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La Guinée et le Burkina Faso

De 1960 à nos jours, quatre phases et huit hommes ont marqué les relations entre la Guinée et le Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) :

  • 1960-1966 : Sékou Touré, F. Houphouët-Boigny, Maurice Yaméogo
  • 1983-1984 : Sékou Touré et Thomas Sankara
  • 1984-2008 : Lansana Conté
  • 2008-2010 : Moussa Dadis Camara – CNDD et Blaise Compaoré
  • 2010-2014 : Alpha Condé et Blaise Compaoré

Sékou Touré – Félix Houphouët-Boigny – Maurice Yaméogo (1960-1966). La complotite de Sékou Touré et le boomerang de  l’insulte

Les présidents Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny eurent des rapports contradictoires et instables, mêlant attraction et répulsion, et évoluant en dents de scie. Les rapprochements spectaculaires et les visites officielles “grandioses” furent suivis de ruptures fracassantes et de confrontations verbales, et même de menaces d’invasion militaire (après la chute de Kwamé Nkrumah).

Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)
Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)

Le creux de la crise se produisit  le 18 juin 1965. Dans un article intitulé “Avec Houphouët et Senghor, un difficile ménage à trois”, le journaliste Sennen Andriamirado dépeint la dégradation — déshonorable  pour tous les acteurs — des liens entre trois anciens dirigeants du RDA : Félix Houphouët-Boigny, Sékou Touré et Maurice Yaméogo.

Le 20 avril 1960, Sékou Touré dénonce un « monstrueux complot » dans lequel, accuse-t-il, la Côte d’Ivoire, la France et le Sénégal ont trempé. En particulier, ses deux voisins auraient ouvert des camps militaires à des comploteurs de part et d’autre du territoire guinéen. A Dakar, et à Bamako, les dirigeants de l’éphémère fédération du Mali (Sénégal et Soudan occidental) protestent. Le chef du gouvernement fédéral, Mamadou Dia, n’en ordonne pas moins l’ouverture d’une enquête. On découvre de fait — fût-ce a posteriori — l’étrange passage à Tambacounda (Sénégal oriental) d’un officier parachutiste français. Dans le cercle de Kédougou, trois dépôts d’armes sont découverts dans des villages frontaliers : Dinnde Fello, Bakaouka. Côté ivoirien, un collaborateur d’Yves Guéna, alors haut-commissaire à Abidjan, est suspecté d’avoir organisé une opération : réputé aventurier, Jacques Achard est chargé des renseignements généraux auprès de Guéna, qui le disculpera par la suite. Les enquêtes ordonnées par Houphouët font néanmoins état de fréquents séjours d’officiers et de sous-officiers français (des « paras »), ainsi que de la présence d’armes dans certains villages frontaliers de la Guinée.
Fin 1962, le chef de l’Etat ivoirien est invité en Guinée par son ancien lieutenant. Lequel, pour sa part, se rend au Sénégal.
C’est l’époque de deux complots contre Félix Houphouët-Boigny (1962-1963). Les relations s’étaient détériorées entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Plus tard, Houphouët déclarera solennellement : « Je crois en mon âme et conscience à une collusion entre MM. Sékou Touré et Kwame Nkrumah, dans leur tentative de masquer au regard des masses de leurs pays respectifs et du monde extérieur leur retentissante faillite dans le triple domaine politique, économique et humain. » Les pays de l’OCAM (Organisation commune africaine et malgache) — en tête desquels la Côte d’Ivoire — font alors campagne pour le boycottage du sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, née en mai 1963) que devrait accueillir le Ghana. Les invectives vont céder la place aux insultes sur les antennes des radios nationales de la région.
Sékou Touré qualifie de « commis voyageurs de la division » les chefs d’Etat et ministres qui parcourent l’Afrique pour expliquer l’objet de l’OCAM et dénoncer les activités subversives du Ghana. Personnellement pris à partie, Félix Houphouët-Boigny ne bronche pas : il ne peut pas « croire que son jeune frère Sékou Touré ait pu tenir de tels propos ».
Mais le chef d’Etat voltaïque, Maurice Yaméogo,  répond le 2 juin 1965 :
« Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui… Ayez un peu plus de pudeur, car les Africains sont polis. »
La pudeur et la politesse ne sont hélas plus de rigueur. Sékou accuse nommément Houphouët d’utiliser « les armes du mal, le venin et le cynisme » pour entretenir « l’incompréhension entre la France et la Guinée ». Puis sont venues les calomnies, les basses allusions à la vie privée des uns et des autres. C’est encore Maurice Yaméogo qui, depuis Ouagadougou, réplique le 18 juin 1965. La vulgarité de cette réponse, de la part d’un chef d’Etat, mérite malheureusement que l’histoire la retienne. En voici des extraits :
« Mais qui est donc ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête… Tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable… [NDLR : censure pour vulgarité.]
Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga… Par orgueil, tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard.
A la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré. »
Même l’opposition guinéenne est essouflée d’avoir entendu un chef d’Etat africain parler de la sorte. Houphouët, lui, se tait toujours.

Houphouët-Boigny (le parrain) et Sékou Touré (le poulain) au sein du Rassemblement démocratique africain, en 1955
Houphouët-Boigny (le parrain, 1905-1993) et Sékou Touré (le poulain, 1922-1984) au sein du Rassemblement démocratique africain, vers 1953.

