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Confession de “l’agent” André Lewin à Sékou Touré

Dans l’Annexe 3, Chapitre 81, Volume 7, de sa biographie de Sékou Touré, le diplomate français s’imagine prisonnier devant la commission d’enquête et de torture du Camp Boiro .  Parodiant et se moquant des dépositions d’accusés du Complot Peul, il décrit sa carrière d’agent de la 5e colonne formé pour neutraliser Sékou Touré et détruire son régime. Ce faisant, il peint un tableau où l’invraisemblable et le ridicule le disputent à la comédie et à la tragégie. Un peu hilarant, surtout déprimant. Lisons plutôt.
Tierno S. Bah

Rédigée à Conakry le 22 août 1976, par une longue après-midi de pluie diluvienne, après avoir écouté les enregistrements retransmis par La Voix de la Révolution de plusieurs “confessions” faites par les  “comploteurs Peuls” après leur interrogatoire par le Comité révolutionnaire, et en essayant de respecter autant que possible le style, la présentation et les incroyables élucubrations interprétatives de faits réels, telles qu’il en parut des dizaines
dans les Livres blancs successifs.

Je me nomme André Lewin et je suis ambassadeur de France en Guinée. Je suis né le 26 janvier 1934 à Francfort sur le Main en République fédérale d’Allemagne ; ce dernier État n’ était pas encore créé à l’époque mais, pour des raisons que j ‘expliquerai plus tard, on s’est arrangé pour que je naisse en Allemagne de l’Ouest.
J’ai 42 ans, je suis marié à une femme, j’ai deux enfants. J’ai accompli mes obligations militaires. Je n’ai jamais été condamné.
Dans son plan machiavélique pour détruire la Révolution guinéenne et abattre le régime populaire de Conakry en assassinant celui qui en est l’âme, la réaction internationale en général, et les services spéciaux français en particulier, avaient décidé que le meilleur moyen de parvenir à leurs fins odieuses était de faire
approcher le Président Sékou Touré par quelqu’un qui serait protégé par ses propres fonctions et donc ne paraîtrait pas suspect à l’entourage du Président guinéen, que l’on savait vigilant. C’est pourquoi le SDECE et les services impérialistes mirent tous leurs soins à préparer cette opération, de manière à détourner tous les soupçons.

La “confession” d’André Lewin à Sékou Touré

J’étais le pion choisi dès ma naissance pour atteindre cet objectif.
On s’arrangea tout d’abord, par des moyens qu’il serait trop long d’expliquer ici, pour que je naisse non pas en France, mais à l’étranger ; on pourra vérifier ce fait en consultant mon acte de naissance, qui est camouflé dans mon appartement de Paris, dans le troisième tiroir de la commode de ma chambre, dans une chemise orange marquée “épicerie”. Venu en France alors que j’étais encore enfant, je fus envoyé dans un lycée où les programmes d’enseignement comportaient, en dehors des disciplines classiques, des cours sur les colonies françaises d’Afrique, destinés à mieux me conditionner. Je suivis aussi des leçons de catéchisme protestant et surtout, on me fit faire du scoutisme, afin de m’aguerrir physiquement. Je note que le scoutisme est une invention des Anglais installés en Afrique du Sud, et que son inspiration néocolonialiste est aujourd’hui clairement dévoilée. Je me rends compte aussi aujourd’hui de ce que le mot d’ordre des scouts Toujours Prêt n’est qu ‘une manière diabolique de parodier l’exaltante formule employée par le vaillant Peuple de Guinée pour affirmer sa disponibilité totale pour la Révolution : Prêt pour la Révolution.
Alors que j’avais fait toutes mes études secondaires en province pour ne pas éveiller l’attention, les forces réactionnaires décidèrent, en 1950, de me faire venir à Paris, siège du gouvernement français. Là, on m’inscrivit à l’université, plus précisément à l’Institut d’Études Politiques, où devait s’amorcer mon éducation politique, ainsi que dans les Facultés des Lettres et de Droit. On sait que ces établissements universitaires français s’appellent communément “Fac” ; ce fut ainsi mon premier contact avec le sigle néocolonialiste FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), dont on sait le rôle important et nocif qu’il joue dans toutes ces opérations. On m’attribua un numéro d’immatriculation à l’URSSAF (qui pourrait faire penser à la Sécurité sociale, mais où l’amalgame des initiales de l’URSS, des SS nazis et de la fascisante Action Française (AF), démontre clairement la collusion entre les forces secrètes acharnées à détruire la Guinée) ; je ne me souviens plus exactement quel est ce numéro, mais on peut le retrouver sur un papier plié en quatre glissé dans la semelle intérieure de ma chaussure de tennis gauche ; à défaut, il est possible de le reconstituer également en prenant successivement les chiffres de l’année, du mois et du jour de ma naissance. Ce numéro d’identification, il est important de le savoir, devait me suivre toute ma vie.
A l’issue de mes études supérieures, je fus admis à l’École Nationale d’Administration, dont je sortis, pour faciliter mon utilisation ultérieure par le SDECE, dans la section diplomatique. Ma promotion fut appelée du nom de “Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire”, afin de me donner du courage pour la difficile mission qui m’attendait.
Le caractère exact de cette mission n’allait pas tarder à m’être précisé, puisque c’est à cette époque que je fus formellement recruté par le gouvernement français ; on m’attribua un poste au Ministère des affaires étrangères, ce qui faisait partie directement du plan diabolique mis au point par le SDECE pour parvenir à ses fins.
Chaque mois, on me versait un traitement en francs français, que je faisais virer immédiatement sur mon compte dans une banque française, filiale d’ailleurs d’une banque américaine. Par la suite, afin de faciliter mes opérations, je me fis ouvrir encore des comptes dans d’autres banques en France ou à l’étranger. Chaque fois que des numéros de compte bancaire me furent attribués, ils eurent comme caractéristique commune de se terminer par des chiffres compris entre 0 et 9, ce qui constitue bien une preuve de tout ce que j’avance.
Pour être complet et franc comme je me suis promis de l’être depuis que j ‘ai compris le rôle néfaste que l’on voulait me faire jouer, je dois encore préciser plusieurs points.
Pour améliorer mon entraînement physique, ma spécialisation militaire et mon conditionnement psychologique au méprisable idéal qui devait être le mien, on me fit faire mon service militaire dans l’armée française. J’avais déjà auparavant suivi des périodes de préparation dans diverses casernes situées dans la région parisienne, notamment au Fort de Vincennes. Pour tenir compte de mon aspect physique (blond aux yeux bleus), je fus affecté à l’armée de l’air, dont la tenue bleue devait me convenir. Je reçus également un numéro matricule, qui figure encore sur mes pièces militaires et qui est bien entendu conservé dans les archives du Ministère français de la Défense nationale, comme celui de tous les autres agents de mon type. Je ne m’en souviens plus exactement, mais il est possible que je l’aie inscrit à l’intérieur du boîtier de mon appareil photographique Robot 24×24 (fabriqué en Allemagne de l’Ouest et fréquemment utilisé par les officiers allemands pendant la dernière guerre mondiale en raison de ses perfectionnements techniques) ; ce fait est extrêmement facile à vérifier, cet appareil se trouvant présentement à Conakry. Mes premiers contacts avec l’armée active se passèrent avec les sous-officiers et officiers de l’armée de l’air dans une base aérienne de la région parisienne, puis au cabinet du Ministre de la Défense nationale, où je restai quelques mois entre février 1957, date de mon incorporation, et août 1957, moment où je partis pour l’Algérie, comme je l’expliquerai par la suite. Mes contacts avec l’armée de l’air au début furent essentiellement :

