“Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré”

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Extraits de Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome II, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 191-197.
Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 30, 2009

Lire aussi Sékou et Foccart : explications et promenade

Philippe Gaillard : Loin de l’Afrique centrale, en Guinée, s’exerce une autre forme de terreur. L’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée change-t-elle quelque chose dans les relations franco-guinéennes ?

Jacques Foccart : Pompidou n’a pas subi ce que le Général de Gaulle avait ressenti comme un affront personnel en 1958. Il considère qu’il faut prendre Sékou Touré comme il est et s’arranger avec lui si c’est possible, que la Guinée est un pays riche avec lequel nous avons eu les mêmes relations qu’avec nos autres colonies africaines et avec lequel il est dans l’intérêt mutuel d’établir une coopération. Je vous ai dit que c’est aussi mon point de vue. Mais rien ne sera possible, parce que les complots vrais ou faux entraînent des centaines d’arrestations, d’exécutions sommaires, d’incarcérations dans des conditions épouvantables. A de multiples occasions, Sékou lance des accusations contre la France et des diatribes contre moi. C’est tellement rituel que cela devient prévisible. Je me rappelle avoir prédit à Pompidou, en septembre 1972, que, dans les quinze jours, je serais accusé par Sékou Touré de fomenter un complot contre lui.
— Comment ! s’est-il exclamé. Dans quelle affaire vous êtes-vous embarqué ?
— Il n’y a absolument rien, l’ai-je rassuré, à quoi je sois mêlé ou dont je sois informé, pas même une rumeur. Seulement, Sékou s’est engagé auprès de Mobutu à aller en visite au Zaire. Il n’ira pas, car il a trop peur, et peutêtre à juste titre, de ne pas retrouver sa place en rentrant. Il aura besoin d’un prétexte et il d��couvrira un complot. Derrière le complot, il y aura Foccart. »
Cela n’a pas manqué. Il arrivait que de malheureux Guinéens soient arrêtés dans le seul but d’accréditer un prétendu complot.

Philippe Gaillard : N’a-t-il pas quand même été question de reprendre les relations ?

Jacques Foccart : Si, à plusieurs reprises. Sékou Touré faisait des approches, probablement sincères. J’en ai été l’objet, en particulier, à Dakar, à l’occasion de la fête nationale, en avril 1970, de la part de son demi-frère, Ismaël Touré, qui était son âme damnée. Et puis il repartait dans ses diatribes.

Philippe Gaillard : Vous parlez de 1969 et 1970. J’imagine qu’après le débarquement de Portugais et d’opposants guinéens à Conakry, le 22 novembre 1970, il n’a plus été question d’accord de coopération…

Jacques Foccart : La violente répression, les soixante pendaisons sous les ponts de Conakry et d’autres villes, les arrestations de Français, les discours de Sékou Touré sur « la cinquième colonne foccartienne » ont obstrué, évidemment, toute perspective de rapprochement. Parmi les Français arrêtés se trouvait un collaborateur de Sékou Touré, Jean-Paul Alata, qui a été libéré longtemps après et a écrit un livre sur sa captivité. Il était accusé d’avoir été un « agent de Foccart ». C’est quelqu’un que je n’avais jamais rencontré et dont je crois même que je n’avais jamais entendu parler.

Philippe Gaillard : Aviez-vous suivi les préparatifs du débarquement ?

Jacques Foccart : Non. Il n’est pas impossible que des échos m’en soient parvenus, car les rumeurs sur les préparatifs de coups d’Etat à Conakry étaient incessantes, mais elles s’entremêlaient ; on ne parvenait guère à faire le tri entre les informations un tant soit peu sérieuses et les rodomontades. Je finissais par ne plus guère y prêter attention. Le 22 novembre, j’étais à Libreville, où j’ai appris la nouvelle comme tout le monde 7. C’est seulement au début de décembre que j’ai recueilli les premières indications sérieuses sur ce qui s’était passé ; c’est l’ambassadeur de Belgique à Conakry, que j’ai rencontré à Nouakchott, aux cérémonies du dixième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie, qui me les a données.

Philippe Gaillard : Devant cette répression épouvantable, n’envisagez-vous pas une réaction musclée ?

Jacques Foccart : Si, mais au grand jour, dans le cas où des Français seraient directement menacés dans leur vie. Des plans d’intervention sont établis. La marine outrepasse même les instructions qu’elle a reçues en déclenchant des mouvements de navires. Mais c’est difficile, d’abord parce qu’il faudrait mener l’affaire assez vite pour que Sékou n’ait pas le temps d’exercer des représailles contre les Français, qui sont douze à quinze cents, ensuite en raison des réactions diplomatiques inévitables. La campagne antifrançaise, antisénégalaise et antiivoirienne de Radio-Conakry atteint des sommets pendant le voyage de Pompidou à Dakar et à Abidjan en février 1971. Ensuite, progressivement, la tension baisse.

Philippe Gaillard : Mais les rumeurs de complots ne s’éteignent pas. Qu’y a-t il de fondé ?

Jacques Foccart : Ce n’est pas très différent de ce que je vous ai dit pour la période qui a précédé le débarquement. Périodiquement, je suis approché par des gens qui ont ou qui me disent avoir un projet de déstabilisation et qui demandent une aide. Quand cela me paraît un peu sérieux — c’est le cas au début de 1974, lorsque Houphouët et Senghor s’en mêlent et interviennent auprès de moi —, je rends compte à Pompidou. Sa réaction est toujours la même : « Il doit être clair que vous ne devez fournir ni aide ni encouragements. » Il le dit lui-même à Senghor, qu’il reçoit en février 1974 et qui envisage alors de soutenir un projet d’opposants guinéens appuyés par le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert).

Philippe Gaillard : Après 1958, vous n’avez jamais rencontré Sékou Touré ?

Jacques Foccart : Je l’ai revu, mais beaucoup plus tard : neuf mois avant sa mort, en juin 1983. André Lewin, qui s’était beaucoup dépensé pour réconcilier la France et la Guinée et qui a été le premier ambassadeur à Conakry après la reprise des relations diplomatiques en 1975, m’avait dit :
— Sékou Touré veut en finir avec les fantômes du passé. Or vous le hantez. Il m’a parlé de vous, je peux dire, presque à chacune de nos rencontres. Il vous reproche un tas de choses, mais il voudrait vous revoir et se réconcilier avec vous.
Je m’en étais ouvert auprès d’Houphouët, qui m’avait vivement conseillé, lui aussi, d’aller à Conakry. La seule opposition que j’avais rencontrée était celle de ma femme.
— Ce personnage a été ignoble avec vous, m’avait-elle dit. Ces affaires ne vous concernent plus. Pourquoi voulez-vous vous en mêler et prendre encore des risques ?
Je n’ai pas pu résister, mais j’ai pris des  précautions. J’ai demandé à Houphouët d’organiser la rencontre et de me faire conduire d’Abidjan à Conakry par son avion, qui ne passerait pas inaperçu. C’est ainsi que les choses se sont passées. Je n’avais nullement informé les autorités françaises. Vous pouvez donc imaginer l’ahurissement de l’ambassadeur de France, Yvon Omnes, avec lequel je me suis trouvé nez à nez à l’aéroport de Conakry. Je vois encore sa tête.
— Vous ici ! s’est-il exclamé. Mais vous allez vous faire arrêter !
Je l’ai rassuré.

Philippe Gaillard : Vous avez été conduit directement à la présidence ?

Sékou Touré et Jacques Foccart s’expliquent

Jacques Foccart : Oui. Tout de suite après m’avoir accueilli, Sékou Touré m’a dit :
— Je ne vous ai pas prié de venir pour parler du passé et de tout ce qui nous a divisés ; c’est pour parler de l’avenir.
J’ai objecté :
— Monsieur le Président, ce n’est pas possible. Nous avons eu tellement de différends, vous m’avez tellement attaqué, que nous devons nous en expliquer avant de parler de l’avenir.
Notre conversation a duré plus de cinq heures. Elle n’a pas été interrompue par le déjeuner. C’était le ramadan, ce qui ne préoccupait pas le chef de l’État, mais notre unique convive, le Premier ministre Lansana Béavogui, jeûnait ; il n’a pas plus ouvert la bouche pour parler que pour manger.
Sékou est remonté à 1958, me reprochant d’avoir empêché des coopérants d’aller en Guinée, etc… Tout y est passé jusqu’en 1974 ; je n’ai pas besoin de revenir sur tous les incidents dont je vous ai parlé.
— Je vous ai rappelé ces choses, a-t-il conclu, parce que vous me l’avez demandé, mais cela n’a plus d’importance. J’ai peut-être été mal informé. De toute façon, c’est le passé.
Là-dessus, Béavogui, qui s’était retiré après le repas, nous a rejoints pour une promenade.