Puis, le 8 novembre 1965, Conakry annonce la découverte d’un nouveau complot. Le 15, sur Radio Conakry, Sékou Touré accuse le chef d’Etat ivoirien d’avoir financé le complot en « achetant une femme en Guinée pour des millions de francs ». Le 17, Félix Houphouët-Boigny, invité à s’exprimer, répond enfin lors d’une conférence de presse à Abidjan :
« Non, M. Sékou Touré, le peuple de Guinée n’a besoin ni de notre soutien moral, ni de notre soutien financier — car nous sommes pauvres malgré tout ce que l’on avance à notre endroit — pour crier son mécontentement…
Vous êtes un frère, un mauvais frère, mais un frère quand même… En votre âme et conscience, qu’est-ce que la révolution toute verbale dont vous vous gargarisez à longueur de journée et que vous prétendez avoir faite, a pu apporter à votre pays ? …
Depuis l’indépendance, combien d’hommes n’avez-vous pas fait assassiner ?… Pourriez-vous l’avouer sans baisser la tête, si tant est qu’il vous reste encore une conscience ?
M. Sékou Touré, la haine née de la jalousie vous égare, altère votre raison. Elle risque de vous pousser au crime. Ressaisissez- vous ! Ce sont les conseils d’un homme qui se souvient que vous avez été à ses côtés dans la lutte émancipatrice. Avec votre nationalisme intransigeant, tempéré d’un peu de tolérance et d’humanisme, vous pouvez encore servir la cause de l’unité africaine. »

Lire le dossier complet Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire sur webGuinée.

 L’accrochage Sékou Touré – Thomas Sankara

Sékou Touré accueillit avec sympathie la prise du pouvoir par les jeunes officiers de la Haute-Volta, dont ils changèrent le nom en Burkina Faso. Mais Thomas Sankara, le leader de la junte, avait une opinion moins favorable de Sékou Touré. Tout comme, du reste, les autres chefs d’Etat de gauche du continent —tous des militaires—, à savoir: Colonel Mathieu Kérékou (Bénin), Commandant Didier Ratsikraka (Madagascar), Mengistu Hailé Mariam.

Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)
Capitaine Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)

Peu après son arrivée au pouvoir, Thomas Sankara participe au Sommet franco-africain de Vittel, en 1983.

Témoin occulaire, l’ambassadeur André Lewin relate l’accrochage verbal, avant le début du sommet, entre Sékou Touré et Sankara ces termes :

Sankara était arrivé dans leur hôtel parisien en tenue de combat, bardé d’armes et de munitions ; Sékou l’avait critiqué en lui disant qu’il ne comprenait pas pourquoi le président du Burkina Faso se sentait tellement menacé à Paris et avait besoin d’un tel arsenal, en mettant cette attitude provocante sur le compte de la jeunesse et de l’inexpérience.
Sankara répliqua vertement, en disant à Sékou Touré :
— Au moins, moi,  je ne serais jamais un révolutionnaire galvaudant peu à peu son idéal en vieillissant et en composant avec les réactionnaires.

Lansana Conté et le Burkina, 1984-2008, relations distantes et molles

Tenant compte du dialogue précédent, Thomas Sankara et ses proches ont dû réagir sans trop d’émotion à l’annonce de la mort de Sékou Touré, l’année suivante.
Colonel puis Général, Lansana Conté limita ses contacts avec les dirigeants du Burkina Faso. Il était peu enclin à  fréquenter un Sankara qui s’en prenait ouvertement à ceux — comme Conté — qu’il considérait comme incompétents et/ou malhonnêtes.
La diplomatie bilatérale Guinée-Burkina Faso ne s’améliora pas non plus après l’assassinant de Thomas et l’accession du Capitaine Blaise Compaoré au pouvoir en 1987. Conté savait que Compaoré appartenait au giron d’Houphouët-Boigny. Or, remonant  au 5 juillet 1985, un conflit personnel minait les rapports entre les présidents guinéen et ivoirien .

En effet, croyant prématurément en la victoire du Colonel Diarra Traoré au sommet de l’OUA à Lomé, Houphouët-Boigny exprima son appui à celui-ci. Il eut aussi des mots désobligeants à l’égard de Conté. Mais on sait que la tentative de coup d’Etat de l’ancien premier ministre échoua en quelques heures. Dans l’avion qui les ramenait du Togo, Conté ne se retint pas. Usant du langage le plus cru, it traita Houphouët-Boigny de tous les noms : vieux grigou, caïman, hypocrite, fourbe, menteur, sournois, etc. Ce dernier ne répondit pas à l’assaut peu diplomatique du Guinéen. Mais l’inimitié entre les deux hommes persista jusqu’à la mort d’Houphouët en 1993.

Capitaine Moussa Dadis Camara et Blaise Compaoré

En 2008, à la tête du Conseil national pour la démocratie et le développement, Capitaine Moussa Dadis Camara lance une campagne diplomatique tous azimuts : Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal, etc. Il n’hésitait pas à appeler le président du Sénégal,  Abdoulaye Wade, révérencieusement “Père”.

Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009
Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009

Faisant un virage de 180°, il sollicite et obtient notamment le rapprochement avec Président Blaise Compaoré. Il le reçoit à Conakry avec grand plaisir. Intéressée ou non, sa déférence vis-à-vis du chef d’Etat du Burkina Faso est indéniable. Jusqu’à l’attentat qui faillit lui coûter la vie. Ironie du sort, Ouagadougou est choisie comme son lieu d’exil. Compaoré ne fut même pas invité ou associé à la décision de mettre Général Sékouba Konaté à la tête de la transition guinéenne, durant l’année 2010. Ignorant tout des décisions le concernant, Dadis atterit et est bloqué à Ouaga contre son gré après son hospitalisation à Rabat. Il y séjourne toujours. Mais, désormais, avec la chute de son ancien pair et hôte, il doit se poser des questions sur son sort.