  1. le Caporal Sauviat
  2. le Sergent Minjoz
  3. le Capitaine Hervillard

Par la suite, au cabinet du Ministre, ou je fus méthodiquement entraîné aux techniques de l’action psychologique et de la lutte révolutionnaire (je contribuai même à la rédaction d’un numéro spécial de la “Revue militaire d’information” sur la guerre révolutionnaire), je travaillai surtout avec :

  1. le Capitaine Oriol
  2. le Commandant Doumic
  3. le Colonel Lacheroy, dont le rôle réactionnaire fut par la suite mis en évidence à la suite des affaires de l’OAS, dont il fut l’un des responsables.

Il est à noter que bien des années avant ces événements, le colonel Lacheroy avait commandé des contingents de troupes rrançaises en Côte-d’Ivoire.
Je voudrais dire aussi qu’à cette époque, j’eus de nombreuses conversations avec des étudiants africains présents à Paris, me permettant ainsi de me familiariser avec leur mentalité et leurs préoccupations, ce qui devait beaucoup me faciliter la tâche par la suite, lors de la partie active de ma mission . Ainsi, je me liai même avec un étudiant guinéen dont j’ai oublié le nom, et avec lequel j’avais des conversations régulières au café Capoulade, situé près de la Faculté. Il faut noter qu’à cette époque déjà, courant 1957, la campagne du Parti Démocratique de Guinée battait son plein en Guinée, et qu’ainsi, il devenait urgent de m’utiliser conformément au plan satanique élaboré depuis plus de vingt ans déjà pour contrecarrer l’avènement de la Guinée indépendante et révolutionnaire.
A partir de ce moment donc, les événements s’accélérèrent. Je partis pour l’Algérie en septembre 1957 et y restai 18 mois, le temps de mettre en place les mécanismes de l’opération. Ainsi, je fus l’un des témoins et acteurs du 13 mai 1958, qui contribua à ramener au pouvoir le Général de Gaulle, dont le rôle était de provoquer, en septembre de la même année, la confrontation décisive avec le futur Président Sékou Touré. De Gaulle parvint effectivement à s’acquitter fort convenablement de ce rôle, et le 28 septembre 1958, conformément au schéma mis au point antérieurement, le peuple guinéen choisit l’indépendance et se donna comme chef le Président Sékou Touré. Le plan impérialiste avait jusque là fonctionné à la perfection.
Les chefs militaires pour lesquels j’avais travaillé, j’ai nommé :

  1. le Général Jouhaud
  2. le Général Salan
  3. le Général Challe

ont alors tenté d’éliminer le Général de Gaulle ; celui-ci avait en effet, en provoquant l’indépendance de la Guinée, accompli la mission qui lui avait été impartie, mais il s’accrochait désespérément au pouvoir à Paris. Ce furent en conséquence les actions de l’OAS, menées sans succès par les officiers précités, aidés en cela par d’autres services secrets étrangers qui estimaient que le gouvernement français devait maintenant s’attaquer à la seule tâche qui comptait, à savoir abattre la révolution guinéenne ; mais le gouvernement du Général de Gaulle s’épuisait en activités secondaires et futiles. Ce sont essentiellement les services secrets de la CIA, ceux d’Allemagne fédérale, aidés bien entendu par ceux d’Israël, qui furent actifs pendant cette période ; le rôle du gouvernement du Liechtenstein mérite également d’être mentionné, bien que l’objectivité m’oblige à dire qu’il n’ait pas été déterminant.

