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Loffo Camara : victime-martyre de Sékou Touré

Mme. Loffo Camara, membre du Bureau politique national, prononce une allocution au 5e congrès du Parti démocratique de Guinée.
Mme. Loffo Camara, membre du Bureau politique national, prononce une allocution au 5e congrès du Parti démocratique de Guinée.

Loffo Camara, infirmière sage-femme, fut l’une des membres pionnières du Parti démocratique de Guinée. Elle devint, en janvier 1963, la première femme à siéger au sein du gouvernement de la République de Guinée. Elle cumula cette fonction avec celle de membre du Bureau politique national du parti.

Quelques jours après l’attaque de commandos de l’armée coloniale portugaise contre Conakry en décembre 1970, Mme Camara fut  arrêtée et accusée de complicité avec les assaillants.

Quelques semaines plus tard, le 25 janvier 1971, cette musulmane qui avait fait son pèlerinage aux Leux Saints,  fut sommairement exécutée par un escadron de la mort qui la cribla de balles à b out portant, elle et ses co-suppliciés, dont Elhadj Habib Tall, descendant d’Elhadj Oumar Tall, ancien député, ancien vice-président de l’Assemblée Territoriale/Nationale (1957-1960), ex-directeur de cabinet du ministère de la Défense et de la Sécurité (de 1961 à 1963 sous Fodéba Keita), ex-gouverneur de Conakry.
Dans sa volonté effrénée de réécrire l’histoire politique de la Guinée, Sékou Touré colla, après le référendum du 28 septembre 1958, l’étiquette “Indépendant” à Barry III et à Habib Tall.
En fait, ces deux victimes programmées, étaient bien ancrées dans leur formations respectives, et rivaux effectifs du PDG. Ils avaient battu le parti de Sékou Touré dans leurs fiefs : Tall Habib, leader de l’Union des Toucouleurs à Dinguiraye et Barry III, dirigeant de la Démocratie Socialiste de Guinée (DSG) affiliée la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) à Pita. Leur victoire empêcha le PDG de rafler toute la mise et de se contenter de 57 sièges sur 60, Barry III ayant obtenu deux postes et Habib Tall, un. Pour Sékou Touré, qui avait depuis longtemps developpé, sa conception totalitaire et pathologique du pouvoir, ses deux concurrents avaient commis un “crime”.

Quartorze ans plus tard, il ruminait toujours sa vengeance. Il l’aassouvit finalement en les faisant assassiner en janvier 1971, après un simulacre de procès en leur absence et un total déni de justice pour eux et leurs co-accusés.

Le peloton d’exécution comprenait un de ses anciens collègues, Mamadi Keita, professeur de philosophie, membre du Bureau politique et ministre, demi-frère adoptif d’Andrée Touré.

[Lire Du slogan éploré au combat justicier]

De gauche à drote, Mmes Loffo Camara (à côté du secrétaire au bonnet blanc), Jeanne-Martin Cissé, Mafori Bangoura (au micro) à Conakry, circa 1962
De gauche à drote, Mmes Loffo Camara (à côté du secrétaire au bonnet blanc), Jeanne-Martin Cissé, Mafori Bangoura (au micro) à Conakry, circa 1962

 

Gouvernement de Guinée, 3 janvier 1963. Mme Loffo entre dans les annales de l'Histoire en devenant la toute première ministre de la Guinée post-coloniale. Sur la photo, au premier rang, Sékou Touré, président de la république et chef du gouvernement. 2e rang, de g. à drr. Fodéba Keita, Moussa Diakité, Louis Lansana Béavogui, Saifoulaye Diallo, Mme Loffo Camara, Balla Camara, Alpha Amadou Diallo; 3e rang, de g. à dr. Alassane Diop, Fodé Cissé, Dr. Roger Najib Accar, Dr. Seydou Conté, Sory Barry, Ismael Touré, 4e rang, de g. à dr. Fodé Mamoudou Touré, Ibrahima Barry III, NFamara Keita, Abdourahmane Dalen Diallo,
Gouvernement de Guinée, 3 janvier 1963. Mme Loffo entre dans les annales de l’Histoire en devenant la toute première ministre de la Guinée post-coloniale. Sur la photo, au premier rang, Sékou Touré, président de la république et chef du gouvernement. 2e rang, de g. à drr. Fodéba Keita, Moussa Diakité, Louis Lansana Béavogui, Saifoulaye Diallo, Mme Loffo Camara, Balla Camara, Alpha Amadou Diallo; 3e rang, de g. à dr. Alassane Diop, Fodé Cissé, Dr. Roger Najib Accar, Dr. Seydou Conté, Sory Barry, Ismael Touré, 4e rang, de g. à dr. Fodé Mamoudou Touré, Ibrahima Barry III, NFamara Keita, Abdourahmane Dalen Diallo,
Mme. Camara Loffo, quelques jours avant de tomber sous les balles d'un peloton d'exécution commandité par Sékou Touré le 25 janvier 1971
Mme. Camara Loffo, quelques jours avant de tomber sous les balles d’un peloton d’exécution commandité par Sékou Touré le 25 janvier 1971