Opposition, Société civile et Transition guinéennes au Burkina Faso

Piloté par l’ancien numéro 3 du CNDD, le régime de la Transition s’étendit de février à novembre 2010. Durant ces mois, l’opposition, la société civile et Général Konaté portent leur choix sur Blaise Compaoré pour préparer l’élection présidentielle. Les va-et-vient officiels guinéens sont très fréquents entre les deux pays. Lire  mes blogs :

Confuse, désorganisée et guidée par l’appétit du pouvoir personnel, l’opposition est dorlotée et roulée par un “Médiateur” baisé et plein de parti-pris en la personne du président Blaise Compaoré.

Alpha Condé et Blaise Compaoré

Le second tour de l’élection présidentielle de 2010 fut précédé de violences électorales. Tenu de cinq mois après le premier, il fut entaché de tricheries et sanctionné par des complicités de toutes sortes.

Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014
Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014

Alpha Condé fut soutenu par Général Sékouba Konaté et le premier ministre Jean-Marie Doré, à l’intérieur, et par la France, la franc-maçonnerie et Blaise Comparé, à l’extérieur.

Le plan d’imposition d’Alpha Condé à la présidence bénéficia de la complicité de la Commission nationale électorale indépendante (CENI) dirigée par le général malien Toumany Siaka Sangaré. Peu après son forfait, Toumany Siaka Sangaré rejoignit le Mali, où il vit depuis lors du salaire de sa trahison. (Lire “Un général propose, un général dispose”)
Faisant preuve de démission collective la Cour suprême enfonça le clou en proclamant des résultats truqués en faveur du candidat du RPG.
Au cours de la campagne, Alpha Condé tissa outrancièrement la division ethnique, affirmant avoir le soutien de trois régions de la Guinée sur quatre. Le Fuuta-Jalon était l’exception. A supposer un instant que son déclaration était bien fondée, ses supporters constatent aujourd’hui l’incompétence de son régime et l’incapacité de M. Condé d’exercer une présidence qu’il a convoitée toute sa vie. Il se révèle inapte à en assumer la charge et les devoirs. Mais il ne manque pas, bien sûr, de profiter des avantages et des privilèges de la fonction.
Lors de son investiture il blâma Blaise Comparé, — son entraîneur et formateur —  pour ses maladresses et sa gaucherie.
Depuis lors, il a rompu son alliance avec Sékouba Konaté, Lansana Kouyaté, Jean-Marie Doré, etc.
Le voilà désormais privé de l’appui de son compatriote burkinaɓe.
Que va-t-il faire ?

Tierno S. Bah

Sidya : Sékouba frauda pour Alpha

Sidya Touré, candidat de l'UFR
Sidya Touré, candidat de l’UFR

Décidemment, les élections présidentielles n’ont pas fini de livrer leur secret. Dans une interview accordée à nos confrères ivoiriens, le président de l’UFR est revenu sur les sujets brûlants de l’actualité politique Guinéenne. Intégralité de cette interview

Fraternité Matin: Le Premier ministre, comment va la Guinée ?

Plutôt mal, dans la mesure où nous sommes dans une situation difficile, à tout point de vue. D’abord au niveau politique. Comme vous le savez, nous n’arrivons pas à tenir d’élections législatives pratiquement deux ans après la présidentielle. Deuxièmement, sur le plan économique. Nous avons eu une opportunité avec ces élections, et je crois que les financements qui se sont orientés vers la Guinée, qui étaient d’une ampleur sans précédent depuis l’indépendance du pays, sont en train d’être perdus, complètement. Sur le plan de l’état de la nation, il y a une déchirure profonde entre les communautés et les groupes ethniques dans le pays, résultat de la politique menée par le régime actuel. Prenons point par point.

Fraternité Matin : Sur le plan économique, comment cela se fait-il qu’avec toutes ces potentialités et opportunités dont vous venez de parler, avec le nouveau pouvoir démocratiquement élu, la Guinée n’arrive pas à décoller ?

D’abord, à cause de la précarité institutionnelle qui prévaut dans le pays. Il n’y a pas d’Assemblée Nationale. La perception que les gens ont aujourd’hui de la Guinée, est celle d’un pays qui n’a pas encore fini sa transition, et donc qui est encore capable de soubresauts. La deuxième raison, ce sont les politiques mises en place au plan économique par ce gouvernement, qui sont basées sur l’allégeance des responsables aux centres de décision, au lieu de la compétence.

Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense
Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense

Les résultats sont totalement désastreux, et je peux vous donner des exemples précis. Aujourd’hui, en Guinée, la Société nationale des télécommunications a fait faillite, la Caisse nationale de sécurité sociale est en voie d’être dans la même situation. L’unique société de transformation [Fria — T.S.Bah] présente dans le secteur minier a arrêté ses activités depuis huit mois pour cause de grève et le gouvernement est incapable de résoudre ce genre de questions. Le taux de croissance dans un pays qui ne part de presque rien, dans la mesure où la Guinée a connu des situations assez calamiteuses par le passé, traîne aux alentours de 3,5 ou 4%.

Dans un pays où les miniers s’étaient engagés à investir 10 milliards de dollars dans les cinq années à venir. Mais ils ont tous reculé, en raison des incohérences des politiques mises en place par le gouvernement ainsi que des changements permanents de décisions qui font que ni le code minier ni les conventions ne sont respectés.

Fraternité Matin : Vous avez parlé du tissu social et du pays qui est divisé entre différentes communautés.