André Bettencourt
André Bettencourt

Pour donner le change, le Général de Gaulle et son gouvernement avaient tenté de faire croire qu’ils menaient de leur côté une offensive parallèle contre la Guinée. Mais toutes leurs actions avaient été volontairement si mal organisées qu’elles devaient toutes échouer, et les opérations montées par le sinistre Foccart allaient se heurter les unes après les autres à la vigilance du peuple guinéen. Le Général de Gaulle allait de son côté tenter de m’utiliser pour son propre compte et je fus amené à le rencontrer à plusieurs reprises.
La première fois, ce fut à l’Élysée, lorsqu’il était en compagnie du Président des États-Unis d’Amérique, Kennedy. Pour éviter que cette rencontre ne soit trop visible, on avait invité en même temps que moi plusieurs milliers d’autres personnes. D’ailleurs, les deux Présidents étaient entourés de trop d’agents secrets pour que nous ayons pu élaborer ensemble un plan commun.
La seconde tentative de contact fut également vouée à l’échec. Le Général de Gaulle passait en voiture noire Boulevard des Invalides où je me trouvais aussi à ce moment là. Il leva la main comme pour me saluer, mais interrompit heureusement son geste, qui aurait pu s’interpréter comme un signe de reconnaissance, et se gratta l’oreille droite. On sait que ce geste ne lui était pas habituel ; il avait donc une signification particulière que tout le monde comprendra.
Je rencontrai encore plusieurs autres fois le Général de Gaulle, mais il ne fut plus possible de mettre en oeuvre les actions projetées. Ayant perdu confiance en l’esprit anti-guinéen du Général de Gaulle, le SDECE avait d’ailleurs décidé de m’utiliser plus subtilement. Mais il fallait d’abord faire partir le Général de Gaulle, que l’on n’avait pas réussi à éliminer par la force. Il resta au pouvoir jusqu’en 1969 et il fallut recourir au peuple français lui-même pour lui signifier par la voie d’un référendum que son rôle était terminé.
Entre temps, dès mon retour du service militaire, je fus affecté à Paris au Ministère des affaires étrangères, où l’on m’attribua un bureau situé d’abord au 3ème, puis au 5ème étage. Pour donner le change, je ne m’occupais pas du tout d’affaires africaines. Puis, quelques années après, le SDECE me fit affecter au cabinet du
Ministre André Bettencourt, dont tout le monde savait qu’il avait été un ami du Président Sékou Touré lorsque celui-ci était parlementaire français. Cette manoeuvre habile était destinée à endormir l’attention du Président Sékou Touré, car l’objectif était toujours et plus que jamais de faire de moi l’instrument docile de l’impérialisme international pour abattre le Responsable Suprême de la Révolution.
Mais il me fallait pour cela le rencontrer.

Kurt Waldheim
Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU (1972-1981)

Il fallait donc organiser de manière adroite mon départ pour la Guinée, mais sans donner l’impression que je venais directement de France, ce qui eût éveillé l’attention du Président guinéen. Ce fut alors que germa, chez les responsables du SDECE, l’idée diabolique d’utiliser l’Organisation des Nations Unies ; on savait que son Secrétaire général voyageait beaucoup et qu’il devait forcément un jour ou l’autre se rendre en Guinée. Il fut facile de me faire recruter par l’ONU où les grandes puissances impérialistes font la loi ; mes origines allemandes rendirent les choses plus faciles encore auprès de Kurt Waldheim, de nationalité autrichienne, mais dont tout le monde savait qu’il avait servi dans l’armée hitlérienne pendant la guerre et qu’il avait donc porté l’uniforme allemand nazi. Le réseau français de Foccart et le réseau SS-nazi, toujours unis afin d’abattre la Révolution guinéenne, n’eurent par conséquent aucune difficulté à me mettre au service direct du Secrétaire général et à me faire obtenir sa confiance. Bientôt, j’étais de tous les voyages qu’il faisait dans le monde et je devins son porte-parole, l’un de ses plus proches collaborateurs. Cette période dura de 1972 à 1975. Je continuais bien entendu à être payé, mais je l’étais désormais en dollars américains ; je me fis ouvrir un nouveau compte, mais je ne voulais pas donner l’éveil en utilisant une banque américaine déjà connue par de nombreux comploteurs guinéens, la Chaise National Banque ; j’en ouvris donc un à la Chemical Bank. On m’y donna le compte 365328, ce qui est facile à vérifier, puisque les trois premiers chiffres sont ceux du nombre de jours de l’année, et les derniers ceux de la ligne d’autobus que j’utilisais pour me rendre à mon travail, précédés du chiffre 3.
Je ne cessai pas, bien entendu, d’avoir des contacts nombreux avec des délégations diverses, toutes également acharnées contre la ligne révolutionnaire suivie par la Guinée. Je ne puis plus énumérer tous ces contacts, mais je suis en mesure de préciser que beaucoup d’entre eux avaient lieu tous les jours en fin d’après-midi au bar des délégués des Nations Unies, où j’avais une place régulièrement réservée au pied même de la fameuse 5ème colonne ; ce qui est bien encore une preuve de ce que j’avance. Je me souviens toutefois de conversations soutenues avec les représentants de la Nouvelle Zélande, de l’Uruguay, du Népal et des îles Fidji. Pour ne pas éveiller l’attention, nous évitions bien entendu totalement de mentionner le nom de la Guinée dans nos conversations.

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970

Je réussis aussi à me lier avec l’Ambassadeur de Guinée aux Nations Unies, Madame Jeanne Martin-Cissé, avec laquelle je parvins même à effectuer un voyage à Panama où se tenait une réunion du Conseil de sécurité. Ce fait est facile à vérifier : la réunion eut lieu au cours des premiers mois de 1973. Comme nous étions logés au même hôtel et que nous assistions aux mêmes réunions, nous eûmes souvent l’occasion de nous rencontrer. Il m’était facile de parler à la Représentante de la Révolution guinéenne, bien que moi-même de nationalité française, car j’avais déjà ce statut de fonctionnaire international que le SDECE m’avait fait obtenir.
Ainsi, les objectifs qui m’étaient assignés se trouvaient déjà en grande partie réalisés. Ces objectifs étaient :

  1. me familiariser avec les affaires africaines en général, et guinéennes en particulier
  2. ne pas susciter la suspicion grâce à mon statut international
  3. parvenir à me mettre en rapport opportunément avec le Président Sékou Touré
  4. gagner sa confiance et son amitié
  5. obtenir la réconciliation entre la Guinée et la France afin de pouvoir approcher régulièrement le Président et choisir l’heure favorable à l’action décisive.