Promenade à Conakry : Sékou Touré invite Jacques Foccart à visiter le Camp Boiro et essuie un refus

Jacques Foccart : Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir.

Philippe Gaillard : Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?

Jacques Foccart : Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue.
— Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?

Philippe Gaillard : Comment avez-vous réagi ?

Jacques Foccart : Eh bien, je vais vous dire que j’ai été tenté ! Ce qui m’a retenu est le souvenir du Général. Le président de la République de Guinée avait tellement maltraité le général de Gaulle et suscité tellement de réactions négatives de sa part que je me serais senti coupable envers la mémoire du Général d’accepter de travailler auprès de Sékou Touré.
Ainsi se sont achevées mes relations avec Sékou Touré, comme elles avaient commencé : j’ai dans mes archives une lettre chaleureuse de 1957 de celui qui était alors maire de Conakry, contenant cette exclamation :
« Ah, si tous les Français avec qui j’ai affaire étaient comme vous ! »

Philippe Gaillard : A l’inverse, changement spectaculaire envers la Guinée. Vous aviez plaidé en vain pour la normalisation des rapports avec Sékou Touré quand vous étiez à l’Élysée. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui rétablit les relations diplomatiques en juillet 1975. Pourquoi ?

Jacques Foccart : D’abord, il faut dire qu’il ne pouvait pas en être vraiment question sous la présidence de Pompidou, pendant laquelle la violence de la répression des complots réels et imaginaires a atteint son paroxysme en Guinée. Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir au moment où se produisait une relative accalmie. Ensuite, cette reprise des relations doit beaucoup à André Lewin, qui était porte-parole des Nations unies et qui s’est consacré à la réconciliation franco-guinéenne en tant que représentant du secrétaire général de l’ONU, et même à titre personnel. C’est d’ailleurs lui qui a été nommé ambassadeur de France à Conakry…

Philippe Gaillard : Avez-vous suivi ces tractations ?

Jacques Foccart : André Lewin est venu me voir à cette époque, mais il ne m’a pas tenu au courant. C’est alors qu’il a commencé à me dire que Sékou parlait de moi à tout propos, et pas toujours en mal. Il a joué un rôle efficace et positif. Il a été, ensuite, un bon ambassadeur, dans des circonstances difficiles, parce que 1976 et 1977 ont été les années des dernières violences du régime, avec la vague d’arrestations de Peuls — dont l’ancien secrétaire général de l’OUA, Diallo Telli, qui mourra au sinistre Camp Boiro — et la sanglante répression d’une marche de femmes.
La reprise des relations franco-guinéennes a marqué le moment où Sékou Touré, considérant que l’isolement de la Guinée était devenu insupportable, a décidé de faire meilleure figure face à la communauté des nations. Il s’est mis à voyager. Il s’est réconcilié solennellement avec Houphouët-Boigny et Senghor, à Monrovia, en mars 1978, et il a reçu Giscard en Guinée en décembre de la même année. Il a été reçu à son tour, cette fois par Mitterrand, en septembre 1982, et il a participé au sommet franco-africain de Vittel en octobre 1983. Il est mort le 26 mars 1984, alors que sa réintégration dans la communauté africaine allait être consacrée par son accession à la présidence de l’OUA, dont le sommet devait se tenir à Conakry au mois de mai.

Note
7. Les Portugais avaient envoyé par mer un commando chargé de libérer des prisonniers capturés par les maquisards dans leur colonie voisine, l’actuelle Guinée-Bissau, et détenus à Conakry. Ils avaient embarqué des opposants guinéens qui voulaient abattre le régime de Sékou Touré. L’opération portugaise avait réussi ; l’opération guinéenne avait échoué.

Sékou Touré, François Mitterrand et le P.S.F.

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957

Ce document contient le 9ème chapitre de l’ouvrage de feu Docteur-Professeur Charles Diané intitulé Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages.
Tierno S. Bah

“Mensonges et insolence au dehors Sékou Touré, François Mitterrand et le Parti Socialiste Français”

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
• La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
• Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
• Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive
Mystification et mensonge en dedans

« Il est temps que la gauche française ouvre les yeux sur ce qui se passe à Conakry …
Traiter le plus grand parti de ce pays de “Parti de la Souillure Française” et François Mitterrand de “nouvel Hitler” est tout à fait dans le style du personnage qui écrase, sous sa poigne, plus de quatre millions de Guinéens. »
Jean Lacouture
Le Matin, 9 juillet 1977

Monsieur le Président,
Il existe de très nombreux exemples de l’agressivité de Sékou Touré et de son insolence dans les relations entre Etats. Depuis un quart de siècle, les humiliations subies, par notre peuple, ne se comptent plus, du fait de ses mensonges, de ses volte-face et de son opportunisme.

Je n’insisterai pas sur les relations franco-guinéennes. Cest le plus long conflit de décolonisation que la France a connu si ce n’est ni le plus coûteux ni le plus sanglant. Vous en connaissez les péripéties et le dénouement n’est pas pour demain, même si la réconciliation a été entrevue depuis 1975.

Elle est l’oeuvre de nombreux intermédiaires qui ont joué des rôles plus ou moins importants. Des syndicalistes français et en particulier des leaders de la C.G.T. et du Parti Communiste français, dont M. Séguy ont réussi à créer un climat favorable au dialogue. En septembre et en décembre 1974, il a obtenu de Sékou Touré la libération de trois détenus de nationalité française.

Vous même aviez montré, en novembre 1972, le chemin de ce dialogue particulier pour arracher, au plus fort de la tourmente, trois Français injustement détenus par Sékou Touré.

« Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’user de l’amitié pour panser certaines plaies, corriger certains jugements, adoucir certaines sentences et il m’est arrivé d’être écouté. »

Cette phrase est écrite par vous-même 1.
Mais c’est un Français, André Lewin, camouflé en fonctionnaire international qui s’est révélé, après vous et quelques autres encore comme André Bettencourt, qui s’est occupé du dossier franco-guinéen dans son ensemble, et qui a mené à bien la reprise des relations en juillet 1975.
Il est évident que c’est grâce à la patience, au tact et aux concessions que la France a faites, que les choses sont ce qu’elles sont.
En aucun cas le peuple de Guinée n’a été concerné par ces relations en dents de scie qu’il n’a jamais voulu. La susceptibilité de Sékou Touré, ses accusations mensongères et son caractère irascible et violent ont été pour beaucoup dans la dégradation de relations que les Guinéens voulaient dès le départ excellentes.

Ainsi insolences et mensonges ont dominé des rapports qui auraient pu être des plus corrects dans l’intérêt de nos peuples. Il n’en fut rien et il n’en est rien. Au lieu d’insister sur le caractère insolent et mensonger du régime de Sékou Touré, à propos des relations franco-guinéennes, je préfère m’attarder sur vos rapports et ceux de votre Parti avec lui. Cest un chapitre auquel vos amis, moins tenus par les intérêts d’Etat, sont très sensibles depuis le comportement grotesque et proprement inqualifiable de Sékou Touré à votre égard et à leur égard, et son immixtion ouverte et inadmissible dans la campagne électorale aux côtés de votre adversaire d’alors.
Il faut reconnaitre que votre élection a été un véritable coup dur pour le Dictateur de Conakry.
Plus de deux semaines après votre élection, le 10 mai 1981, Sékou Touré, malgré les pressions de son entourage et celles de ses diplomates, n’avait envoyé aucun message à Paris. Une preuve s’il en faut, de la confusion qu’il fait entre l’État guinéen et sa propre personne.
On pensait que le Président guinéen, prompt en retournements, opportuniste à souhait, avait décidé d’aller jusqu’au bout de sa lutte contre le “Parti de la Souillure Française”? qu’il avait décidé de se ranger dans le camp des battus du 10 mai et de boire jusqu’à la lie les conséquences de la visite de son ministre des Affaires étrangères en pleine campagne électorale et ses prises de position inopportunes en France, d’assurer jusqu’au bout ses prises de position contre vous et votre Parti.