C’est un problème sérieux en Guinée et on s’en est servi, lors des élections, pour diviser les populations, les dresser les unes contre les autres. J’estime que quand vous avez un pays comme la Guinée, qui revient de si loin, et que vous avez des réformes structurelles profondes à faire et une volonté réelle de dynamiser les choses, il vous faut obtenir un consensus national. Or, ce consensus, on ne le recherche pas. Au contraire, on continue d’exacerber les tensions tous les jours, je me demande pour quelles raisons. En tout cas, mon parti, l’Union des forces républicaines, ne s’inscrit pas dans cette voie. Nous estimons que, pour que la Guinée progresse rapidement, il faut qu’elle s’unisse, que l’on se tende la main, que l’on discute, que le consensus soit obtenu, et que toutes les communautés guinéennes se sentent concernées par le développement économique et social qui doit être boosté par les investissements tant privés que publics. Nous pensons qu’il faut aller de l’avant dans ce sens. Ma campagne électorale a été basée sur cette façon de voir notre pays. Voilà pourquoi l’un de mes slogans était « Sidya Touré, symbole de l’unité nationale ».

Fraternité Matin : Vous avez évoqué l’Assemblée nationale qui n’est toujours pas élue. D’où vient le blocage ?

C’est un problème assez simple et en même temps assez compliqué. Nous avons eu une élection présidentielle en 2010. Après, nous devrions aller aux législatives. Vous ne pouvez pas imaginer un pays où, quand on a fini la présidentielle, c’est le parti qui est censé l’avoir gagné qui réclame qu’on change, et la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) et le fichier électoral. Voilà d’où vient le blocage. Une société sud-africaine a été envoyée en Guinée pour refaire le recensement, contrairement à la loi qui prévoit, dans ce cas-là, une révision. Cette société n’a été choisie ni par appel d’offres ni par consensus avec les partis politiques. La Commission électorale a été, de son côté, complètement restructurée, surtout dans ses démembrements, là où se trouvent 95% des électeurs, sans que nous en ayons été informés. Nous avons donc dit que cela ne pouvait pas se faire et qu’il fallait s’asseoir autour d’une table pour discuter de la mise en place, s’il le faut, d’une Ceni restructurée, mais qui soit paritaire conformément à la loi. Nous avons également demandé que la société sud-africaine Way Mark, qui est venue en catimini pour faire le recensement, soit mise de côté et qu’on se base sur le fichier électoral à partir duquel a été organisée l’élection présidentielle que le Rpg du président Alpha Condé, est censé avoir gagnée. Nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord, depuis deux ans, sur ce qui a été changé. Si l’on n’avait touché ni à la Ceni ni au fichier électoral, on aurait pu faire les élections. Ceux qui ont posé ces actes ne veulent pas que les élections aient lieu. Après, c’est facile de crier dehors : l’opposition ne veut pas aller aux législatives ! La réalité est que le pouvoir en place n’est pas prêt pour ces élections, dans la mesure où la coalition même au pouvoir qui était minoritaire au second tour, mais qui a gagné dit-on, la élection présidentielle, a volé en éclats. Le parti gouvernemental est donc tout seul, avec ses 18% de voix du premier tour de ce scrutin, face à l’ensemble des partis politiques qui sont pratiquement tous passés dans l’opposition. C’est une situation ingérable pour le pouvoir, mais qu’on essaie de couvrir par des discours.

Fraternité Matin : Le ministre Alhassane Condé de l’Administration du territoire accuse l’opposition de bloquer le processus, puisqu’elle n’arriverait pas à s’accorder sur les dix membres à envoyer à la Commission. Qu’en est-il ?

J’ai entendu cela et j’en ai souri. Dans la mesure où le parti au pouvoir n’est pas chargé de définir l’opposition. L’opposition se définit par elle-même, c’est celle qui manifeste, qui s’est battue pour avoir une commission nationale indépendante paritaire comme prévu par la loi, pour que le fichier électoral soit révisé, au lieu de procéder à un nouveau recensement. Ce collectif des partis pour la finalisation de la transition avec l’Adp, s’est réuni et a donné les dix noms qu’il fallait pour aller à la Ceni. Le gouvernement, entre temps, comme cela se fait toujours avec les socialo-communistes, a créé une centaine de partis politiques qu’on a affectés un peu partout en désignant ceux-ci comme étant du centre, ceux-là comme étant de l’opposition. Nous avons dit que ces partis, nous ne les connaissons pas, nous voulons que les dix sièges réservés à l’opposition soient partagés entre nous et ces partis que le pouvoir a créés. C’est assez simple. En 2007, on était face à un tel problème et c’est à ce moment qu’on a créé la Ceni, avec le général Conté. Quand ce problème s’est posé, il a dit qu’il ne se mêlait pas des difficultés de l’opposition, parce que cela ne le concernait pas. Et nous avons déposé, avec Alpha Condé à l’époque, la liste de l’opposition, nonobstant les partis qui réclamaient des sièges mais qui n’étaient pas représentatifs dans le pays. En réalité, c’est le rêve d’Alpha Condé, de faire en sorte que nous nous retirions de la Ceni parce que nous n’arriverions pas à un accord, et que, pourquoi pas, nous refusions d’aller aux législatives. Cela lui permettrait de mettre en place une Assemblée aux ordres et, en ce moment-là, il serait l’homme le plus heureux. Seulement, nous ne lui offrirons pas ce plaisir, parce que nous préparons les élections, nous irons aux élections et la Ceni sera revue comme nous l’avons souhaité.

Fraternité Matin : Et si le pouvoir refuse ?