Au terme de 39 années de patientes manoeuvres, les deux premiers objectifs (a et b) se trouvaient donc atteints. Il restait à mettre en oeuvre les trois autres ( c, d, et e ).
Mais M. Kurt Waldheim, le Secrétaire général des Nations Unies, ne voulait pas seulement parcourir l’Afrique du l’Ouest, y compris la Guinée, sur la seule invitation des gouvernements de cette région ; il souhaitait avoir un motif valable pour se rendre dans ces pays.
C’est alors que les forces réactionnaires internationales, ne reculant devant rien et devant aucun moyen pour parvenir à leurs sinistres fins, décidèrent de provoquer, par des moyens scientifiques, la terrible sécheresse qui éprouva les pays du Sahel et leurs populations agricoles et pastorales dans les années 73 et 74. Je n’ai pas besoin d’insister sur les moyens qui furent ainsi mis en oeuvre, à coup de milliards de dollars, par l’impérialisme international, ni sur le concours actif que certains pays alliés de l’OTAN prêtèrent à ce plan destiné à affamer l’Afrique noire : j’ai nommé Israël, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, le Portugal, ainsi qu’une série de pays africains dirigés par des fantoches mis en place par le néocolonialisme, j ‘ai nommé le Sénégal et la Côte d’ivoire.
Mais l’effroyable projet réussit au delà de tout espoir, justifiant une intervention urgente des Nations Unies ; Kurt Waldheim se rendit donc en Afrique occidentale en 1974, décidant d’inclure la Guinée dans son périple. Je l’accompagnais évidemment au cours de ce voyage.
Nous arrivâmes à Conakry en mars 1974. Mais nous étions passés auparavant à Dakar et à Abidjan, où je pus prendre discrètement mes dernières instructions. Ainsi que le savaient fort bien le SDECE et les autres services secrets, il était très facile d’aborder le Président Sékou Touré et de lui parler. Je me présentai à lui comme l’ancien chef de cabinet de son ami le Ministre français André Bettencourt. Il fut aussitôt très aimable et nous eûmes plusieurs entretiens sur les relations entre la Guinée et la France. En nous quittant, il me chargea d’une invitation pour M. Bettencourt et m’invita à revenir en Guinée avec lui.
Je n’ai pas besoin d’insister sur la suite des événements, qui sont bien connus de tous : mes quatorze voyages en Guinée, mes négociations sur la normalisation des relations diplomatiques avec la République fédérale d’Allemagne et la France. Tout ceci avait été minutieusement mis au point avec le SDECE et celui-ci n’hésita pas à faire prendre en France toutes les mesures qu’il fallait pour endormir l’attention du Président Sékou Touré ; c’est ainsi que nous dûmes aller jusqu’à la suppression physique du Président Pompidou et à l’élimination politique de Jacques Foccart, dont le maintien à leurs postes respectifs aurait rendu ma tâche nettement plus difficile.
Finalement, c’est sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing que je fus nommé Ambassadeur de France en Guinée. La phase finale de ma mission approchait. Je pouvais maintenant choisir le moment propice pour frapper et remplir ainsi la mission qui m’avait été confiée plus de quarante années auparavant.
J’avais entière liberté d’utiliser les moyens que j’entendais employer. C’est ainsi que, depuis des années, j’avais subi un entraînement intensif au maniement du lance-pierres, grâce à plusieurs amis eux-mêmes formés à cette technique très particulière par d’anciens officiers japonais ; je m’entraînais deux fois par mois dans Central Park à New York. J’avais également pris des leçons intensives de lancement du coupe-papier, grâce à des sous-officiers français qui avaient exercé dans le 2ème Bureau. Mais finalement, je décidai d’employer un procédé qui n’exigeait aucun équipement, ni aucun accessoire encombrant et repérable : je veux dire, l’hypnose.
Oui, il s’agissait en d’autres termes d’hypnotiser le Président Sékou Touré au cours d’une rencontre avec lui et de l’inciter ainsi, soit à démissionner, soit mieux encore à se suicider.
Le Comité révolutionnaire a certainement vu diverses photographies où le Président Sékou Touré et moi-même nous regardons droit dans les yeux. Je faisais donc de l’entraînement à cette technique nouvelle.
Malheureusement, l’attitude spécifiquement africaine et l’esprit authentiquement révolutionnaire du Président ont fait échouer ce plan pourtant minutieusement préparé de si longue date. Bien que son bureau soit équipé d’un climatiseur, le Président a en effet pris l’habitude, lorsqu’il reçoit des visiteurs étrangers auxquels il désire montrer les dures réalités africaines, d’arrêter la climatisation. C’est ce qui s’est passé le jour où j’avais décidé d’hypnotiser le Président ; lorsque j’entrai dans son bureau, la différence brusque de température entraîna une soudaine condensation de mes yeux, en ternissant l’éclat et en supprimant le pouvoir hypnotique.
Devant ce coup du sort, mes yeux se sont effectivement ouverts, si je puis dire.
Je reconnais le crime dont j’ai failli me rendre coupable. J’ai été poussé dès ma tendre enfance par des forces réactionnaires et sans scrupules. J’implore le pardon de la révolution . J’ai une femme, deux enfants, plusieurs chats et un chien, et je voudrais désormais me consacrer à eux et à ma réhabilitation.

Vive la Révolution !