Nous extrayons de la déclaration de Sékou Touré devant le Comité Central du Parti Démocratique de Guinée, le 10 juin 1977, le passage suivant (Horoya, n° 2279) :

« … Mitterrand fera financer par Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela est beau, mais nous avons à l’avance pitié du Peuple français s’il devait désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretlerait très tôt. »

Nous soulignons ces prophéties du dieu Sékou Touré.
Le 10 mai 1981, les Français vous ont élu à la présidence de la République française. Contrairement à votre prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, qui, avant son avènement à la magistrature suprême en 1974 n’avait pas une grande expérience politique de l’Afrique, vous êtes, Monsieur le Président, dans le landerneau politique de votre pays, un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique, de ses problèmes et de ses hommes.
Vous avez été en effet ministre de la France d’Outre-Mer de juillet 1950 à mars 1951 dans le cabinet de René Pleven.
Dans votre livre Ma part de vérité, vous écrivez, à propos de ces mois passés rue Oudinot :

« Mon passage au ministère de la France d’Outre-Mer a été l’expérience majeure de ma vie politique, dont elle a
commandé l’évolution. »

Je soulignerai comme élément essentiel de la vie politique africaine de l’époque, la rupture entre le groupe parlementaire du R.D.A. 2 et celui du P.C.F., due en partie à votre rencontre avec Houphouët ; les parlementaires R.D.A. allaient désormais siéger sur les mêmes bancs que votre formation de l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Vous avez participé, en septembre 1957, à l’important congrès du R.D.A. tenu à Bamako où vous avez pu prendre le pouls du nationalisme africain. Vous avez dit après ce congrès :

« Il nous faut choisir désormais entre la politique de l’intégration, la politique de la fédération ou l’indépendance. »

Nous savons que ce fut un gouvernement socialiste, celui de Guy Mollet, qui fit approuver la fameuse Loi-Cadre du 23 juin 1956 ou Loi Defferre, du nom de votre actuel ministre d’Etat.
Monsieur le Président, vous êtes donc un “vieux routier” de la politique africaine et un bon connaisseur des hommes ; surtout les plus anciens : Léopold Senghor, avec qui vous siégez à l’Internationale Socialiste, Houphouët-Boigny, l’ancien président du R.D.A. et aussi Sékou Touré de Guinée, alors proche collaborateur de Houphouet.

L’examen des rapports entre le Parti Socialiste Français et le Parti Démocratique de Guinée, montre que ceux-ci peuvent être confondus avec les rapports entre Sékou Touré et vous-même.

Ces relations ont eu deux étapes :

  • L’étape de l’harmonie jusqu’en 1977
  • L’étape orageuse depuis 1977

Nous ne savons pas, bien sûr, ce que la raison d’Etat leur réservera par de-là les ressentiments réciproques qui paraissent s’estomper.
Après le référendum de 1958, les quelques rares “amis” de Sékou Touré en France se trouvaient dans les rangs de la gauche et des syndicats. Vous en étiez. Dans votre ouvrage “Le coup d’État permanent”, vous soulignez, au sujet de notre pays :

« De Gaulle ne tolère que les libertés qu’il octroie. Du coup, la Guinée fut chassée du paradis gaulliste ; on coupe ses crédits, on aveugla ses fenêtres sur l’Occident. »

Vous faites ainsi vôtre la thèse selon laquelle l’échec de la politique de Sékou Touré est dû en partie au racisme gaulliste et à celui de ses épigones africains. Vous, qui passiez, déjà à l’époque, pour le leader de l’opposition en France, vous alliez, durant cette période, faire deux ou trois visites dans notre pays, essayant à titre personnel de faire délivrer quelques prisonniers français et condamnant même, au cours d’un important meeting à Conakry, la tentative de renversement de Sékou Touré en novembre 1970 et le rôle que la France y aurait joué. En retour, nous
avons en mémoire la grave entorse à la courtoisie diplomatique doublée de la gaffe politique que constitua, en 1965, l’ingérence du dictateur guinéen dans les affaires intérieures françaises lors de votre duel avec le Général de Gaulle : entre les deux tours de l’élection présidentielle, il vous envoya un télégramme de soutien. Ce ne fut d’ailleurs pas une bonne chose pour vous. On peut dire que durant toute cette période, vous avez été un fervent partisan des thèses guinéennes, même si vous vous rendiez compte que le lamentable échec de Sékou Touré n’était pas dû seulement au barrage gaulliste, mais aussi et surtout à l’incurie du pouvoir guinéen, au “génocide” des cadres, au pillage et à l’arbitraire. Sans compter “l’exercice solitaire du pouvoir”, ce mal que vous n’avez jamais cessé de dénoncer chez De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing , ce mal qui a poussé Sékou Touré a devenir “responsable suprême” de tout.

A partir de 1976, les relations se dégradent entre vous et vos partis. Peut-on dire que cette brouille allait de pair avec le flirt officiel entre la Guinée et la France ? C’est difficile à affirmer, mais toujours est-il que les analystes ne se font pas défaut de relever le parallélisme entre les deux
événements. Cette évolution allait aboutir à une brouille éclatante.

A l’origine de cette brouille, deux éléments :

  1. L’adoption par le P.S.F., lors de la préparation du congrès de Nantes , en juin 1977, d’une proposition de résolution condamnant les atteintes aux droits de l’homme en Guinée (torture dans les prisons, absence des détenus lors des procès, exécutions sommaires, etc.).
  2. La violente campagne du P.D.G. contre le P.S.F. et votre personne qui s’en suivit.

Les attaques du P.S.F. contre les atteintes aux droits de l’homme en Guinée s’inscrivaient dans une politique de dénonciation de tous les régimes dictatoriaux, aussi bien en Afrique que dans les autres continents, l’Amérique Latine, en particulier. Il faut souligner que l’opinion française était déjà sensibilisée par les conditions de détention dans le goulag guinéen, grâce à la parution de Prison d’Afrique, l’ouvrage de Jean-Paul Alata, socialiste français, ayant choisi de vivre en Guinée. Alata, miraculé des prisons guinéennes, révélait au monde ce que nous, Guinéens, savions déjà, le traitement infra-humain infligé à des milliers d’innocents, hommes et femmes ; grâce aussi à un document objectif et précis sur les prisons guinéenn , publié par des patriotes en exil et comportant plus de trois cents noms et le détail des exactions de Sékou Touré.
Pour Sékou Touré, vous auriez dû interdire la condamnation de son Parti par le P.S.F. Il croyait que tous les partis étaient à l’image du P.D.G., une organisation au service d’un homme. Le fait donc que vous n’aviez pas levé toute critique contre lui équivalait à une trahison.

Et voici que Sékou Touré entre en transes et met en batterie tout son arsenal de la dénonciation, de la calomnie et des insultes contre vous-même qu’il vilipende et le P.S.F. qu’il n’appelera plus désormais que “Parti de la Souillure Française”.

Sékou Touré, en particulier dans une violente adresse aux Guinéens le 10 juin 1977, fait un étalage malheureux de son ignorance, prend toutes les libertés avec votre vie privée et étale son art morbide de la délation et de l’amalgame.

Il déclare entre autres : “L’ami intime de M. François Mitterrand est le Général Moshé Dayan d’Israël. C’est son ami intime.” Il confondait Moshé Dayan et l’ancien sénateur français Georges Dayan (décédé en 1979) effectivement votre ami intime et votre “confident des bons et des mauvais jours”. Dayan et vous, on le sait, vous êtes connus au régiment au début de 1940 et l’un des premiers actes de Mitterrand Président a été de se recueillir sur la tombe de Dayan. Sékou Touré fait également un amalgame mensonger entre le P.S.F. et les autres formations socialistes qui existaient avant lui. Il ignore que vous n’avez commencé à militer au P.S.F. que lors de sa fondation au congrès d’Epinay en 1971, et que vous n’avez jamais été membre de la S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Socialiste). Sékou Touré n’en a cure. Il prêche avec pertinence le faux pour discréditer l’adversaire. Il ment sans vergogne pour étayer sa thèse. Il affirme que vous cherchiez “à le renverser”.