Mme. Loffo fut abattue le même jour —et peut-être dans le même lot — que son frère, Sékou Camara, ancien gouverneur de région, ancien ambassadeur, membre-pionnier du PDG, premier secrétaire général (avant la création des fédérations) de la sous-section de PDG-RDA de Labé.
Je souhaite qu’un jour les rapports et l’acharnement de Sékou Touré contre Beyla, à travers ces deux fils de cette région, soient documentés.
En attendant, je rappelle que Beyla fut, en 1953,  le premier poste électif de Sékou Touré, qui en devint le conseiller après la mort —subite voire suspecte — du titulaire, Kaman Camara. Félix Houphouët-Boigny, président du RDA, et Bernard Cornut-Gentil, gouverneur général de l’Afrique occidentale française (Dakar) firent le déplacement afin de battre campagne localement pour Sékou Touré.

Camara Sékou
Camara Sékou

Sékou Camara précéda indirectement Samba Safé Barry à ce poste. Tous deux périrent dans les geôles de Sékou Touré.

[Sur les relations homosexuelles présumées entre Sékou Touré et Bernard Cornut-Gentille, lire André Lewin, Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Vol. 1, chapitre 15 et chapitre 16]

Le successeur immédiat de Sékou Camara à la sous-section de Labé, feu Amadou Teliwel Diallo, fut jugé et condamné à une peine de prison avec sursis sur ordre de Sékou Touré à la fin des années 1970. Beau-frère de Saifoulaye Diallo, transfuge du B.A.G. de Diawadou Barry au PDG à l’élection législative de 1957, il était greffier au parquet et fut l’un des rédacteurs de la Constitution de 1958.

Barry Samba Safé, instituteur, succesivement secrétaire fédéral de Labé, gouverneur de Kankan, où il fut arrêté en 1972. Il succomba à la torture par <a href="http://www.campboiro.org/victimes/cisse_emile.html">Emile Cissé</a>, qui le découpa vivant au Camp Soundiata Keita. C'est  ce qui explique la publication d'une photo civile et non celle du prisonnier portant l'ardoise.
Barry Samba Safé, instituteur, succesivement secrétaire fédéral de Labé, gouverneur de Kankan, où il fut arrêté en 1972. Il succomba à la torture par Emile Cissé, qui le découpa vivant au Camp Soundiata Keita. C’est ce qui explique la publication d’une photo civile et non celle du prisonnier portant l’ardoise.

Plusieurs secrétaires fédéraux de Labé souffrirent de la détention et de la torture sur ordre de Sékou Touré. Parmi eux, Elhadj Amadou Laria Diallo (oncle de Saifoulaye Diallo), Elhadj Mamadou Labiko Diallo, (ami d’enfance et promotionnaire de Saifoulaye), Elhadj A. Baldé Tayre, etc.

 Tierno S. Bah

Querelles colonelles et destins nationaux

Le proverbe africain dit : « Quand les éléphants se battent, les herbes sont piétinées. » Mais en Guinée et au Burkina Faso, les querelles colonelles se retournent contre les protaganistes et les adversaires.
Une autre maxime proclame : « Quant l’Histoire se répète, la première fois, c’est une tragédie, la seconde une comédie .» (Karl Marx). Avec trente ans d’écart, cette fameuse observation s’applique aux officiers supérieurs putschistes Guinéens (1984) et Burkinabe (2014), Est-ce une répétition ? Pour tenter d’esquisser ma réponse, je garde à l’esprit les deux adages suivants (a) Comparaison n’est pas raison (b) Ressemblance n’est pas correspondance.