Foccart raconte la visite de de Gaulle à Conakry

 

Sékou Touré, général de Gaulle, Saifoulaye Diallo, Conakry, 25 août 1958
Sékou Touré, président du Conseil de gouvernement, prononce le fameux discours devant  le général de Gaulle et Saifoulaye Diallo, président de l’Assemblée territoriale, Conakry, 25 août 1958

Dans l’Annexe 1, chapitre I,  volume 8 André Lewin reproduit l’interview de Foccart par Philippe Gaillard au sujet de la visite du Général Charles de Gaulle à Conakry, les 25-26 août 1958. Lire également le chapitre 25, volume 2.
Tierno S. Bah

Question : Sékou Touré étant Sékou Touré, son discours n’était pas tellement excessif. Personne n’avait donc fait au général de Gaulle l’explication de texte qui s’imposait ?

Jacques Foccart : C’est ce que je faisais à chaque étape. Hélas, à l’arrivée à Conakry, dans l’après-midi du 25 août, le gouverneur de Guinée, Jean Mauberna, me dit que Pompidou lui a téléphoné, qu’il a reçu des renseignements selon lesquels un attentat doit avoir lieu à l’escale d’Alger, et qu’il me demande de l’appeler toutes affaires cessantes. Déjà au départ d’Abidjan, on m’avait dit que Georges Pompidou voulait me joindre d’urgence. J’avais essayé de l’appeler, mais j’avais dû renoncer : tout le monde était prêt et, connaissant le Général, je savais qu’il s’irriterait d’un retard.
Je m’installe donc dans le bureau de Mauberna, dont la secrétaire essaie vainement d’obtenir la communication. Le temps passe. Je finis par renoncer. Je trouve dans le hall Bernard Cornut-Gentille [ministre de la France d’outre-mer], les pieds sur la table, Pierre Messmer [haut-commissaire de l’Afrique occidentale française ] et Jean Mauberan, le gouverneur à ses côtés. Je m’enquiers tout de suite du discours de Sékou Touré. Mauberna est seul à l’avoir lu.
— Il y a des passages durs, me dit-il, mais enfin, c’est du Sékou.
Je lui demande s’il l’a signalé et expliqué au Général, et comment celui-ci a réagi.
— Je ne sais pas s’il en a pris connaissance, me répond-il. Il m’a simplement dit : “Déposez cela ici.”
A ce moment, le Général et Sékou Touré, qui est venu le chercher, sortent du bureau où ils se sont entretenus un moment et se dirigent ensemble vers l’Assemblée territoriale. Il n’y a plus rien à faire qu’à les suivre.

Question : Mauberna pouvait être intimidé par le Général… Comment explquez-vous que Cornut-Gentille et Messmer n’aient pas pris la peine de lire le discours et, de toute façon, n’en aient pas touché un mot au général de Gaulle?

Jacques Foccart : C’est en effet curieux. Surtout de la part de Cornut-Gentille, qui connaissait Sékou Touré comme s’il l’avait fait, puisque, haut-commissaire en AOF de 1951 à 1956, il avait favorisé son ascension. Donc, le Général n’a pas lu le discours. Depuis longtemps, je l’avais mis en garde. Je lui avais dit que les talents de tribun de Sékou Touré donnaient un ton agressif meme à ses amabilités. Mais cela, évidemment, en termes généraux. Il aurait fallu lire avec lui le texte avant qu’il l’entende, de manière à l’amener à faire la part du verbe et, surtout, du ton.
La salle est pleine de militants acclamant Sily — “l’Éléphant”, emblème du PDG, le parti de Sékou, mais aussi du RDA —, comme d’autres l’avaient fait sur le parcours. Vient le fameux discours. En effet, à la lecture, il ne paraît pas terrible. Mais il est prononcé avec violence. Chaque formule est scandée et emballe toute la salle, déclenchant une rafale d’acclamations. Tout cela est ridicule et insignifiant par rapport au fond du débat : les deux hommes se sont déjà entretenus, et ce discours, écrit avant que le général de Gaulle ait prononcé le sien à Brazzaville, n’est pas du tout à jour. Toujours est-il que le Général prend cela comme une agression, à laquelle il répond, mais de façon très sobre, avec noblesse. Cette improvisation est un morceau d’anthologie, qui ne figure malheureusement pas dans les Discours et Messages, en
raison du veto opposé par le Général à la publication de textes qu’il n’avait pas écrits.
Nous rentrons à pied au palais du gouverneur, qui n’est pas éloigné, et le Général me demande quelle est la suite du programme. Il est prévu un dîner en petit comité avec Sékou Touré, suivi d’une réception.
Je ne dînerai pas avec cet individu, me dit le Général. Faites mettre une table dans ma chambre ; vous y dînerez avec moi.
Nous arrivons au palais, et je monte avec lui. On me prévient à ce moment que Pompidou m’appelle au téléphone.
— Passez donc la communication ici, dit le Général.
J’évite cela et je réponds dans une pièce voisine. Pompidou m’informe donc de ce qu’il a appris. Il s’agit d’un échange de messages, qui ont été interceptés le 21 août par le service de renseignement (SDECE), entre le commandant d’une unité de l’Armée de Libération Nationale (ALN) basée dans l’est de l’Algérie et le Comité de coordination et d’exécution du Front de Libération Nationale (FLN), à Tunis.