Cela fait deux ans qu’il refuse et deux ans que nous manifestons. Et plus on avance, plus les manifestations prennent de l’ampleur, parce qu’à cela s’ajoute la situation des populations qui sont dans les pires difficultés dans notre pays. On n’a pas beaucoup parlé du volet économique, mais la Guinée est dans une situation désastreuse. Vous savez, c’est un pays qui n’exporte plus de produits agricoles, la seule société de transformation minière a arrêté ses activités depuis des mois. C’est un pays qui servait de base commerciale à la sous-région, mais tout ceci a disparu avec une réorganisation du port dont on ne comprend pas très bien les objectifs. Aujourd’hui, l’activité à Conakry est inexistante. Les infrastructures de base comme l’eau et l’électricité, choses sur lesquelles je m’étais penché quand j’étais Premier ministre en 1996 — en 6 mois, on avait réglé ces questions [à Conakry, T.S. Bah] —, deux ans après l’avènement de l’actuel pouvoir, nous en sommes au même niveau. Là où cela fonctionne le mieux, dans les quartiers les plus huppés de la ville, vous avez six heures d’électricité par jour ! Ces difficultés font qu’aujourd’hui, ces législatives vont être des élections à mi-mandat, puisque les gens ont eu le temps de se faire une idée, entre les promesses et la réalité quotidienne de la gestion d’un parti prônant l’idéologie socialo-communiste. Plus on avance, moins les gens vont aller dans ce sens. Cette question électorale est devenue un réel problème pour le Président.

Fraternité Matin : Peut-on soutenir, aujourd’hui, que l’armée est totalement sortie de la scène politique guinéenne ?

Non. Parce que le gouvernement actuel cherche à l’impliquer un peu plus. Il y a eu une mise à la retraite de près de 4000 militaires qui avaient un certain âge, ce qui est normal, à mon sens. Mais, en contrepartie, ce sur quoi nous insistons, c’est que de jeunes gens sont recrutés uniquement dans une certaine communauté, sont envoyés en Angola pour être formés, et tous les six mois, vous avez des contingents de 300 à 400 jeunes qui vont et viennent et qui sont intégrés dans l’armée. On veut remplacer les militaires partis à la retraite par de nouveaux militaires qui sont, en réalité, des militants. De plus en plus, on essaie de caporaliser l’armée.

Fraternité Matin : Que devient Dadis Camara ? A-t-il encore une place sur la scène politique en Guinée ?

Je crois qu’il est à la retraite à Ouagadougou. Je ne sais pas s’il est encore dans la vie politique, je ne le crois pas. Il est certain que chacun de nous a, au moins, un village. Peut-être qu’il y a des gens qui ont encore des idées de ce genre, mais pour le moment, il est vraiment à l’écart de la vie publique.

Fraternité Matin : Et le général Sékouba Konaté ?

Je ne sais pas. Je crois que lui aussi, il est dans la nature. Je ne sais pas où il est d’ailleurs. Quand on sait le rôle qu’il a joué dans ces élections, au premier tour et au second, on se demande pourquoi il n’est pas là.

Fraternité Matin : Que rôle a-t-il joué ?

Il a aidé au changement des résultats de l’élection. Au premier tour, on a pris en compte des résultats du Rpg qui n’étaient pas ceux de la Ceni, puisque ce sont des documents qui n’ont été visés ni par les partis politiques ni par la représentation de la Cour suprême. C’est ce qui nous a valu de nous retrouver en troisième position, tandis que d’autres [Alpha Condé] ont été propulsés à la deuxième place. Au second tour, les problèmes ont été identiques. On a mis quatre mois entre les deux tours, le temps pour le Rpg de mettre en place les structures nécessaires pour gagner les élections.

Fraternité Matin : Qu’avez-vous fait contre cela ?

Nous avons manifesté, à l’époque, mais nous sortions d’une crise très difficile, la communauté internationale a beaucoup pesé sur cette décision. J’ai saisi la Cour suprême, une première fois, mais nous avons été sous pression. La communauté internationale voulait que ces élections se terminent et qu’on se rattrape aux législatives.

Fraternité Matin : Quels sont vos rapports, aujourd’hui, avec Cellou Dalein Diallo que vous avez soutenu au second tour de la présidentielle de 2010 ?

Nous avons de bons rapports. D’abord nous sommes des libéraux. Ensuite, nous avons constitué en Guinée avec lui, le Premier ministre Kouyaté, Abé Sylla et d’autres partis, le collectif de finalisation de la transition, avec pour objectif d’obtenir des élections législatives libres, transparentes et crédibles. C’est ce mouvement qui organise des manifestations pour exiger des législatives crédibles. Nous travaillons tous ensemble dans ce cadre, et nous étions tous ensemble ici, à Abidjan, au congrès de l’Internationale libérale.

Fraternité Matin : Parlons de ce congrès auquel vous avez pris part. Qu’est-ce que le libéralisme peut apporter à l’Afrique ?