Cela dit, voici quelques points de similitude entre les deux pays.

  1. En Guinée le Comité Militaire de Redressement National (CMRN) fut dirigé par les Colonels Lansana Conté et Diarra Traoré, d’avril à décembre 1984, date à laquelle le second fut démis de ses fonctions de Premier ministre. La décision découlait du conflit ouvert entre les deux officiers à la tête de la première junte du pays.
  2. Au Burkina Faso l’ère post-Compaoré fut récupérée par le lieutenant-colonel Isaac Zida, chef adjoint du Régiment de sécurité présidentielle de l’ex-président Blaise Compaoré. Colonel Denise Auguste Barry et Colonel Boubacar Ba sont ses plus proches collaborateurs.
  3. Les colonels guinéens mirent à l’écart leurs supérieurs hiérarchiques, les généraux Toya Condé et Soma Kourouma
  4. Les colonels burkinabé exclurent eux aussi leurs chefs, les généraux Gilbert Diendéré et Honoré Nabéré Traoré
  5. L’armée prit le pouvoir à Conakry sans tirer un seul coup le 3 avril 1984, une semaine après la mort de Sékou Touré (26 mars 1984)
  6. La chute de Blaise résultat d’une insurrection populaire que les forces de l’ordre accueillirent, certes. Mais le changement de régime provoqua fit une vingtaine de morts et des dizaines de blessés, notamment à Ouagadougou.
  7. En Guinée les colonels Lansan Conté et Diarra Traoré figuraient sur la liste des exécutants zélés des sales besognes du dictateur Sékou Touré.
  8. Pareil au Burkina, où tous les principaux dirigeants de la transition assumaient des fonctions clés dans le régime haï de Blaise Comparé, notamment à la Primature et, dans une moindre mesure, au sein gouvernement.
  9. A cause de la rivalité entre les deux colonels, le CMRN eut une existence brève et chaotique. Il disparut en juillet 1985 après la tentative de coup d’Etat de Diara Traoré, qui fut violemment réprimée et qui aboutit à l’exécution de tous les membres mâles et alliés de la famille de Sékou Touré (Ismael Touré, Siaka Touré, Abdoulaye Touré, Lansana Diané, Moussa Diakité, Sékou Chérif, Mamadi Keita, etc.). Au total une vingtaine de personnes (la plupart des anciens ministres) furent fusillées après un simulacre de procès secret.
  10. Le régime transitoire burkinabe traverse une zone de turbulence après trois mois d’exercice.

Je m’en tiens à ces dix éléments de comparaison. Pour le reste, la Guinée et le Burkina Faso diffèrent substantiellement.
Promu général à l’occasion du coup manqué, Lansana Conté viola tous les engagements publiquement proclamés par le CMRN. Il réinstalla les méthodes dictatoriales de son prédécesseur et devint un autre dictateur.

Le Burkina saura-t-il lire le livre de l’Histoire ? Pourra-t-il éviter les écueils qui ont fait chaviré la Guinée ? Ces questions restent posées. En effet, il me paraît évident aujourd’hui, qu’à l’image de Conté, Zida n’est pas à la hauteur de la mission qu’il a briguée et de la fonction qu’il exerce.

Son bras-de-fer avec le corps qu’il dirigeait il y a quelques mois indique clairement son manque de flair administratif et politique, ainsi que a maladresse tactique. Cela arrive aux hommes d’Etat improvisés qui cherchent à personnaliser le pouvoir. Pourquoi a-t-il fait la sourde oreille aux revendications de ses anciens collègues ? Pourquoi s’obstiner à dissoudre le RSP, son corps d’origine ? Pourquoi faire des déclarations sensationnelles voire fanfaronnes au sujet d’une extradition improbable de Blaise Comparé ? Si le Burkina Faso veut instaurer une ère de justice, pourquoi Général Diendéré est-il libre de ses mouvements et ne fait-il pas l’objet d’une instruction judiciaire ? Lui, l’éminence grise de Compaoré, qui voulait en faire son successeur ?
Le Premier ministre devrait se plonger corps, âme et esprit dans le redressement de l’administration et l’économie du pays. Il doit laisser à un président élu la décision de maintenir ou de disperser le RSP.