  • En recrutant des mercenaires : “Voici ce moment arrivé. Ils sont en train de recruter des mercenaires. Pas plus tard que le mercredi, ils étaient en réunion à Paris. Ils veulent envoyer aux États- Unis même une délégation pour demander à des groupes capitalistes de financer certaines
    actions, avec l’idée que le Gouvernement guinéen serait renversé.” (Horoya, n° 2279.)
  • En mobilisant une prétendue loge maçonnique : “… l’histoire tournait autour de la loge maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est là une des raisons de l’offensive du P.S.F. contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon, Mitterrand est franc-maçon. Ils appartiennent à la même loge, le Grand-Orient… Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée.” (Horoya, n° 2279.)
  • Ou bien en faisant des sacrifices humains contre lui : “L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si M. Mitterrand n’a pas assisté à ces cérémonies funèbres au bord de la mare.” (Horoya, n° 2279.)

Le simple honneur des gens nous dicte de ne pas ressortir la bordée d’injures et les insanités prononcées par le dictateur guinéen contre vous et votre parti. Mais comme l’a écrit Jean Lacouture, dans Le Matin du 9 juillet 1977 :

« Contre l’atroce oppression là-bas, contre la honteuse complicité ici, il est temps que la gauche française, celle en tout cas qui ose dire que l’esclavage des Africains est aussi odieux que celui imposé aux Tchèques ou au Chiliens, crie la vérité. »

Aujourd’hui, cette gauche a les moyens et l’appui du peuple français et celle des Guinéens pour que la vérité des atrocités du pouvoir de Sékou Touré et la vanité de sa politique éclatent aux yeux de tous. Si Sékou Touré a pu traiter le plus grand parti de France de “Parti de la Souillure Française”, et vous même, François Mitterrand de “nouvel Hitler”, c’est fort de la complicité et du soutien du pouvoir d’alors qui a tout fait pour livrer notre pays au grand capital français et multinational en jetant une épaisse chape de silence sur ses exactions, ses malversations ct ses mensonges.

Vous avez dit le jour de votre prise de pouvoir, que le grand
vainqueur du 10 mai 1981 était l’Espoir. Celui de millions de Français, mais aussi d’hommes pour qui la France devra jouer, surtout en Afrique, son rôle de défenseur de la liberté, de la justice et du progrès.

Je résiste à l’envie de rappeler quelques-unes des insolences que Sékou Touré a proférées contre vous, le Parti Socialiste Français et la France. Ce genre de rappel ne sied pas dans pareille lettre. Mais je sais que vous et tous vos amis avez en mémoire ces appels hystériques de Sékou Touré à la haine et cette mobilisation, déclenchée par le régime guinéen contr v us et votre Parti.

Cet épisode dramatique et plutôt triste des relations de notre peuple avec le peuple français est caractéristique de la folie mensongère et agressive qui a abouti à l’isolement de notre pays en Afrique et dans le monde.

Notes
1.  In “L’exemple que la France pourrait donner aux Africains”, France-Soir du 31 janvier-1er février 1971.
2.  R.D.A. : Rassemblement Démocratique Africain.

1978 : réconciliation pour de bon à Monrovia

18 mars 1978
A Monrovia, Ahmed Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor se réconcilient pour de bon

De g. à dr.: Ambassadeur André Lewin, Président Valéry Giscard d'Estaing, Président Sékou Touré. Conakry, décembre 1978. Mme Andrée Touré apparaît partiellement au second plan.
De g. à dr.: Ambassadeur André Lewin, Président Valéry Giscard d’Estaing, Président Sékou Touré. Conakry, décembre 1978. Mme Andrée Touré apparaît partiellement au second plan.

Deux ans et demi ont passé depuis que la Guinée et la France ont normalisé leurs relations. Le contentieux financier a été réglé. La coopération culturelle et technique a bien démarré et s’ intensifie. Les échanges commerciaux et les investissements ont repris. De nombreux observateurs, qui pensaient que la normalisation avec Paris allait entraîner à bref délai la normalisation avec Dakar et avec Abidjan, sont surpris et déçus de voir qu’il n’en est rien.
Depuis 1976 et les accusations de Complot Peul, les outrances verbales ont cessé ; le 18 juillet 1977, Sékou Touré a annoncé une amnistie pour les Guinéens de l’extérieur qui rentreraient au pays et les a invités à contribuer à son développement ; à la fin du même mois est adopté un code spécial d’ investissements pour inciter les Guinéens résidant à l’étranger à investir en Guinée.
Mais en dépit du vote de la loi d’amnistie, rares sont les exilés qui reviennent ; tout au plus certains d’entre eux profitent-ils des facilités offertes pour rendre visite à leur famille avant de repartir à nouveau. En tout état de cause, les chefs de file de l’ opposition ne courent pas le risque de mettre à l’épreuve les intentions du président ; bien au contraire, les groupes d’opposants, nombreux au Sénégal et en Côte-d’Ivoire, se montrent toujours aussi virulents. Le 20 février 1977, une déclaration pour un programme d’action conjoint a été signée par les quatre mouvements les plus importants :

  • l’Organisation Unifiée de Libération de la Guinée (OULG, essentiellement basée en Côte d’ivoire)
  • le Rassemblement des Guinéens de l’Extérieur (RGE)
  • l’Union des Populations de Guinée (UPG, surtout nombreuse et active en France)
  • l’Union des Guinéens au Sénégal (UGS)

L’été 1977 mobilise les défenseurs des droits de l’homme à propos de la Guinée, avec notamment la violente controverse publique de Sékou Touré et du parti socialiste français. Il est évident que les opposants souhaitent avant tout que les relations entre Conakry et Paris ne soient pas couronnées par une visite en Guinée du chef de l’État français, et aussi que leurs deux principales têtes de pont en Afrique occidentale, Dakar et Abidjan, n’améliorent pas leurs rapports avec le leader guinéen.
Ayant senti, à diverses déclarations, que le voyage du président français en Guinée devient une probabilité, l’OULG écrit le 2 janvier 1978, à Valéry Giscard d’Estaing — qui s’apprête à se rendre en Côte-d’Ivoire :

« Nous pensons que le changement de régime en république de Guinée est maintenant non seulement possible, mais inévitable et inéluctable, comme le montre la révolte des Guinéens qui surgit partout où se sont créées de fortes colonies d’exilés. (…) Notre souhait ardent et sincère serait que l’étape actuelle de notre lutte se fasse avec le soutien agissant, direct et discret de votre gouvernement. »

La même lettre accuse les partis français de gauche d’avoir été en Europe “les avocats et les soutiens inconditionnels du dictateur guinéen”.
Mais contrairement à ce qui s’était passé quelques années auparavant lors de la visite en Côte-d’Ivoire de Georges Pompidou, les représentants de l’opposition ne peuvent cette fois-ci rencontrer le président français. Bien plus, le 15 janvier 1978, au terme de son voyage, Giscard d’Estaing annonce lui-même qu’il visitera la Guinée plus tard au cours de l’année.
La nécessité d’une réconciliation préalable à ce voyage entre les leaders guinéen, ivoirien et sénégalais n’a jamais été formellement exprimée. Mais il est évident que le nouveau cours de la politique guinéenne entamé en 1975 ne peut prendre tout son sens que si la hache de guerre est enterrée entre les trois hommes. Sékou le comprend fort bien, et c’est de son côté que vient l’initiative. Ce qui ne veut pas dire que des intermédiaires n’aient pas joué leur rôle dans ce processus, qui devra mettre fin pour de bon à des années de difficultés et de brouilles entrecoupées d’éphémères et trompeuses réconciliations.
Celles-ci avaient d’ailleurs toujours eu lieu deux à deux, Sékou avec Senghor, puis Sékou avec Houphouët, jamais à trois. Du 29 au 31 mai 1972, sous l’égide d’un comité de sages de l’OUA, il y avait déjà eu une normalisation entre le Sénégal et la Guinée, ainsi qu’une rencontre des deux présidents Senghor et Sékou Touré, qui avaient signé une résolution en sept points (c’était le premier voyage de Sékou Touré à l’étranger depuis 1967).
Le 24 juillet de la même année, ce sera une nouvelle tentative de réconciliation avec Houphouët-Boigny lors d’une rencontre à Faranah. Dans les deux cas, les normalisations ne durent pas, et Sékou relance les attaques sur le thème de l’hospitalité accordée aux opposants à son régime.
Le président de l’Ouganda, le général Idi Amine Dada, invité par Sékou Touré pour une visite d’Etat, séjourne en Guinée du 19 au 23 novembre 1973, période qui coïncide avec le troisième anniversaire du débarquement.
Sékou fait à ce visiteur, qui ignore totalement le contexte de l’Afrique francophone et de ses relations avec l’ancienne métropole, un récit détaillé de ses déboires avec la France et avec ses deux voisins.
Désireux de bien faire (dans son compte-rendu au général Gowon, président du Nigeria et président en exercice de l’OUA, il écrit à ce dernier :