Il n’y a que le libéralisme qui puisse apporter quelque chose à l’Afrique. Qu’est-ce que le libéralisme ? C’est la capacité qui est donnée à chacun d’entre nous de s’exprimer et d’entreprendre. Pour créer de la richesse, il faut qu’il y ait ces capacités dans nos pays ; les entreprises privées représentent l’essentiel de la création des richesses partout, pas uniquement dans nos pays. Si vous prenez un cas typique comme celui de la Côte d’Ivoire, j’écoutais votre projet de développement économique à moyen terme, avec des investissements colossaux. Mais, au mieux, l’Etat va y prendre 40%, ce qui est un taux extrêmement élevé. Sinon, dans des pays comme les nôtres, ce devrait être 25 à 30% le reste est financé par le secteur privé. Dans des pays comme la Chine, l’Inde, ce sont les Ide (investissements directs étrangers) qui font l’essentiel des investissements, parce que c’est là que la richesse se crée. Et cela, il n’y a que le libéralisme qui puisse le faire. La socialisation des biens de production, on en connaît les résultats. En 1989, quand l’Union soviétique est tombée, personne ne l’a poussée, elle est tombée toute seule, parce qu’il n’y avait pas cette création de richesses, cette croissance économique, cette capacité des gens à aller de l’avant que vous retrouvez dans le système libéral. La liberté qu’on offre aux gens d’entreprendre n’a pas d’équivalent dans le système socialo-communiste.

L’Afrique a donc tout intérêt à s’inspirer de cela. Mais quand on dit entreprises privées, chez nous, les gens ont toujours en tête de grandes entreprises qui s’intéressent au pétrole ou aux mines. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Dans certains pays, comme Taïwan, 70-80% des entreprises sont des Pme. Ce sont de petites entreprises que chacun de nous peut créer. Je crois qu’un pays comme le Ghana est sur cette voie. Il faut qu’on le comprenne bien : c’est tout cela qui fait qu’on peut créer de la richesse. Sans création de richesse, il n’y a rien du tout. On veut s’orienter tous vers le social.

Mais comment voulez-vous faire du social, si vous n’avez pas d’argent ?

Je me souviens que le Président Houphouët, disait : « Nous ne sommes pas un Etat socialiste, mais nous comptons faire le social le plus hardi », parce qu’il y avait des revenus pour cela. Et les revenus, c’est le privé, les planteurs, les entreprises, les Pme agricoles qui peuvent devenir des Pme de transformation, des coopératives… Quelqu’un comme Zadi Kessy a entrepris de faire cela dans son village. On produit le cacao, on le transforme sur place…

Fraternité Matin : Le libéralisme poussé à l’extrême ne crée-t-il pas des injustices ?

C’est clair, le libéralisme poussé à l’extrême n’est plus le libéralisme mais le capitalisme. Un système sans idéologie. Le libéralisme a une idéologie qui veut qu’on crée de la richesse et qu’on fasse de telle sorte que tous ceux qui partagent cet espace ne soient pas mis dans une situation difficile qui les empêche d’accéder au minimum vital. Le libéralisme est une idéologie très éloignée du capitalisme qui en est une déformation. Pourquoi ? Parce qu’on se sert tous du marché, mais le marché n’est qu’un mécanisme pour gagner des bénéfices ou favoriser la croissance. L’utilisation de ce qu’on gagne est définie dans le libéralisme de manière différente du capitalisme.

Fraternité Matin : La crise financière mondiale récente a remis en cause le libéralisme, avec les interventions massives des Etats pour sauver les banques en déphasage avec les thèses sacrées de cette idéologie.

Non, rien n’est sacré. Nous disons qu’il faut donner la primauté aux investissements privés. Les crises économiques sont cycliques. Même les pères de la macroéconomie, entre autres, John Maynard Keynes, ont recommandé que l’Etat intervienne quand le marché est perturbé. Et nous l’avons vu aux Etats-Unis pendant la grande crise, les grands travaux qui ont été effectués l’ont été sur des fonds publics. Quand Barack Obama reprend le secteur automobile, y met de l’ordre et, trois ans après, se retire, c’est juste du pragmatisme, il ne s’agit pas d’une nationalisation qui est un transfert de propriété à l’Etat. Là, il s’agit de participation en vue de rééquilibrer un certain nombre de choses, après les distorsions qu’on a constatées. Ceci n’a jamais été interdit. L’Etat a forcément son rôle à jouer quand il y a des distorsions. L’économie ne peut pas être en croissance permanente. Il peut arriver des crises et la souplesse de ce régime veut que des mesures correctives soient prises, même si c’est par l’État, de manière provisoire.

Fraternité Matin
24 octobre 2012

De Konaté à Condé: le relais ethnique

La succession du Général Sékouba Konaté par Alpha Condé marque le relais d’un ethno-militaire par un ethno-politicien

En rétrospective, il est évident que la Cour suprême a commis un double parjure au cours de la mascarade électorale guinéenne. Elle faillit par deux fois à son rôle, à sa mission et à la déontologie juridique.

D’abord au premier tour, où elle inversa éhontément les chiffres pour placer Alpha Condé au deuxième rang, alors qu’il venait en troisième position et était ainsi éliminé pour le second tour.

Ensuite, au second tour, telle une brebis de Panurge, la Cour suprême confirma les chiffres truqués de la Ceni du général “électocrate” Siaka Toumani Sangaré de triste mémoire.

On se souvient que Sidya Touré rejeta vivement les résultats manipulés de la Ceni de feu Ben Sekou Sylla. Mieux, ses militants dénoncèrent vigoureusement les machinations contre l’Ufr en organisant une marche publique vite réprimée par l’armée et la police.

Préparation du relais par Sékouba Konaté

Jouant le va-tout, le général de brigade Konaté —alors paré seulement de deux étoiles— jouant un magistral coup de bluff. Bien qu’absent des lieux de la manifestation, il déclara que des citoyens avaient insulté ses parents, et que puisqu’il en était ainsi, il préférait démissionner plutôt que de laisser salir la mémoire de ses procréateurs.