M. Zida a fait montre d’incompétence dans sa dispute avec le RSP. Il s’en sort avec une stature amenuisée et un prestige amoindri. On espère qu’il en tirera une leçon positive de la mésaventure. Car en politique et en matière d’Etat, les erreurs récidivées deviennent des fautes qui, souvent, ne pardonnent pas.

Il appartient plus que jamais au Président Kafando, et surtout au CNT, de jouer aux garde-fous et de sauvegarder le fragile équilibre du pays.

Tierno S. Bah

« … D’abord le Général Gilbert Diendéré, patron inamovible du Régiment (1987-214) disparait au plus fort de la tourmente, puis réapparait en civil, réside toujours à la caserne Naba Koom (PC du RSP) sans être démis ni inquiété. Pourtant, c’est lui qui a supervisé la fuite de Blaise, en dirigeant une opération de sécurisation de l’aéroport de Fada Ngourma autour duquel le Régiment et les Forces spéciales française ont brisé deux assauts de soldats burkinabés afin de permettre le décollage de l’avion Transall vers la Côte d’Ivoire. C’est un épisode violent et secret de la fuite de l’ex-Président du Faso.
Pourquoi un tel homme vadrouille dans Ouaga, convoque puis tance le Premier ministre Isaac Zida et, enfin, participe aux conciliabules chez le Mogho Naba, chef traditionnel des Mossis ?
Ensuite, c’est le Colonel Célestin Coulibaly, aide de camp du Président Compaoré, qui revient tranquillement de Yamoussoukro puis réintègre le Régiment. Est-il revenu de Côte d’Ivoire avec des consignes et, surtout, des objectifs fixés par Blaise ?
En tout cas, l’ébullition a commencé, dès son retour. Le Régiment très spécial a multiplié les initiatives anti-Transition les plus osées. Aujourd’hui, ce corps d’élite a gagné le premier round, puisque les affectations décidées légalement par le Premier ministre et également ministre de la Défense, ont été gelées.
Mieux, le RSP s’est réorganisé en toute autonomie.
Le Général Diendéré est encore là, officiellement il n’est rien, mais effectivement il est tout, commande tout le monde et gouverne militairement le Palais de Kosyam. D’autant plus vrai que c’est lui (Diendéré) qui a placé, vendredi dernier, le Colonel-major Bouréma Kéré, à la tête du fameux Régiment.
Dans le même mouvement, le Lieutenant-colonel Théophile Nkiéma — nommé Chef d’Etat-major particulier du Président de la république en décembre 2104 — a cédé sa place, sur injonction de Diendéré, au Colonel Célestin Coulibaly (dernier aide de camp de Blaise Compaoré) qui devient ainsi chef d’Etat-major particulier du Président de la transition.
Pas besoin de loupe, pour voir que la transition est entravée. Le Président Michel Kafando est le locataire d’un Palais sous le contrôle exclusif du RSP. Même les jardiniers et les chauffeurs obéissent au Général Diendéré. Quant au Premier ministre – le soldat Zida qu’il faut vite sauver –  il est si affaibli (provisoirement) qu’il quémande la médiation du Mogho Naba, pour sauver ses fonctions et…sa peau.
Bigre ! La Restauration accélère la cadence ; tandis que la transition marque le pas. Blaise Compaoré n’a pas encore dit son dernier mot. Au train où vont les choses, le futur Président sortira des urnes et du képi du Généralissime Gilbert Diendéré, patron du RSP et du Burkina. Sauf si la rue sauve (décidément, il faut beaucoup sauver) dans un ultime bain de sang, cette démocratie pourtant bourgeonnante.

Babacar Justin Ndiaye

Tibou Tounkara, martyr de Sékou Touré

Tounkara Tibou, ambassadeur de Guinée à Paris en 1961
Tounkara Tibou, ambassadeur de Guinée à Paris en 1961
  • Né à Labé en 1923 (?)
  • Instituteur
  • Marié, son arrestation priva des enfants adolescents, leurs cadets et benjamins du support et de l’affection paternels
  • Fusillé le 18 octobre 1971