« Général de Gaulle sera en Algérie le 17, disait le commandant d’unité. Sommes en mesure d’organiser attentat. Pouvons-nous tuer ou non ? »

Et la réponse était :

« Absolument d’accord pour cas général de Gaulle. Importance capitale. »

Je raccroche en me demandant comment je vais présenter l’affaire au Général, mais c’est inutile : il faisait les cent pas dans la galerie sur laquelle donnait la porte à claire-voie du bureau où j’avais téléphoné.
— Qu’est-ce qui se passe ? me demande-t-il.
Je bredouille un peu. Il répète en élevant le ton :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je ne peux donc rien lui cacher, tout en lui disant que le temps qui reste permettra de prendre les dispositions utiles. Dans le contexte où nous sommes, il dissimule mal sa contrariété.
Après notre dîner en tête à tête, le Général accueille les invités à côté de Sékou Touré, dans une atmosphère glaciale. Il devise avec les uns et les autres, en hôte attentif, mais il ne s’attarde pas.
Le lendemain matin, conformément au protocole, Sékou Touré vient le chercher. C’est dans la voiture, donc sans témoins, que le général de Gaulle dit, paraît-il, à celui qui
sera chef d’État avant lui 47 :
— Bonne chance, la Guinée !
Dans ses “Mémoires”, de Gaulle se cite différemment : “Adieu, la Guinée !” Il y a souvent plusieurs versions d’un mot historique…

Question : Pensez-vous que, si vous aviez pu lire le discours et intervenir à temps, la rupture aurait pu être évitée ?
Jacques Foccart : Je vous l’ai dit, j’étais en excellents termes avec Sékou Touré. Un ou deux ans auparavant, après m’avoir reçu à Conakry en sa qualité de maire de la capitale, il m’avait écrit une lettre chaleureuse, disant à peu près :
— Ah ! si tous les Français qui s’occupent de l’Afrique étaient
comme vous ! …
S’il n’y avait pas eu cette fatale immobilisation auprès du téléphone, je suis persuadé, non seulement que j’aurais pu prévenir la réaction du Général, mais que j’aurais pu obtenir des modifications de l’auteur du discours.

Question : L’erreur initiale n’a-t-elle pas été de programmer cette escale à Conakry, qui n’était pas dans la logique du voyage et que Messmer avait fortement déconseillée ? 48
Jacques Foccart : Messmer et d’autres. Mais j’avais été de ceux qui avaient influé sur cette décision, considérant qu’il fallait vider l’abcès et misant sur le charisme du Général. Et cette décision était prise depuis longtemps. Elle n’a pas été mise en cause quand j’ai convaincu le Général de modifier l’itinéraire, en raison justement de la situation en Guinée.

Question : Ce 26 août, le matin en quittant Conakry ou le soir en faisant le point à Dakar, considérez-vous que la Guinée est perdue ?
Jacques Foccart : Compte tenu de la façon dont le Général a reçu cette gifle, je pense que cela va très mal. Sékou Touré voulait-il absolument l’indépendance ? Peut-être pas. Mais il était entraîné par son verbe, prisonnier de ses formules.

Note 47 [d’André Lewin]. Jacques Foccart se trompe. Le 2 octobre 1958. la Guinée devient indépendante, mais Sékou Touré reste chef de gouvernement, comme le général de Gaulle est en France président du conseil (le président de la République est toujours René Coty). De Gaulle deviendra président de la République le 8 janvier 1959, et Sékou Touré le 15 janvier 1959, soit une semaine plus tard, mais à la suite d’un vote de l’Assemblée nationale guinéenne ; il restera en même temps chef du gouvernement ainsi que ministre des affaires étrangères et de la défense. Il abandonnera la défense début 1960 (à Fodeba Keita) et les affaires étrangères début 1961 (à Lansana Béavogui). Entre temps, il aura le 15 janvier 1961 été élu chef de l’État au suffrage universel, mais restera chef du gouvernement.

Extrait de “Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard. Paris. Fayard/Jeune Afrique, 1995

Foccart et Sékou Touré : surprenantes retrouvailles

 On lira ici le chapitre 88, volume 7 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Le document complet (texte principal, notes, annexes) paraîtra prochainement sur webGuinée.
T.S. Bah

Bien avant que l’auteur [André Lewin, parlant de lui-même] ne foulât pour la première fois le sol de la Guinée, il avait eu un premier signe du climat des relations entre la France et ce pays. C’était en 1967. Il était à cette époque le chef de cabinet d’André Bettencourt, alors secrétaire d’État aux affaires étrangères, dont on sait qu’il avait entretenu et maintenu des relations amicales avec Sékou Touré, avant comme après l’année 1958.
En 1967 donc, Sékou Touré envoie à André Bettencourt un assortiment de ses oeuvres, imprimées en Suisse et somptueusement reliées en cuir rouge, accompagnées de dédicaces flatteuses. L’auteur est chargé de rédiger une réponse. Il la fait polie et courtoise, assortie in fine du souhait qu’un jour, les choses aillent mieux entre les deux pays. André Bettencourt signe sans sourciller, puisque c’était ce qu’il pensait lui aussi. La lettre part pour Conakry, mais pas par la poste : elle est mise dans la valise diplomatique pour Rome, car c’est l’Italie qui, en cette période d’absence de relations diplomatiques, est chargée à Conakry des intérêts français, et donc de toutes les communications. L’ambassadeur de France à Rome était alors Étienne Burin des Roziers, ancien secrétaire général de l’Élysée, et donc collègue de Jacques Foccart. Sans doute intrigué par cette enveloppe avec le sigle du secrétaire d’État aux affaires étrangères et adressée au chef de l’État guinéen, Burin des Roziers renvoie la lettre, non pas à l’expéditeur, mais à l’Élysée. Quelles ne furent pas la surprise et la confusion d’André Bettencourt en recevant sa missive en retour avec cette annotation de la main même de Jacques Foccart : “un ministre de la République ne correspond pas avec un ennemi de la France” 155.