« Comme vous le savez, je suis un homme de paix, d’amour, de compréhension et de confiance mutuelle. » 43, le président ougandais ressent l’obligation de s’entremettre, après avoir conseillé à Sékou Touré de mettre une sourdine aux mises en cause publiques de ses deux collègues.
Alors qu’il est attendu au Zaïre, Amine Dada se rend donc le 23 novembre à Dakar où il rencontre Senghor, puis à Abidjan, où, en l’absence d’Houphouët, retenu au village par la maladie de sa soeur, il est reçu par une importante délégation (ministre d’État, présidents de l’Assemblée nationale et du Conseil économique et social, ministre des affaires étrangères).
A tous, il fait la leçon et les encourage dans la voie de la réconciliation, estimant les avoir convaincus que l’impérialisme, le néocolonialisme et les ennemis de l’Afrique profitent seuls de leurs querelles. Cette tentative de bons offices ne semble avoir débouché sur rien. En 1975, le président de la Gambie, Daouda Jawara, intéressé par les perspectives de mise en valeur
commune du bassin du fleuve Gambie — qui prend sa source en Guinée — a lui aussi tenté de s’entremettre entre Sékou et Senghor, mais ce dernier l’a découragé.

C’est un événement sportif qui donne à Sékou Touré l’occasion de lancer le processus 44. La finale de la Coupe Kwamé Nkrumah de football oppose le 18 décembre 1977 à Conakry les équipes nationales de la Guinée et de la Côte-d’Ivoire. Le match a lieu au stade du 28 septembre devant une assistance survoltée 45.

Longtemps avant le match, des marabouts sont venus examiner et sans nul doute préparer le terrain, probablement aussi de part et d’autre. Le match — et la coupe — sont remportés par le club Hafia de Conakry. Sékou Touré, qui était resté pendant la rencontre au palais présidentiel en compagnie de quelques fidèles, dont l’ambassadeur de Libye Hamed Ahmed Elhoudery 46, apparaît soudain sur le terrain et fait le tour du stade en voiture blanche découverte, saluant la foule de son mouchoir blanc, congratulant les joueurs, félicitant l’équipe guinéenne.

Dans le discours qu’il prononce ensuite à la tribune devant une assistance encore électrisée par l’ardeur du sport, Sékou lance un appel aux sportifs et aux jeunes des pays ayant entre eux des différends territoriaux, idéologiques ou politiques, afin qu’ils fassent pression sur leurs gouvernements et les poussent à se réconcilier. Après avoir cité les cas de la Libye et de l’Égypte, de l’Algérie et du Maroc, du Maroc et de la Mauritanie, du Togo et du Ghana, du Togo et du Bénin, du Zaïre et de l’Angola, de la Somalie et de l’Éthiopie, et après une hésitation bien simulée et un bel effet oratoire qui provoqua instantanément l’enthousiasme de la foule, Sékou charge les jeunes de Guinée, du Sénégal et “surtout” de la Côted’Ivoire de pousser leurs dirigeants à la réconciliation, “la raison devant dépasser les positions subjectives et sentimentales”. Il leur demande “d’aller annoncer à leurs frères de la Côte d’Ivoire voisine un message d’amitié et de fraternité” ; allusion sibylline, mais que la foule comprend au quart de tour : la réconciliation avec la Côte d’Ivoire est en marche. Le soir, il n’est plus question que de cela dans les familles et dans les comités de base du Parti.

Dans son message de Nouvel An, Sékou Touré renouvelle son appel et exprime le souhait que “1978 soit une année de compréhension totale, de coopération sincère et de solidarité effective avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire”.

Dès le début de janvier 1978, des délégations de femmes, de jeunes, d’artistes, de sportifs, se rendent à Dakar et à Abidjan pour bien faire y comprendre que la réconciliation est cette fois-ci réellement en marche, qu’elle n’est pas le fait de la seule volonté présidentielle, mais qu’elle est profondément souhaitée par le peuple dans son ensemble.

A partir de là, les préparatifs s’accélèrent et les intermédiaires s’affairent. Le président libérien Tolbert confirme que sa capitale Monrovia est toujours prête à accueillir une telle initiative. Il le redit à Sékou Touré lui-même, venu en compagnie de Lansana Béavogui effectuer au Liberia une visite de travail du 13 au 16 février (c’est sans doute au cours de ces entretiens que la date du “mini-sommet” a été décidée). Les présidents Daouda Jawara de Gambie et Gnassingbé Éyadéma du Togo multiplient les contacts. Dès la fin de l’année 1977, le président togolais avait envoyé des
émissaires à Conakry, ensuite reçu successivement Madame Andrée Touré et le Premier ministre Lansana Béavogui, puis Ismaël Touré. Au début de l’année 1978, Daouda Jawara reçoit à Banjul Ali Bangoura, l’influent chef du protocole présidentiel guinéen, puis Damantang Camara, président de l’assemblée législative guinéenne.

De leur côté, la France 47 et les États-Unis 48 ne ménagent pas non plus leurs encouragements, dans les trois capitales intéressées.
Arrivé à Monrovia, le samedi 18 mars au matin, à la tête d’une délégation exceptionnellement importante (la plus nombreuse des délégations présentes ; elle inclut par exemple la totalité des membres du bureau politique du PDG), Sékou Touré veut montrer d’emblée l’importance qu’il attache à cette réconciliation. Pour faire tomber les éventuelles méfiances qui auraient pu subsister dans l’esprit des autres participants, il s’engage solennellement à ne plus jamais leur demander l’extradition des dirigeants de l’opposition à son régime résidant sur leur territoire. En une heure et demi d’entretiens tenus cet après-midi là à Mansion House, le palais présidentiel libérien, les trois leaders scellent leur réconciliation et conviennent d’enterrer leurs vieilles querelles. Ils décident de tirer immédiatement un trait sur leurs dissensions idéologiques, de rétablir leurs relations diplomatiques, de renforcer leur coopération dans tous les domaines, et aussi de tout mettre en oeuvre pour assurer la libre circulation des personnes et des biens entre les trois pays, conformément d’ailleurs aux dispositions du traité de la CEDEAO 49.

Ensuite, les choses vont aller vite. Des traités d’amitié et de coopération sont signés entre la Guinée et la Côte d’ivoire le 14 avril 1978, avec le Sénégal le 7 mai 1978.

Le 11 octobre, Sékou Touré nomme Mamady Nabé, ancien administrateur général de l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry, ambassadeur à Dakar. Le 20 octobre, El Hadj Mbaye Diouf présente ses lettres de créance à Sékou Touré ; il restera ambassadeur du Sénégal jusqu’après la mort du leader guinéen, en mars 1984. Du 24 au 29 octobre 1979, Sékou Touré se rend au Sénégal, sa première visite depuis 16 ans. L’accueil de la population est enthousiaste, le prestige de Sékou semble resté intact en dépit de deux décennies de difficultés ; même la communauté guinéenne, dans son ensemble, ne cache pas une certaine fierté ; il est vrai que, par précaution, les opposants les plus déterminés ont été éloignés 50.

Au cours de ce voyage, Sékou se rend à Touba pour y rencontrer le khalife général des Mourides (la presse n’est autorisée à filmer que la partie “officielle” de la rencontre, et occulte les gestes personnels d’hommage respectueux et de déférente soumission).