Tibou appartient à la communauté Sarankulle (Soninké, Sarakolé) installée depuis des siècles à Labé. Ayant adopté la langue Pular, ils conservent toutefois leur identité ethnique et leur héritage culturel. Ils se reconnaissent par leurs patronymes : Doukouré, Dramé, Sako, Savané, Souaré, Tounkara, etc. Tantôt concurrents, tantôt alliés, les Sarankunle et les Fulɓe ont vécu ensemble depuis l’Empire du Gâna et l’Etat du Tekrur, de l’Antiquité à nos jours.
Accueillis au Fuuta-Jalon théocratique, ils y constituaient le gros des Tuŋarankooɓe, c’est-à-dire des allognènes libres, respectés et intégrés dans la société.
Maîtres d’arts et de métiers, ils excellaient dans le négoce. Ils transférèrent aussi du savoir-faire à leurs hôtes Fulɓe. Cela explique, par exemple, l’épanouissement de la teinture indigo dans le Fuuta, et particulièrement à Labé.
Ma mère naquit à Manda-Fulɓe, village-jumeau de Manda-Saran, où son père, Tierno Aliyyu Ɓuuɓa-Ndiyan, possédait des propriétés.   Elle y apprit et maîtrisa cette technique des voisins. Dans la paroisse centrale (misiide) de Labé les Sarankunle élirent domicile et bâtirent les quartiers de Paraya et Konkola, aux côtés des familles locales des Jakanke de Touba.…

Tibou Tounkara fut un militant progressiste d’avant-garde dont l’activité précède de deux ans la fondation en 1947 de la section territoriale guinéenne du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), qui prit le nom de Parti Démocratique de Guinée (PDG) en 1948.

1. Premier témoignage d’André Lewin sur le rôle pionnier de Tibou Tounkara dans la lutte d’émancipation

« Dans les premiers jours de 1945, Sékou Touré s’inscrit à un petit mouvement politique, l’Union Patriotique, affiliée à une organisation métropolitaine placée sous le signe de la renaissance française issue de la Résistance, mais en fait proche du Parti communiste français qui la noyaute rapidement: c’est le Front national, créé en France le 30 janvier 1945, avant même la fin de la guerre.
Présidée par Frédéric Joliot-Curie, cette formation s’implante Outre-mer avec le concours de jeunes Français progressistes ; la section guinéenne est fondée quelques semaine après. Sékou milite au Front national avec toute l’ardeur de la jeunesse, en compagnie de quelques “évolués” guinéens:

  1. Abdourahmane Diallo, dit “l’homme à la pipe” ou encore le “pharmacien africain”
  2. Nabi Youla instituteur
  3. Tibou Tounkara instituteur
  4. Saïfoulaye Diallo, comptable
  5. Madeira Keita (originaire du Soudan français, actuel Mali)
  6. des Français aux idées avancées, parmi lesquels Gabriel Féral, chef de cabinet du gouverneur »

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. (Volume 1. Chapitre 4. Des cours du soir des catholiques à la formation doctrinale des communistes)

2. Deuxième  témoignage d’André Lewin sur la forte personnalité de Tibou Tounkara

Ce passage dévoile les rapports égalitaires dans la gestion des affaires d’Etat au sein du gouvernement guinéen, où Sékou Touré n’avait pas encore installé sa dictature.

[En février 1961,] pour cette nouvelle étape des rapports soviéto-guinéens, Sékou souhaite nommer un nouvel ambassadeur à Moscou. Il choisit Tibou Tounkara, mais celui-ci refuse obstinément de s’y rendre, puis Nabi Youla, qui en fait de même, en se levant devant Brejnev, en s’inclinant devant lui et en disant d’un ton très ferme et très net :
— Il n’en est pas question !
Stupeur des participants, soviétiques comme guinéens ; les uns découvrent avec surprise conmment Sékou Touré choisit les ambassadeurs, et les autres assistent pour la première fois à un refus aussi catégorique face au président.
C’est donc finalement Kaba Sory, ancien ambassadeur au Caire, qui venait d’être désigné pour Paris, qui partira pour l’Union soviétique. Il aura la difficile tâche de gérer la grave crise qui éclatera entre les deux pays quelques mois plus tard, avec le “Complot des enseignants et des marxistes”.