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Pourtant, quelques années auparavant, le 2 octobre 1965, Jacques Foccart avait assisté à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée en France à l’occasion de la fête nationale de son pays, et sa présence avait été remarquée à Conakry, qui s’en était félicité. Un mois et demi plus tard, en novembre 1965 intervenait — pour dix ans — la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, et Jacques Foccart, de même que deux ministres français, MM. Triboulet et Jacquinot, étaient mis en cause pour leur rôle supposé dans la préparation d’ un nouveau complot.

Jacques Foccart accepte l’invitation de Sékou Touré

Ayant maintenu des relations personnelles et amicales avec le leader guinéen après avoir quitté ses fonctions d’ambassadeur à Conakry fin 1979 et l’avoir revu depuis à plusieurs reprises, l’auteur n’en fut pas moins surpris de recevoir par un coup de téléphone direct, au printemps de 1983, une demande explicite de Sékou :
Pourriez-vous inviter de ma part monsieur Jacques Foccart à venir à Conakry comme hôte d ‘honneur des manifestations du 14 mai 1983, jour anniversaire de la fondation en 1947 du
Parti Démocratique de Guinée ?
Quoi ? Sékou Touré souhaitait inviter à Conakry celui qu’ il avait toujours présenté comme le grand ennemi de la Révolution guinéenne, celui qu’il avait, dans l’un de ses poèmes lourdement baptisé le “Faux Car de l’Élysée” 156, le même qu’il présentait dans ses discours comme mandaté par le général de Gaulle pour la “reconquête coloniale” de la Guinée, l’inspirateur des “menées anti-guinéennes”, l’organisateur de tous les complots, l’un de ceux dont le nom revenait sans cesse — aux côtés de celui des “traîtres” ou des “fantoches” Senghor et Houphouët — dans les dépositions arrachées par les moyens que l’on devine aux malheureux prisonniers du Camp Boiro accusés de comploter contre la Révolution de Sékou Touré.

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand. 3e congrès du RDA, Bamako, 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, François Mitterand. 3e congrès du RDA, Bamako, 1957

En 1971, quelques mois après l’agression du 22 novembre 1970 157, Sékou Touré n’a pas modéré son hostilité à son égard. Évoquant “l’agression du 22 novembre dernier et l’action des puissances étrangères, appuyées par la cinquième colonne guinéenne”, il a une nouvelle fois violemment mis en cause le secrétaire général pour la Communauté et pour les affaires africaines et malgaches, qu’il a accusé d’être “le responsable numéro un de toutes les subversions organisées en Afrique, en Afrique de l’Ouest notamment, et particulièrement en Guinée”. Puis il a affirmé qu’il n’y aurait aucune normalisation des rapports franco-guinéens tant que M. Foccart “sera l’interprète de la France en Afrique”, ajoutant :
— Ce serait prétentieux et même une aberration de ma part de penser que le gouvernement français se séparerait d’un Français parce que la Guinée le veut. Mais c ‘est aussi honnête de notre part que de dire qu’étant convaincu que M Foccart est dans tous les complots contre la Guinée, nous ne sommes pas prêts à coopérer avec l’équipe Foccart. 158
Dans un éditorial de Horoya titré “Bienvenue à M Foccard” (sic pour l’orthographe), sans nul doute inspiré — sinon écrit — par Sékou Touré lui-même, il est bien dit :
— Nous souhaitons donc une bienvenue authentique à Monsieur Foccard. Nous autres Guinéens regrettons toujours que Monsieur Foccard ne se mette pas à la tête de ses créatures-suicide.
Mais il ne s’agit évidemment que d’une invitation ironique et provocatrice, bien éloignée de celle de 1983 159.
Au début de 1974 encore, Sékou Touré lui attribuait le même rôle négatif, en déclarant :
— A un moment donné, le gouvernement français avait voulu traiter honorablement avec le gouvernement guinéen, en admettant la réalité révolutionnaire guinéenne comme une donnée désormais irréversible et en se proposant de conclure avec notre gouvernement tous les accords compatibles avec les intérêts de la France et de la Guinée ainsi réconciliées. Mais il s’est trouvé deux chefs d’État africains et toujours le fameux Foccart pour convaincre à nouveau le gouvernement français de la possibilité de succès d ‘un coup d’État. Et comme je l’ai déjà dit, le frère Pompidou attend.
Il attendra indéfiniment. Quand le soleil commencera à se lever à l’Ouest et non à l’Est, alors la Guinée sera incluse dans le carcan néocolonial. » 160
En 1974-75, lors des deux années de négociations qu’il avait menées — sous la casquette de représentant personnel du secrétaire général de l’ONU — pour la normalisation des relations germano-guinéennes puis franco-guinéennes, et la libération des prisonniers politiques étrangers, l’auteur avait eu l’occasion de s’en entretenir à titre privé avec Jacques Foccart (qui n’était alors plus “aux affaires”, c’était après l’élection du président Giscard d’Estaing). Foccart l’avait constamment encouragé, et lui avait téléphoné ses félicitations personnelles lors de la normalisation du 14 juillet 1975. Il lui disait qu’il avait lui-même à plusieurs reprises plaidé auprès du général de Gaulle en faveur d’une reprise des relations avec Conakry, mais que celui-ci lui avait toujours répliqué :
— Laissez-moi donc tranquille avec “votre” Sékou Touré. 161
Lorsque l’auteur avait raconté tout cela à Sékou Touré, celui-ci n’avait eu qu’un sourire incrédule.