Président Sékou Touré et Serigne Mbacke Gainde Fatma à Touba, Sénégal, 1978
Président Sékou Touré et Serigne Mbacke Gainde Fatma, Khalife Général des Mourides à Touba, Sénégal, 1978

La communauté mouride s’est mobilisée pour assurer le succès de cette rencontre et a organisé le cortège. Elle n’oublie pas que Sékou Touré a reçu à Conakry quelques années auparavant une importante délégation de leur confrérie, et que tous les ans, il facilite le transport des mourides habitant la Guinée pour participer au Magal de Touba, ce pèlerinage annuel de la communauté. Sékou Touré, qui a fait donner le nom d’Amadou Bamba à l’une des promotions des étudiants guinéens, rappelle que le fondateur du mouridisme a été déporté pendant plusieurs années sur la côte gabonaise, et qu’il s’y est retrouvé aux côtés de son ancêtre l’almamy Samory Touré.
Sur le plan officiel, dix accords de coopération sont conclus. Au cours d’une conférence commune, Sékou Touré, introduit par son hôte — qu’il qualifie de “frère aîné” — qui dirige les débats, répond à cinq questions émanant de l’assistance, sur le chômage en Guinée, la religion et la révolution, etc… Au banquet d’État offert par Senghor, Sékou Touré répond en forme d’autocritique, après avoir évoqué “la flamme rallumée” :

« Nous avons été heureux, sincèrement heureux, mais aussi confus, parce que nous avons compris que le peuple n’avait pas été du tout d’accord avec nous tout au long de la période de rupture des relations entre le Sénégal et la Guinée … Quelles que puissent être les explications que nous, dirigeants sénégalais et dirigeants guinéens, pourrions donner pour nous faire comprendre, les deux peuples, dans leur sincérité, dans leur pureté, ne nous
suivraient pas, décidés qu ‘ils sont à vivre en frères, en amis, en collaborateurs. La première leçon serait pour nous d’éviter de semblables ruptures parce que contraires à la volonté des deux peuples. »

Sékou et Senghor se rencontrent encore plusieurs fois lors de Sommets de l’OUA : en juillet 1978 à Khartoum, en juillet 1979 à Monrovia, en juillet 1980 à Freetown, sans compter le Sommet extraordinaire de Lagos, en avril 1980, au cours duquel fut adopté le Plan économique de Lagos pour l’Afrique, et où Senghor et Sékou Touré furent l’un et l’autre nommés au sein d’ un comité ad hoc pour le Tchad (dont Senghor est choisi comme président).

A la fin de 1980, le président Senghor, qui a alors 74 ans, fait savoir qu’il abandonnera ses fonctions à la fin de l’année. Le Premier ministre Abdou Diouf le remplace comme le prévoit la constitution, et Habib Thiam devient à sa place chef du gouvernement. Entre le nouveau président du Sénégal et Sékou Touré, il ne subsiste évidemment rien des problèmes du passé, aussi bien en ce qui concerne les personnalités qu’en ce qui concerne la politique. Les relations entre le Sénégal et la Guinée — pour les quatre années et demi qui restent à Sékou Touré jusqu’à son décès — seront donc exemptes des à-coups qui caractérisaient la période précédente.
En particulier, le président guinéen accueille avec faste à Conakry, le 6 juin 1981 , le Sommet de l’Organisation de mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG), auquel la Guinée a finalement adhéré en juin 1980 (le Sénégal et la Gambie l’y avaient conjointement invitée en mars 1979). Et Sékou Touré exprime en 1983 le souhait que le ministre sénégalais des affaires étrangères, Mustafa Niasse, devienne secrétaire général de l’OUA lors du XXème Sommet qui devait se tenir à Conakry l’année suivante ; c’est Abdou Diouf qui s’y opposa, souhaitant que l’intéressé reste encore à son poste 1.

Du côté ivoirien, les choses progressent également vite et bien. Le 29 mai 1978, une importante délégation ivoirienne commerciale se rend à Conakry. Le 10 juillet, les deux leaders se rencontrent à Yamoussoukro. Du 26 février au 1er mars 1979, Sékou Touré effectue une visite officielle en Côte d’ivoire, accompagné de Lansana Béavogui et d’un grand nombre de ministres.
A son retour, Sékou Touré confie à l’ auteur, qui lui demandait ses impressions :

« C’est la première fois que je mesure ce que le “non” de 1958 a coûté à la Guinée. » 52

Une nouvelle mission commerciale conduite par le ministre ivoirien du commerce extérieur se rend peu après en Guinée 53.
Le 22 décembre 1979, c’est encore une rencontre avec Houphouët à Yamoussoukro, suivie d’une autre le 4 mai 1983. Sékou Touré revoit Houphouët-Boigny pour la dernière fois en octobre 1983 au Sommet franco-africain de Vittel, où ils se partagent la vedette ; pour leur voyage, ils sont ensemble les invités du président François Mitterrand dans son avion personnel.
Le Sommet de Monrovia a donc bien atteint son objectif : après vingt années de difficultés, réconcilier durablement les trois leaders de l’Afrique occidentale francophone.
Sékou tient pourtant à préciser, quelque temps après la conférence, ce que pour lui Monrovia n’est pas :

« En fait, pour la Guinée, il n’a jamais été question, à Monrovia, d’un tournant politique, encore moins d’un
changement de ligne politique. Ils ‘agit de chercher une voie de coexistence pacifique avec les États voisins. Dans cette offensive, notre sincérité ne doit pas faire défaut … Nous avons choisi la politique du bon voisinage et de l’amitié avec tous les pays frères de la sous-région, notamment avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire … D’aucuns parlent d’ouverture politique comme si l’Etat guinéen était resté isolé jusqu’ici. D’autres parlent de l’offensive diplomatique comme d’un changement de ligne politique. Le peuple guinéen, quant à lui, reste fidèle à la voie choisie, celle de l’édification d’une nation réellement indépendante, souveraine et prospère. Cette voie est et demeurera anti-impérialiste et anticolonialiste. Soyez convaincu qu’il ne s’agit que d’une offensive, mais une offensive sincère et vigoureuse dans le domaine diplomatique. Par contre, et cela doit être bien compris, dans le domaine de l’idéologie, il ne sera jamais question de virage. Au contraire, l’idéologie avec une telle offensive diplomatique doit se radicaliser. Nous sommes convaincus qu’il n y a pas d’autre étape à atteindre que l’étape socialiste… Nous devons noter que les pays capitalistes ont un immense acquis scientifique et technologique et des moyens financiers importants dont nous avons besoin pour accélérer notre propre développement en concédant aux intérêts capitalistes, aux investisseurs capitalistes, la garantie qu’ils veulent obtenir de nous, et qui à aucun moment ne mettrait en cause notre souverainëté. Donc, aucune exclusive. »

Mais Sékou Touré a tenu aussi à dire tout le bien qu’il pense de cette réconciliation :

« La conférence de Monrovia a été une bonne chose. Nous venons de vous dire que pendant longtemps nous avons eu de très mauvais rapports avec nos voisins. La Guinée a connu l’agression, elle a connu un complot permanent de l’impérialisme ; il se proposait de l’abattre coûte que coûte.
Des anti-Guinéens sont payés pour baver sur la révolution guinéenne. Des mercenaires recrutés, entraînés, envoyés en Guinée pour procéder à des assassinats 54. Plusieurs tentatives d ‘agression sont étouffées et l’agression effective de 1970 est vaincue par nous. Nous nous sommes dit : il y a les États, il y a les régimes, et nous allons, avec les voisins, nous réunir,
chercher de nouvelles bases de coopération, tirer les leçons du passé et envisager collectivement l’avenir, avec la promesse que chacun s’occupe de son régime comme il l’entend, mais que tous les États respectent les lois de cohabitation permettant la communication rapide des biens et des personnes entre eux, et protègent leurs intérêts légitimes et respectifs.
Ainsi, la conférence de Monrovia a pu être ce moment décisif qui a réconcilié la Guinée avec le Sénégal, d ‘une part, la Guinée avec la Côte d’ivoire, d ‘autre part, et nous devons vous dire: le régime ivoirien est resté ce qu ‘il était, le régime sénégalais est resté ce qu’il était, le régime guinéen est resté ce qu’il était.
Mais nos rapports officiels se sont améliorés et maintenant nous envoyons des délégations répondre à toutes les invitations des deux pays, comme nous recevons les délégations qu ‘ils nous envoient et qui participent aux instances de notre parti ou aux instances des institutions de l’État. Nous pensons sincèrement que la situation a été décantée et que, à en juger par leurs applaudissements, les pays d’Afrique ont trouvé les résultats de la conférence de Monrovia comme un facteur positif de consolidation de l’unité d’action des peuples d’Afrique.
Nous disons donc que la conférence de Monrovia était pour nous un moment de réflexion et aussi de choix pour un mode d’existence pacifique entre nous et les pays voisins. On choisit un ami, on ne choisit pas son voisin. Il est mieux, donc, qu’il y ait une entente puisque le voisinage ne peut pas être annulé. Il est mieux que les différends qui surgissent soient chaque fois analysés, résolus pour que le voisinage ne soit pas un fardeau pour l’un et pour l’autre. Voilà la conception que nous avons eue. » 55

Point de vue caduc et falsificateur (2e partie)

Après lecture de “Mon point de vue. Il faut sauver la Guinée du multipartisme désintégrateur” par Sidiki Kobélé Keita, je trouve le document caduc et falsificateur.