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Volume 2. Chapitre 30. 26 novembre 1949. Le concert de Keita Fodeba. Note en bas de page #363

Le passage précédent impose un constat, suscite deux questions et inspire une réflexion tout à la fois.
Primo, c’est le lieu de constater le manque désolant d’archives, qui auraient pu davantage éclairer cet incident. Car André Lewin se contenter d’évoquer de façon croustillante une anecdote pour le moins surprenante. Il ne cherche regrettablement pas à en savoir les dessous et les consésquences immédiates et postérieurs.
Secundo, Lewin aurait dû s’interroger et tenter de répondre au moins aux deux questions suivantes : (a) Pourquoi, sans les avertir, sans autre forme de consultation ni préavis, Sékou Touré voulu-t-il impulsivement, désigner ses collègues pour le représenter à Moscou ? (b) Pourquoi, tour à tour, Tibou Tounkara et Nabi Youla déclinèrent-ils la décison improvisée du président Sékou Touré ? Une fois de plus, l’accès aux archives d’Etat aurait pu fournir des indices ou expliquer le comportement et l’attitude de ces pionniers de l’“indépendance”, dont les rapports se brouillèrent si tragiquement.
Tertio, réflexion faite, cette information permet de comprendre — au moins partiellement — la démission de Nabi Youla en 1969 et son exil à Paris et au Zaire de Mobutu (devenu la RDC). Il dut se remémorer cet accrochage, parmi d’autres. Prudent et connaissant le caractère rancunier et vindicatif de Sékou Touré, il décida de s’en séparer. Conséquence : après l’exil il revint au paysen 1990. Il y survécut Sékou Touré jusqu’en 2014, soit trente ans.
Sékou Touré se dépensa sans compter pour piéger et éliminer les fortes individualités dont la Guinée était riche. Il y parvint, confisquant le pouvoir — jadis collégial — pour sa famille et les alliés de celle-ci. Les miettes étaient jetées à des figurants, que l’on alignait pour le décor et le protocole. Mais en fait, les purges cycliques avaient réduit même les parents à la peur. Tout ce monde agissait mécaniquement et instinctivement selon les caprices du président. Qui finit par se couper des populations. Toutefois, il ne jouit pas longtemps des hécatombes et du vide humains qu’il avait organisés. Le corps et le coeur de cet homme, qui ne vivait que pour et par le pouvoir, cédèrent peu après les dernières charrettées, et notamment après les exécutions d’innocents —dont un muezzin — à Mamou, début mars 1984. Exténué et vidé par les tribulations de la mégalomanie, le Syli s’effondra sur la table d’opération de la Cleveland Clinic, Ohio, U.S.A, le 26 mars 1984.— T.S. Bah

3. Troisième témoignage d’André Lewin sur Tibou Tounkara : le rôle déterminant des enseigants

« La lutte d’émancipation dans les années 1950 s’intensifie. Le colonialiste se raidit face aux Africains, qui sont en train de faire une lecture extraordinairement lucide de leur droit affirmé dans les textes mêmes qui fondent la République. Koumandian Keita se jette avec passion dans la lutte. Les luttes syndicales ne font qu’un avec le combat politique. Tout d’abord, il dote le syndicat d’un organe de publication, L’École guinéenne, qui paraît dès 1952.
Cette revue qui est distribuée jusque dans les écoles soude les enseignants les uns aux autres. Elle leur permet de s’informer, de se former, et de suivre les étapes, les phases du combat que mène le Bureau directeur avec Keïta Koumandian à sa tête.
L’École guinéenne est animée par des instituteurs émérites. Leurs belles plumes signent des articles châtiés, riches. C’est le lieu d’accrocher quelques portraits, nous citerons ici :

  • Tibou Tounkara, qui en fut le rédacteur-en-chef
  • Ray-Autra, le fougueux éditorialiste du célèbre Coup de Bambou, journal satirique qui asséna les coups les plus violents au colonialisme
  • Mamadou Aribot, Secrétaire Général de la section syndicale de Conakry
  • Kanfory Bangoura, insituteur et musicien
  • les frères Salifou Touré et Fodé Lamine Touré, éminents pédagogues, etc.