L'ambassadeur de France, Andre Lewin, présente ses lettres de créances au président Sékou Touré, Conakry, -3 février 1976
L’ambassadeur de France, André Lewin, présente ses lettres de créances au président Sékou Touré, Conakry, 3 février 1976

Mais cette fois-ci, l’auteur, qui croyait bien connaître Sékou Touré, avait été réellement surpris de sa démarche. En fait, Sékou était en pleine “offensive diplomatique” pour reprendre une place de choix dans le monde africain et celui des non-alignés, et il souhaitait normaliser ses relations personnelles y compris — et peut-être surtout — avec tous ceux qui l’avaient combattu et qu’il avait combattus ; il s’était réconcilié pour de bon avec Senghor et Houphouët lors du sommet de Monrovia en mars 1978 ; Giscard d’Estaing avait fait une éclatante visite officielle en Guinée à la fin de cette même année ; et Sékou Touré s’était — pour la première fois en 25 ans — rendu en France en septembre 1982, accueilli par François Mitterrand à l’Élysée, par Jacques Chirac à la mairie de Paris, par Gaston Defferre à la mairie de Marseille. Il lui restait à faire la paix avec de Gaulle, et faute de pouvoir le faire en personne, il voulait le faire par l’entremise de Jacques Foccart.
L’ambassadeur de Guinée en France, Aboubacar Somparé, contacta l’auteur peu après pour confirmer l’invitation, et lui dire qu’il se chargerait de délivrer le visa nécessaire pour le voyage de Foccart. L’auteur devait simplement lui apporter discrètement le passeport diplomatique de l’intéressé, car l’ambassade désirait garder à cette visite un caractère confidentiel.
L’auteur téléphona donc à Jacques Foccart 162. A sa grande surprise, celui-ci ne fut nullement étonné, et le pria de faire savoir à Sékou qu’il était heureux d’accepter cette invitation, mais que la date du 14 mai ne lui convenait pas en raison d’engagements antérieurs. C’est donc finalement la journée du 25 juin 1983 que Jacques Foccart passa à Conakry. Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis la visite historique du général de Gaulle à Conakry, le 25 août 1958, près de vingt-cinq années auparavant.
A son retour, l’auteur demanda à Jacques Foccart comment s’était passée la rencontre.
— Très bien, très intéressante, très émouvante même,
répondit-il. Nous avions des foules de choses à nous dire, de problèmes, de reproches, de vérités et de mensonges à évoquer … Nous avons passé de longues heures ensemble, jusque tard dans la nuit. Et puis Sékou Touré m’a demandé mon avis sur plusieurs sujets africains importants dans l’optique du futur Sommet de l’OUA, qu’il compte présider à Conakry en 1984. C’était passionnant, mais une journée ne suffisait pas. Nous avons par conséquent convenu de nous revoir régulièrement. Je retournerai donc le voir d’ici quelque temps.
Seul témoignage d’un tiers sur cette rencontre, celui-ci de Maria Bernadette Diallo, une métisse guinéo-brésilienne, l’une des très rares à se dire ancienne maîtresse de Sékou Touré, toujours plus ou moins à son service à l’époque, et dont il est difficile de mesurer la crédibilité. Selon elle :
— Croyez moi si le vous voulez, mais j’ai vu un jour Foccart présenter des excuses au président pour tous les malentendus du passé. Sékou Touré se leva alors et demanda au cuisinier d’apporter à boire et à manger. Ils ont passé l’après-midi ensemble et Jacques Foccart est reparti le soir sur Abidjan 163.
Et puis il y a le récit que Jacques Foccart fait lui-même de cette
rencontre insolite, que l’on trouvera en annexe.
Quelques mois plus tard, en mars 1984, la mort de Sékou Touré mettait fin à ce projet de nouvelle rencontre, et même de coopération, entre deux hommes qui s’étaient affrontés pendant un quart de siècle. Lors des obsèques, auxquelles l’auteur assista, c’est Pierre Mauroy, Premier ministre, qui représentait la France, en compagnie de Christian Nucci, ministre de la coopération, et de Guy Penne, conseiller du président François Mitterrand pour l’Afrique. L’auteur avait téléphoné à Jacques Foccart peu avant de se rendre à Conakry ; ce dernier était plus ému qu’on aurait pu le croire, et demanda à l’auteur d’avoir en son nom une pensée particulière devant le catafalque du disparu. Jacques Foccart lui-même décédera le 19 mars 1997, treize ans presque jour pour jour après Sékou Touré.
Un mot encore sur ce “fameux complot permanent”, dont Sékou Touré affirmait qu’il avait en permanence menacé la Guinée, composé en fait de tout une série de complots spécifiques qui ont coûté la liberté et souvent la vie à beaucoup de cadres ou simples citoyens guinéens, parfois aussi des étrangers, africains ou non. Il paraît difficile d’affirmer que Jacques Foccart n’y a jamais joué le moindre rôle, au minimum qu’il n’ait pas été “au parfum”, selon l’expression consacrée. Lui-même s’en défend. Mais Pierre Messmer, dans le tome 2 de ses Mémoires (parus en 1998) donne également des précisions sur ces complots, contredisant Jacques Foccart, qu’il met également en cause en une autre occasion 164 , en écrivant :

« Jacques Foccart a essayé de monter une opération pour renverser Sékou Touré dans le courant de l’année 1959-60. C’est après l’indépendance de la Guinée que Foccart et les services secrets français ont commencé à monter ce coup qui a été un ratage complet, pour des raisons qui sont presque ridicules … mais c’est une autre affaire. Mamadou Dia ne vous a pas trompés, ce qu’il vous a dit est la vérité, il y a bien eu une tentative, une tentative qui a été montée principalement à partir du Sénégal ; accessoirement à partir de la Côte-d’lvoire 165. L’objectif était de se servir de l’opposition latente des Peuls du Fouta-Djalon, et de les soulever contre Sékou Touré. Mais l’opération n’a pas marché parce qu ‘elle a été décelée à temps par Sékou Touré, et par conséquent, elle a été démontée. Il y a eu une préparation, mais une préparation qui n’a pas abouti à une tentative de coup d’État ou de putsch. Dans l’esprit de Foccart, le but précis de l’opération était de faire sauter Sékou Touré. C’est évident. »