défenseurs de ses victimes présumées.

“Après avoir enduré tant de souffrances, les victimes de Habré se rapprochent de plus en plus de la justice pour laquelle elles se battent depuis tant d’années”, a exulté Jacqueline Moudeïna, avocate principale des victimes et présidente de l’Association Tchadienne pour la Promotion et les Défense des Droits de l’Homme (ATPDH), citée dans le communiqué de HRW. Selon elle, “traduire Hissène Habré devant une juridiction est une immense victoire pour la justice”.

“Cela fait plus de deux décennies que j’attends de voir Hissène Habré traduit en justice”, a de son côté déclaré Clément Abaïfouta, président de l’Association des Victimes des Crimes du Régime de Hissène Habré.

En juillet 2013, plus de mille personnes, se considérant comme “victimes directes et indirectes” du régime de Hissène Habré, se sont constituées parties civiles contre lui.

L’organisation du procès de l’ex-président tchadien, longtemps bloquée pendant les années de pouvoir du président Abdoulaye Wade (2000-2012) a été accélérée après l’élection en mars 2012 de Macky Sall.

AFP / Jeuneafrique.com

Faso : doute sur les intentions de l’armée

Lieutenant-Colonel Isaac Zida
Lieutenant-Colonel Isaac Zida, ex-commandant adjoint du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) de Blaise Compaoré. Il était un protégé du Général Gilbert Diendéré, ancien chef d’état-major particulier de l’ex-chef de l’État.

Au pouvoir depuis la chute de Blaise Compaoré, le lieutenant-colonel Zida et les militaires se sont clairement engagés à rendre le pouvoir aux civils. Face à eux, leaders politiques et représentants de la société civile commencent pourtant à douter de leurs intentions. Explications.

A quoi jouent les militaires ? Depuis quelques jours, de nombreux opposants et membres de la société civile se posent la question sans avoir la réponse. Parmi eux, certains ne cachent plus leurs préoccupations sur la suite de la transition, soupçonnant le lieutenant-colonel Zida et ses hommes de manœuvrer pour garder la main sur le pouvoir.

Le 5 novembre, sous l’égide d’une médiation de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’armée, les leaders de l’opposition, les représentants de la société civile, et les chefs religieux et traditionnels s’étaient engagés à instaurer une période de transition d’un an, dirigée par une personnalité civile consensuelle, et devant mener à l’organisation d’élections présidentielle et législatives d’ici novembre 2015. Le message adressé à la communauté internationale et aux Burkinabè était donc clair : le lieutenant-colonel Zida et les militaires transmettront les rênes du pays aux civils.

Général Gilbert Diendéré, ex-chef d'état-major particulier de Blaise Compaoré
Général Gilbert Diendéré, ex-chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré. … “le sécurocrate du régime, il en a été au début. Le 15 octobre 1987, … il était sur les lieux de l’assassinat de Thomas Sankara. C��est lui qui a prévenu Blaise Compaoré quand le « job » a été fait.” Dauphin pressenti de Blaise, on est sans nouvelles sur son sort.

Le lendemain, une petite phrase lâchée par le nouvel homme fort du Faso en conférence de presse distillait une première once de doute chez les observateurs :
— Le délai de 15 jours fixé par l’Union africaine (pour rendre le pouvoir aux civils) n’est pas un problème : ce qui importe, c’est la stabilité du Burkina”, avait-il lâché, ajoutant qu’il n’était pas “inquiet” face à la perspective d’éventuelles sanctions internationales.

Postes clés

C’est ensuite les propositions des militaires pour l’organisation de la transition qui ont surpris. Jeudi et vendredi, une commission civile (composée de deux membres de l’opposition politique, de deux représentants de la société civile, et de deux chefs religieux et traditionnels), chargée de rédiger un projet de “charte de transition”, a reçu leurs suggestions.

Dans ce document, dont Jeune Afrique a obtenu une copie, les militaires maintiennent l’idée d’un président civil de transition mais réclament des postes clés. Ils souhaitent notamment instaurer un “Conseil national de transition” à compétences législatives présidé par un militaire et revendiquent un tiers des portefeuilles du futur gouvernement de transition.

Samedi, les responsables de l’opposition et de la société civile, ainsi que des chefs religieux et traditionnels, se sont retrouvés en conférence plénière dans un bâtiment administratif de Ouagadougou pour approuver leur ébauche de “charte de la transition”. Des représentants de l’armée étaient attendus pour participer aux débats mais ne se sont pas manifestés. Il a fallu qu’une délégation civile se rende auprès du lieutenant-colonel Zida à la mi-journée pour qu’il envoie des émissaires.

Colonel Auguste Denise Barry, ex-ministre de la sécurité, ex-conseiller technique de Blaise Compaoré, qui cumulait la présidence et le portefeuille de la Défense nationale
Colonel Auguste Denise Barry, ex-ministre de la sécurité, ex-conseiller technique de Blaise Compaoré, qui cumulait la présidence et le portefeuille de la Défense nationale. Ancien directeur de l’Académie militaire Georges Namoano (AMGN) de Pô, où Lt.-Col. Zida reçut sa formation.

Ceux-ci sont finalement passés en coup de vent dans l’après-midi. Menés par le colonel Auguste Barry, le bras droit de Zida, ils sont restés une demi-heure avant de remonter dans leurs 4×4.
— Nous n’avons pas pu prendre part au travaux pour des questions de contingences opérationnelles, a déclaré le colonel Barry à sa sortie de la salle. Nous sommes seulement venus les encourager.

“L’armée ne respecte pas ses engagements”

Dans les couloirs du bâtiment administratif de Ouagadougou où se tenait la réunion, certains ne cachaient pas leurs doutes.
— Ils nous disent qu’ils vont venir, mais ne se déplacent pas. On est obligés d’aller les chercher. L’armée ne respecte pas ses engagements, et ça, c’est inquiétant, témoigne Safiatou Lopez Zongo, une des figures de la société civile.
Même son de cloche du coté des responsables politiques.
— Il est hors de question que cette transition soit autre chose qu’une transition civile, s’irrite un cadre de l’opposition. Il faut que l’armée dise clairement ce qu’elle veut. Nous en tirerons ensuite les conséquences.

Selon un participant, une réunion de validation définitive de la “charte de la transition” regroupant civils et militaires devrait avoir lieu « lundi après-midi, ou au plus tard mardi matin ».
Ce document devrait ensuite être présenté aux médiateurs de la Cedeao, de l’Union africaine et des Nations unies en milieu de semaine prochaine.

Benjamin Roger, envoyé spécial à Ouagadougou
Jeuneafrique.com