L’École guinéenne fut plus qu’un organe de liaison ; il fut un bréviaire entre les mains des enseignants, un bréviaire où chacun pouvait inscrire un message à l’intention des autres. Tout naturellement, Keïta Koumandian fut le génial éditorialiste dont la plume alerte campait les situations, invectivait les colonialistes, rassemblant et exhortant ses troupes au combat. C’est le lieu de souligner que les enseignants ne se battaient pas seulement pour des revendications salariales.
Pénétrés de leur devoir d'”éveilleurs de conscience”, les enseignants prirent toute la mesure de leur noble mission.
“Éduquer et instruire aux noms de la famille et de la République, les générations qui nous sont confiées”, tel est “le rôle délicat qui nous est dévolu” écrit Tibou Tounkara.
Pour Mamadou Aribot, le secrétaire général de la Section de Conakry, “les Enseignants guinéens ne luttent pas uniquement pour le personnel, pour un relèvement d’indice de salaires, ils mènent une lutte générale d’émancipation africaine”.
Et Koumandian souligne avec force que l’enseignant doit défendre de grandes causes ; “il doit lutter, écrit-il, de toutes ses forces contre le spectre hideux de l’analphabétisme. Il doit être “la vigie perpétuellement attentive au plus heureux avenir de la jeunesse”. Que voilà un credo fervent digne des bâtisseurs de nation ! »

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Volume IV. Chapitre 49. Annexe 4. Koumandian Keita le syndicaliste

Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971
Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971

Tierno S. Bah

Baba Hady Thiam : martyr de Sékou Touré

Thiam Baba Hady, martyr du Camp Boiro de Sékou Touré à 41 ans
Thiam Baba Hady, martyr du Camp Boiro de Sékou Touré à 41 ans

Oncle de Dr. Maréga Bocar
Fusillé le 30 août 1971

Licencié en Droit
Directeur de la Banque du Commerce Extérieur
Né à Dinguiraye en 1930
Père : Bocar Thiam
Mère : Mata Soumare
Epouse : Fadima Thiam (fille de Macky Thiam et de Mata Bah)
Enfants : Kade Thiam, Mahmoud Thiam, Fatoumata Mata Thiam

« Tous les responsables du secteur bancaire au courant de ses manipulations monétaires et qui n’étaient pas de sa famille ou alliés à sa famille, furent arrêtés comme appartenant à la Cinquième Colonne et passés par les armes :

Seul, El Hadj Fofana Mamadou, qui avait été vice-gouverneur de la Banque centrale, échappera à ce massacre, après avoir passé, cependant, près de dix ans au Camp Boiro. »

Source : Alpha-Abdoulaye ‘Portos’ Diallo. La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Thiam Baba Hady, prisonnier au Camp Boiro
Thiam Baba Hady, prisonnier au Camp Boiro

Tierno S. Bah

A propos du Musée Virtuel du Camp Boiro

Scéne de torture au Camp Boiro. (Source : Association AVRE Aide aux Victimes de la Répression en Exil)
Scène de torture au Camp Boiro. (Source. Association AVRE : Aide aux Victimes de la Répression en Exil)

Le projet du Musée Virtuel du Camp Boiro est-il faisable ? Ou alors est-ce un rêve impossible parce qu’irréalisable ?

Le nom attire immanquablement l’attention. Mais il est difficile d’y voir clair entre l’idée, le projet et le rêve. Pourquoi ? Parce qu’un musée signifie la présence d’objets matériels ou non-matériels à exposer. Il en dépend pour voir le jour et fonctionner.

Or la Guinée ne dispose pas d’archives nationales dignes de ce nom. J’ai brièvement travaillé avec Almamy Seth Conté, directeur national des Archives à Conakry. C’était en 2004. A l’époque la situation de l’institution était précaire. Les choses se sont-elles améliorées. Je n’en sais rien.

Mais, s’agissant du Camp Boiro, le pis n’a fait qu’empirer. A leur arrivée au pouvoir, sans coup férir, le 3 avril 1984 les militaires avaient trouvé toute la documentation du régime du PDG intacte. Depuis lors, Lansana Conté a veillé à la destruction systématique du Camp Boiro. Pièce par pièce, les bâtiments du  Bloc de la prison politique ont été nuitamment détruits. Ils ont aujourd’hui complément disparu.

A Conakry, les régimes successifs, de Lansana Conté à Alpha Condé, en passant par Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté, s’acharnent contre la mémoire collective et tiennent à effacer les traces de 26 ans de crimes sous la dictature de Sékou Touré.

Une confirmation de cette activité sournoise et criminelle en soi est confirmée par l’information sûre suivante :

[On a] construit trois latrines à l’emplacement où nous devions poser la 1ère pierre du futur Mémorial du  Camp Boiro (pose qui nous a été refusée)…. Oser poser ces trois WC sur ce lieu sacré, en plein milieu du terrain réservé aux familles de victimes dans le Camp !!