Le texte est accessible dans la rubrique Documents.

Poursuivant sa diatribe contre le Comité militaire de Redressement National (CMRN – 1984-1991), Kobéé écrit :

ils ont tenté aussi de salir l’image rayonnante de la Guinée sur le plan international sous prétexte de salir la mémoire d’Ahmed Sékou Touré, alors qu’il s’agissait de faire plaisir « à ceux qui les ont aidés à prendre le pouvoir » (interview d’un membre du CMRN); une pratique que nous revivons depuis le 21 décembre 2010.

“salir l’image rayonnante de la Guinée”

Sidiki Kobélé Keita emploie le verbe “salir” deux fois dans le même paragraphe. Il l’applique d’abord à la Guinée, dont “certains membres du CMRN” auraient “tenté de salir l’image rayonnante.”
Notons, une fois de plus, le recours à l’anonymat. Kobélé ne se rend pas compte ce que ce style dévalue son écrit. Il eût été plus courageux et plus fiable de nommer ces membres-là. Il a préféré s’abriter derrière un cliché cher aux orphelins du PDG et de Sékou Touré, qui ne ratent aucune occasion pour se lamenter de la perte de prestige de la Guinée. Ils racontent à tous vents que celle-ci jouissait d’une “image rayonnante” à l’époque. Mais ils sont obligés de préciser “sur le plan international.” Car, en dépit de leur adolâtrie de Sékou Touré, ils savent qu’au plan intérieur, le régime était réduit à l’échec, à l’oppression et à la répression.
Toutefois, Kobélé perd de vue qu’un régime ne peut pas rayonner à l’extérieur s’il est terne et lugubre à l’intérieur. Qu’elle soit économique, politique, culturelle ou militaire, la diplomatie réflète la politique domestique du pouvoir en place.
Et bien avant la mort de Sékou Touré, la flamme du prestige extérieur du pays s’était éteinte. Allumée au lendemain du référendum du 28 septembre 1958 et du Non à la communauté franco-africaine proposée par le général Charles de Gaulle, l’aura de la Guinée avait rapidement sombré. Dès 1961, les cadres  d’Europe et des Caraibes venus au secours de l’Etat, avaient plié bagages suite à l’emprisonnement de leurs collègues dans le “complot des enseignants”.
Sékou Touré réagit avec exaggération et  violence contre les revendications salariales et du syndicat des enseignants. Cette organisation était dirigée par un membre du leadership du Bloc Africain de Guinée (BAG) dirigé par Koumandian Keita. Le BAG était le principal rival du PDG dans la lutte pour le pouvoir à la fin des années 1950.
A tort, Kobélé affirme que Koumandian en était le leader. Non, c’est Diawadou Barry qui assumait la direction de ce parti, dont les principaux dirigeants périrent au Camp Boiro, par exemple, Karim Bangoura, Baba Camara, etc.

“salir la mémoire d’Ahmed Sékou Touré”

Cette expression est jumelle de la précédente. Toutes deux sont aussi usagées que vides. Celle-ci suscite les questions suivantes :

  • Peut-on salir ce qui est déjà malpropre et malodorant, souillé et impur, purulent et putréfiant, coulant de larmes de veuves et d’orphelins, dégoulinant du sang d’innocents ?
  • Peut-on seulement tuer un cadavre ? Ou alors le resusciter ?

Dans les deux cas, la réponse est négative.

Sekou Toure Ce qu'il fut ce-qu'il faut defaireSékou Touré s’était chargé, lui-même, de ruiner son bilan. Tout un peuple lui avait confiance. Et qu’a-t-il fait de ce précieux capital ? Il fit tout pour se ranger, selon le mot adéquat de Alpha Abdoulaye “Portos” Diallo, dans la “galerie des maudits” de l’Histoire.

Et ne croyons pas que les rescapés du Camp Boiro soient les seuls à tirer cette conclusion. Pour saisir l’ampleur de la débâcle nommée Sékou Touré, il faut lire :

Kobélé poursuit :

“… sur le plan interne, le CMRN et ses alliés civils se sont attelés à détruire ou à bazarder tous les acquis économiques de la Première République à leur profit pour retarder le développement de la Guinée en imposant une privatisation mafieuse.”

“L’enfer, c’est l’autre” a dit le philosophe français Jean-Paul Sartre. Effectivement, le CMRN dilapida les avoirs de l’Etat. Lansana Conté avait déclaré en avril 1984 :
— Nous sommes venus au pouvoir pauvres. Si vous nous voyez avec des voitures, des villas et de l’argent, sachez que nous les aurons volés.
Reniant cette confession initiale, il décida de s’accaparer des biens de l’Etat pour lui-même et sa famille. Il aggrava la corruption instaurée par Sékou Touré ; il renforça la criminalité d’Etat et légitima l’impunité. Devant la caméra de la télévision, il conseilla aux préfets de “prendre un peu”, mais de “ne pas trop prendre”, c’est-à-dire : volez modérément, ne volez pas exaggérément !

Mais le CMRN ne faisait qu’imiter Sékou Touré. Car c’est le premier président guinéen qui détruisit l’infrastructure matérielle laissée par la France coloniale.

Pire, Sékou Touré ruina la ressource la plus précieuse et la plus indispensable : les forces humaines. Il fit périr les cadres les plus brillants au Camp Boiro. Et il détruisit l’école guinéenne. Qui ne s’est pas encore relevée de la pagaille instaurée par le “Reponsable suprême de la révolution”.

Sentant sa fin venir, Sékou Touré avait remplacé le slogan “Prêt pour la révolution” par un autre, aussi vide, “Prêt pour la production.” C’était en 1982, et trop tard pour lui et son régime. Sa dictature avait mis la Guinée à genoux et poussé des millions à l’exil. Elle avait enraciné l’ignorance, la paresse, la médiocrité, la démagogie, la flagornerie, le mensonge, et la pauvreté.

Kobélé se veut plus royaliste que le roi. Mais Sékou Touré, lui, était parfaitement conscient de son échec.

André Lewin rapporte l’information suivante :

Dès les années 60, il [Dr. Najib Roger Accar] avait décelé un risque d’anévrisme chaque fois que Sékou parlait fort ou se mettait en colère, et avait à plusieurs reprises conseillé une opération préventive, mais en vain. Peu d’années avant son décès, Sékou Touré — qui détestait consulter des médecins  et ne l’avait pratiquement jamais fait lui-même à l’étranger, contrairement à la plupart des responsables guinéens et de membres de sa famille, comme Madame Andrée — avait fait venir le docteur Mario d’Amato de l’hôpital régional de Fria — largement financé, équipé et géré en liaison avec le groupe aluminier animé par Pechiney.
Celui-ci avait tout de suite diagnostiqué, plutôt que des problèmes cardiaques (ou en plus de ceux-ci), de très sérieux signes de tumeur ou de cancer de l’appareil digestif.
Alerté sur la gravité réelle de son état, Sékou Touré avait demandé à son interlocuteur, qu’il revit à plusieurs reprises, quelles étaient ses chances de survie — en cas d’opération ou s’il n’y en avait pas — et en particulier “si j’ai des chances de vivre assez longtemps pour réparer le mal que j’ai pu faire à mon peuple

Comme en écho, Ibrahima Baba Kaké souligne dans Sékou Touré, le héros et le tyran :

“…à deux ans de sa mort, il ne pouvait plus tromper personne sur son destin à jamais manqué.”

 A suivre

Tierno S. Bah

Point de vue caduc et falsificateur

Après lecture de “Mon point de vue. Il faut sauver la Guinée du multipartisme désintégrateur” par Sidiki Kobélé Keita, je trouve le document caduc et falsificateur.

Extrait du site L’ExpressGuinée le texte est accessible dans la rubrique Documents.

Le propos de M. Keita se divise en deux parties:

  • Un survol de de l’évolution politique de la Guinée, de 1955 à nos jours, asserti d’une présentation, superficielle et fantaisiste, du bilan économique “positif” de Sékou Touré
  • Des propositions de refonte de l’espace politique guinéen
Sidiki Kobélé Keita
Sidiki Kobélé Keita, circa 1980

Comme d’habitude la rédaction est peu soignée.  Kobélé appartient à un  groupe de Guinéens qui, bien qu’ayant étudié en France, n’en évoluent pas moins en marge de l’usage correct de la langue de Molière, Racine, Victor Hugo, etc. L’actuel président de la république de Guinée, Alpha Condé, est connu pour écorcher la grammaire française. Il le fait en récidiviste et avec désinvolture et insouciance. La consolation est peut-être maigre, mais il est difficile de trouver de circonstances atténuantes, soit pour les carences  orales (Alpha Condé), soit pour le bilan livresque (Alpha Condé, Kobélé Keita, etc.)