A l’intérieur comme à l’extérieur du pays, tout le monde tomba dans le piège. Rabiatou Sira en tête, le Cnt se rua aux pieds de Sékouba pour l’implorer de n’en rien faire. Le président Amadou Toumani Touré arriva de Bamako illico dare-dare, rejoint le même jour par Jean Ping, président de la Commission de l’Union africaine. Derniers et non les moindres, les présidents français et américain se joignirent au chorus avec des appels de pied au devoir, qui vantaient le patriotisme du 23 décembre putschiste de Conakry et ancien alter ego de Moussa Dadis Camara.

Personne ne se douta apparemment que la menace du président intérimaire n’était qu’une mascarade astucieuse. Et pourtant, émanant d’un Tigre impassible et silencieux, le rugissement de protestation de Konaté aurait dû éveiller des soupçons. Il n’en fut rien.

Et la ruse marcha comme un charme envoûtant. Et Konaté — qui n’avait nullement l’intention de partir — s’octroya les cinq étoiles du généralat, sans omettre de distribuer des galons et des grades en veux-tu, en voilà.

En réalité, l’on aurait dû le prendre au mot et le remercier en l’envoyer à une retraite non anticipée. A sa place, peut-être, les généraux Nouhou Thiam (armée) et Ibrahima Baldé (gendarmerie) auraient fait un meilleur boulot. En dépit de leur comportement piètre et pleutre dans la débâcle de la présidentielle… Ils auraient pu, par exemple, écourter le délai de quatre mois entre les deux tours, qui permit à Alpha Condé d’échafauder son plan de fraude électorale.

De fait, la menace de Sékouba constituait son deuxième acte dans l’imposition — mûrie depuis belle lurette — d’Alpha Condé à la tête de l’exécutif. Le premier acte avait eu lieu à Rabat le 6 janvier 2010 de connivence avec les diplomates français, américains et marocains. Comme Wikileaks l’a indiqué, c’est alors que Sékouba scella le sort de son damné de “frère”, Moussa Dadis Camara, dont il exigea et obtint l’exil définitif.

Pour un homme souffrant d’une double affliction — alcoolisme et cirrhose du foie — général Sékouba se dépensa donc sans compter pour s’assurer que le fauteuil du pouvoir passerait de l’officier ethno-malinké au politicien ethno-malinké.

L’observateur attentif de la Guinée post-coloniale décèle dans cette solidarité Mande, la myopie et le suicide politiques qui de la majorité des cadres de la Haute-Guinée. Et qui consistent en la proclamation et la croyance bornée de la suprématie du Mande et de leur “droit exclusif” à devenir présidents de la Guinée. Il s’agit en réalité du virus, du syndrome et du spectre de Sékou Touré, qui conscient de son échec patent, avait lancé le cri de ralliement “An gbansan le!” (Nous [Mande] tous unis !). Ayant perdu la légitimité et la légalité du fait de ses crimes, le “responsable suprême” s’était retranché dans un réseau familial et clanique, où brillaient le népotisme, l’incompétence et le régionalisme.

Après Sékou Touré, colonel Diarra Traoré reprit le flambeau du “An gbansan le!”. Premier ministre et chef du gouvernement (avril—décembre 1984), il convoquait les ministres Malinké et venait avec eux, exprès, en retart aux réunions du cabinet. Manquant de tact et de finesse comme Alpha Condé, il disait à l’encan qu’il aurait la peau de Lansana Conté. Et pendant des mois, les Guinéens se levaient chaque avec une nouvelle rumeur de coup d’Etat…

Mais ce fut Diarra qui trinqua, entraînant dans les représailles de Conté, l’exécution sommaire, le 19 juillet 1985, de toute la lignée mâle de Sékou Touré : Amara, Ismael, Abdoulaye, Siaka, Mouloukou Souleymane, Mandiou; ses cousins et alliés : Lansana Diané, Mamadi et Seydou Keita, etc.

L’envers de la médaille

L’effondrement du régime de Sékou Touré et le massacre de Diarra Traoré et compagnie, n’ont apparemment pas servi de leçons aux extrémistes Mande. A l’intérieur comme à l’extérieur de la Guinée. Cette réaction, je la tiens d’un ami Maninka, qui, lui, croit plutôt à la vertu et à la valeur rédemptrice de la solidarité de tous les Guinéens, par-delà les spécificités ethnoculturelles et linguistiques.

Tout comme Sékou Touré et Diarra Traoré, Sékouba Konaté et Alpha Condé ont forcé le destin et imposé à la Guinée une autre forfaiture politique et historique.

Le problème, c’est que l’exclusivisme ethnique est une approche négative, défaitiste et destructive. Les nominations se font sans considération de la compétence. Au contraire, les choix aux postes “juteux” relèvent de considérations subjectives et intéressées. Résultat : la Haute-Guinée est peut-être la région la moins équipée du pays. Sékou Touré tua à petit feu le chemin de fer qui servait de cordon ombilical économique et de lien vital avec le port de Conakry. Il fit construire la briqueterie de Kankan, tournant au feu de bois et qui contribua à déboiser ce pays de savane au couvert végétal parsemé.

En 1975, le même Sékou Touré s’acharna contre les habitants de Kankan, un centre de vieille tradition commerciale. Il qualifia de Cheytane (Satan) les acteurs économiques de cette ville.

Pour sa part, Alpha Condé décréta en 1998, que tout Malinké qui ne voterait pas pour lui était un bâtard…

Mais, à l’envers de la rhétorique pseudo nationaliste et de la démagogie d’un Alpha Condé, on trouve la même politique ruineuse datant de 1958.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Hier, cette soif aveugle du pouvoir nu, brutal et destructeur, n’épargna ni les paysans Mande, ni ceux des trois autres régions. Il en sera de même cette fois-ci, avec l’élection truquée d’Alpha Condé. Car le relais opéré entre messieurs Konaté et Condé s’inscrit dans la logique absurde de la politique de régression, qui, depuis 52 ans, maintient la Guinée parmi les lanternes rouges d’Afrique et du monde.