Le message évident de cet acte consiste à dire que le régime d’Alpha Condé —et ceux qui l’ont précédé— se moquent du Camp Boiro. Au point qu’ils chient et pissent sur ce Goulag Tropical.

C’est grave de la part d’un président qui fut condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire en 1971 !

C’est encore plus désolant si l’on se rappelle qu’un peuple qui ignore son histoire est condamné à la répéter, notamment dans ce qu’elle a de plus négatif.

Faire renaître le Camp Boiro

Grâce à la révolution digitale, à Internet et à sa hyper-composante, le Web, tout n’est peut-être pas perdu cependant.

Il est concevable —mais est-il possible ? — de créer un Musée virtuel qui, tel Phénix, ferait renaître le Camp Boiro de ses cendres.

Les options sont les suivantes:

  • Etendre et enrichir mon Camp Boiro Memorial en y intégrant le Musée Virtuel
  • Créer un nouveau site Web consacré au Musée Virtuel

Les technologies Open Source sont flexibles et elles permettent l’adoption de l’une ou l’autre des deux voies ci-dessus.

Obstacles et embûches

Si outils numériques sont abondants et puissants, il en est autrement de leur usage social par les Guinéens, qui publient de nombreux sites web. Mais la plupart se concentrent sur le présent et mettent l’accent sur l’évènementiel. Cela est, dans une certaine mesure, positif. Puisque le quotidien d’aujourd’hui deviendra le passé pour les générations futures.

Mais le nom même “Musée virtuel du Camp Boiro’ signifie que l’on cherche à éclairer le passé, c’est-à-dire les 26 premières années de la république de Guinée. Cela, afin de chercher à répondre aux questions cruciales suivantes :

  • Quand ?
  • Qui?
  • Où?
  • Comment ?
  • Pourquoi ?

Les obstacles et les embûches sur le chemin de la réalisation d’un Musée virtuel du Camp Boiro sont nombreux. Car pour aboutir à cet objectif légitime, nécessaire et indispensable, il faut remplir les critères et satisfaire les conditions préalables suivants:

  • Financement et budget couvrant les dépenses fixes et récurrentes
  • Resources humaines
    • curateurs
    • écrivains
    • programmeurs / développeurs
    • vidéographes et cinéastes
    • artistes graphistes,
  • Collection du contenu (films, photos, publications écrites, enregistrements sonores, tenues de prisonniers, procès-verbaux, lettres, cartes, dessins, croquis, etc.)
  • Equipement informatique
  • Intégration logicielle
    • La plateforme Drupal offre un environnement robuste et fonctionnel pour le montage et l’exécution du projet

Comme on le constate, le passage du nom “Musée virtuel” à la réalité n’est pas chose aisée. D’une part, l’Etat, depuis 1984, a pris la décision cynique de raser les preuves incriminantes de la dictature. D’autre part, la société civile guinéenne n’a pas la volonté et les moyens de combler le vide délibérément créé par les autorités.

Ainsi, par exemple, depuis leur fondation il y a deux ou trois décennies, l’Association des victimes du Camp Boiro et l’Organisation guinéenne de droits de l’homme (OGDH_ n’ont pas de sites web. Et pourtant la Toile est le cadre approprié et amplificateur dans l’accomplissement de leur mission et le déploiement de leurs activités. Dans les autres pays du monde les institutions jumelles de ces deux associations, ont une présence web continue et efficace. Pourquoi les Guinéens ne font-ils pas comme leurs collègues d’Afrique et d’ailleurs ?

Ce rappel ne concerne pas que ces deux groupes aux intentions bien fondées. Par exemple, je me pose la question de savoir si l’AVCB et l’OGDH ont reçus —et reçoivent — un appui, si modeste soit-il, de la part de leurs concitoyens matériellement fortunés et qui disposnet de cash en surplus ? Ayant visité le siège de l’OGDH à Conakry, je suis porté à croire que cette organisation dépend de l’assistance extérieure. Elle ne compte pas sur des dons et des apports locaux. Même chose pour l’association du Camp Boiro.

Dans un contexte aussi débilitant, comment ne pas concevoir le Musée Virtuel du Camp Boiro, comme un rêve impossible.

Je souhaite vivement me tromper !

Tierno S. Bah
Camp Boiro Mémorial