Qu’à cela ne tienne. Ms objections et réfutations concernent le contenu du texte, qui est cousu d’erreurs et de falsifications.

Tout d’abord, Kobélé croit peut-être innover avec sa proposition de limiter arbitrairement le nombre de partis politiques. En réalité, cette idée n’est pas nouvelle. Elle avait été avancée par le CTRN en prelude au referendum constitutionnel de 1990. Le projet fut enterré face à son rejet catégorique par la société civile et par la rue.

Récusant donc le texte original, ce blog couvre quatre aspects :

  • Correction des erreurs — volontaires ou non — de M. Keita
  • Réfutation des points saillants de son article
  • Son rôle dans la destruction du système bibliothécaire guinéen
  • Son implication dans la politique génocidaire de Sékou Touré

Errata

Au premier paragraphe du texte, M. Keita émet la plainte suivante :

« Quand on aime la Guinée, on souffre trop ; on est tous les jours révolté face à l’aveuglement politicien de certains de ses fils, prêts à tout pour atteindre leur objectif. Toutes les armes et formes de combat sont requises contre les adversaires traités comme des ennemis à abattre. »

Comme M. Jourdain —qui faisait de la grammaire sans le savoir— dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, Kobélé attaque son idole Sékou Touré sans le vouloir. Car le passage ci-dessus décrit exactement le premier dictateur guinéen.

L’air d’enfoncer un clou Kobélé enchaîne,  :

« En effet, le peuple de Guinée vit un drame depuis 1958 : ses cadres ne se battent que pour la conquête ou la conservation du pouvoir… »

Pour mémoire, entre 1958 et 1984, le président de la Guinée, “Responsable suprême de la révolution” et premier cadre du pays s’appelait, d’abord Sékou Touré, et à partir de 1962, Ahmed Sékou Touré. C’est le président égyptien, Gamal Abdel Nasser,   qui lui suggéra d’ajouter Ahmed à son nom.

Les militaires, tombeurs de la dictature du PDG le 3 avril 1984, sont la première cible de Kobélé. Il écrit :

« Après le coup d’Etat du 3 avril 1984, au lieu d’agir en Comité Militaire de Redressement National, cette instance suprême mise en place par ceux qui ont pris le pouvoir, a agi en Comité Militaire de Rejet National… »

Kobélé omet deux points historiques essentiels :

  1. Les militaires passèrent à l’action après avoir dûment constaté la discorde et l’animosité au sein du Bureau politique du PDG. En effet au moins quatre factions se disputaient la succession de Sékou Touré:
    1. Lansana Béavogui, Premier ministre
    2. Ismael Touré, le demi-frère, appuyé par le clan de Faranah, avec en tête le frère aîné, Amara Touré
    3. Andrée Touré, épouse, soutenue par ses frères adoptifs (Mamadi et Seydou Keita), son beau-frère, Moussa Diakité. Elle voulait instaurer une dynastie en proposant le nom de son fils comme remplaçant de son mari
    4. Siaka Touré, neveu, renforcé par le clan de Kankan
      et les descendants de Samori Touré par la lignée paternelle (Abdoulaye Touré et consorts)
  2. En fait de rejet, la Guinée tout entière accueillit le renversement du régime de Sékou Touré dans le soulagement et l’allégresse. Les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré, —  officiers renégats de régime de Sékou Touré — et leurs compagnons furent célébrés comme des héros. Les militaires s’affronteront mortellement un an plus tard, le 5 juillet 1985.

Ensuite l’article esquisse une distinction factice entre les membres du CMRN en prétendant innocenter certains officiers et accabler d’autres. Sans pouvoir ou oser les nommer, Kobélé parle de :

certains de ses [le CMRN] membres et leurs alliés civils à l’époque, sertis par la haine et le ressentiment, ont cherché d’abord à se venger (liquidation des parents et amis d’Ahmed Sékou Touré et répression aveugle des présumés auteurs de la tentative de coup d’Etat du 4 juillet 1985, etc., sans être satisfaits)

Au regard de l’histoire, l’exécution des officiels (membres et alliés de la famille Touré) relève de la responsabilité institutionnelle du CMRN. Elle ne saurait être réduite à une vengeance personnelle. C’est le collectif du CMRN qui prit et appliqua cette mesure grave en violation de ses promesses antérieures.

Lire Armée Guinéenne : Écuries d’Augias

En effet au lendemain du coup d’Etat du 3 avril 1984, le CMRN — par la voix de Colonel Lansana Conté, président de l’organisme chef de l’Etat— s’était engagé solennellement à organiser un procès équitable. Il promit l’application des normes internationales de justice pour le jugement des détenus  du Camp Keme Bourema de Kindia, tous des principaux officiels du régime renversé.

Un an plus tard, à la veille de l’exécution des prisonniers, — et après avoir lancé son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait‚ à l’adresse des voyous qui avaient attaqué des Malinké— le même Lansana Conté,  déclara publiquement :

« Que ceux qui veulent intervenir en faveur des détenus le fassent aujourd’hui, car demain il sera trop tard. »

Autrement dit, la décision de tuer les accusés avait été presque arrêtée. Et, effectivement, le 19 juillet 1985, le CMRN ordonna de passer par les armes une vingtaine de personnes. Les suppliciés étaient accusés de complicité dans la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré, ancien Premier ministre.

Les détails de l’exécution alimentèrent la rumeur à l’époque. Mais ajourd’hui, faute d’archives —ou ce qui en reste— il est impossible  d’attribuer à certains membres du CMRN la responsabilité de la disparition des compagnons de Sékou Touré, et d’en disculper  d’autres.

Peu importe pour Kobélé. Aveuglé par sa phobie notoire des Fulɓe, il inculpe trois officiers Fulɓe : commandant Mamadou Baldé, commandant Ousmane Sow, lieutenant Abdourahmane Diallo d’avoir dirigé l’opération.

Cela est archi-faux. Il le sait. Et il ne peut pas prouver le contraire.

C’est ici l’occasion de demander à l’équipe d’Aminata.com de rendre un service à la Guinée en effectuant une deuxième interview du Général Ousmane Sow. S’il y consent, il s’agirait pour le vieil officier de donner sa version complète, non-édulcorée, des évènements de juillet 1985. Par contre, s’il s’enferme dans le silence, ou s’il se cantonne dans les généralités, qu’il sache que les propagateurs du mensogne sont résolus à le couler, lui et ses deux “parents” : feu Général Abdourahame Diallo et Général Mamadou  Baldé. La même démarche devrait être entreprise auprès de ce dernier.

Lire La déplorable interview du Général Ousmane Sow

Général Sow se targue d’avoir élevé Lansana Conté au grade de général. C’est dommagne. Car, en réalité, il n’y pas là de quoi pavoiser pour les observateurs et pour l’histoire, qui ne voient en Lansana Conté qu’un dictateur criminel

Lire Opposition et Majorité : Bonnet Noir, Noir Bonnet 

Deux autres actes alourdissent l’affreux bilan de carrière de Lansana Conté :

  1. Le 27 mai 1969, lieutenant Lansana Conté commanda le peloton d’exécution de Diawadou Barry, Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, etc.  au mont Kakoulima. Lire L’extraction des condamnés à mort, par KIndo Touré. Siaka Touré extraya les condamnés (in absentia) et les remit au lieutenant Conté pour la tuerie nocturne. Je suis arrivé à cette conclusion en faisant le recoupement du récit du commissaire de police Kindo avec la confidence reçue de Bakary Keita, le frère cadet et sosie de Fodéba, à Conakry en 2002.
  2. Le 25 janvier 1971, lieutenant Lansana Conté assura la garde du Pont du 8 novembre pendant que son complice, capitaine Diarra Traoré, mettait la corde au cou des quatres martyrs: Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba, Kara Soufiane Keita. Lire “La Ballade des Pendus”, par Jean-Paul Alata et “L’Exécution”, par Lt-colonel Kaba 41 Camara

 A suivre

Tierno S. Bah