Tierno S. Bah

Apocalyptique Alpha !

L’usurpation du pouvoir et l’avènement d’Alpha, le 5è dictateur guinéen, est une forme d’évènement apocalyptique.

La Cour suprême a failli à sa mission et à son devoir. Plutôt que de tourner la page de la dictature, elle a donné le blanc seing à l’évolution apocalyptique de la Guinée. Par sa faute, les oppresseurs de la Guinée au sommet passent du quatuor au quintet. La Guinée a un nouvel entrant dans le club malicieux, maléfique et maudit, qui la tue à petit feu depuis 1958.

Elle vient probablement d’établir un record en Afrique en alignant cinq dictateurs sur cinq :

  1. Sékou Touré (1958-84)
  2. Lansana Conté (1984-2008)
  3. Moussa Dadis Camara (2008-09)
  4. Sékouba Konaté (2009-10)
  5. Alpha Condé (2010 —)

De Sékou Touré à Alpha Condé, on assiste à une succession de personnages,  égotistes et égocentriques, aveugles et sourds, tyrans et bourreaux, faux serviteur et et maîtres cruels du sort de leurs concitoyens.

Avec Alpha Condé, les choses vont empirer.  
Car s’il est moulé dans la même pâte que ses prédécesseurs, il se singularise par les circonstances négatives de son accession à la présidence.
En effet, chacun de ses devanciers fut acclamé, au départ, comme annonciateur de changement, lueur d’espoir et promesse de renouveau, d’unité et de progrès.

Ce n’est pas le cas de M. Condé.  Loin s’en faut ! Il a repris le sale boulot de ses précurseurs avant même la confirmation officielle de sa victoire volée. Non content du truquage électoral, le Rpg jette bas le masque  et se lance dans la répression ethnique, aiguisant ainsi la division et la violence intercommunautaires.

Aujourd’hui, le Fuuta-Jalon et ma ville natale de Labé sont placés sous les bottes d’un contingent armé qui se comporte comme en territoire conquis. Et comme une force d’occupation et de discrimination contre le Fulbe.
L’armée, la gendarmerie et la police agissent ainsi pour satisfaire la boulimie du pouvoir et obéir à la cécité politique d’Alpha Condé. Mais les blessures et les morts qu’elles infligent aux civils sont autant de coups de boutoirs contre le présent et l’avenir du pays.

M. Condé tient sa promesse. Il commence effectivement là où Sékou Touré et ses trois émules ont fini : la terreur d’Etat.
Il se hisse au sommet du pouvoir en grimpant sur la calomnie, le mensonge et la persécution.
Ce faisant, il accentue, non pas la scission (comme en Côte d’Ivoire actuelle) ou la sécession (ce fut le cas du Biafra, Nigéria 1966), mais la déchirure insidieuse du tissu social et la fission de ce qui restait de la cohésion du pays

On marquera d’une pierre noire le début  apocalyptique du mandat présidentiel du “Professeur”, qui entend déjà rempiler.

Tierno S. Bah

Victoire de l’arrogant et du haineux

 “Arrogant et haineux”

C’est par ces deux mots que le candidat de l’Ufdg, Cellou Dalen Diallo, a caractérisé, le 6 courant, la personnalité de son concurrent, Alpha Condé, candidat du RPG.

En proclamant un score de 52 % pour Alpha Condé, les généraux Sékouba Konaté et Siaka Toumany Sangaré ont opté pour  la continuité de la dictature Guinée.

Car autant Cellou Dalen a — finalement — vu juste. En se recueillant sur les tombes de Sékou Touré et de Lansana Conté, en déclarant qu’il reprendra la Guinée là où Sékou Touré l’a laissé, Md. Condé ne laisse aucun doute sur sa présidence : autoritarisme, ethnocentrisme, brutalité et misère.

Arrogant, certes. Alpha Condé l’est de pied en cap. Il a exhibé insensibilité et manque d’humilité, tout au long. Par-dessus tout,  il ne porte pas une once de démocratie dans l’esprit et dans l’âme…

Nous passons de 43 % contre 18 % au premier tour, à 52 % contre 48 % au deuxième. Et tout au long des quatre mois écoulés Alpha Condé n’a cessé d’anticiper sa victoire.

Comment un revirement aussi spectaculaire a pu se produire ? Pourquoi Général Siaka Toumany Sangaré, président de la Ceni a-t-il ignoré les réclamations insistantes de Cellou Dalen ?

Pourquoi Général Sékouba Konaté a-t-il différé de quatre mois la tenue du second tour ? Pourquoi a-t-il permis l’usurpation de la présidence de la Ceni par Loucény Camara ? Qu’il remplaça par Siaka seulement après l’intervention de la rue, un mort et des blessés ?

Pourquoi s’est-il tu face aux rumeurs — toujours non prouvées — d’empoisonnement de militants du Rpg ?  Pourquoi ne réagit-il pas face aux basses manipulations de l’opinion par le Rpg, qui provoquèrent l’expulsion de milliers de FulBHe de Siguir et Kouroussa ?

Après la kyrielle de dictateurs qui l’ont ruinée, la Guinée mérite tout sauf un Alpha Condé.

La Cour suprême sauvera-t-elle la Guinée de la mascarade électorale du deuxième tour, des machinations d’Alpha Condé et de la duplicité des généraux Konaté et Sangaré ?

Tierno S. Bah