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L’extorsion d’aveux reste privilégiée en Guinée

Clément Boursin, responsable des programmes Afrique à l’Acat-France (Action des chrétiens contre la torture), souligne que, malgré l’avènement d’un régime civil démocratiquement élu en 2010, après un demi-siècle de régimes militaires, la torture persiste en Guinée et touche toutes les catégories de détenus. Entretien

Clément Boursin, Action des chrétiens contre la torture, France
Clément Boursin, Action des chrétiens contre la torture, France

Pourquoi l’Acat est-elle ainsi mobilisée sur la Guinée, consacrant deux rapports — en 2011 et 2014 — à l’usage de la torture dans ce pays ?

Pour deux raisons. D’abord, parce que l’Union européenne nous a demandé de documenter le phénomène tortionnaire dans cinq pays : Russie, Tunisie, Mexique, Sri Lanka et Guinée-Conakry. Ce dernier pays avait ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture voici vingt-cinq ans, en 1989, mais n’avait pas, jusqu’en mai 2014, soumis de rapport aux autorités onusiennes. Il s’agissait notamment pour nous de mettre l’accent sur les victimes oubliées en butte à une torture routinière. Ensuite, nous continuions à recevoir des témoignages faisant état de violences répétées et de mauvais traitements. Cela nous a incité à nous mobiliser.

Quel panorama brossez-vous du phénomène tortionnaire depuis 2010 ?

Notre dernier rapport distingue différents types de victimes. Primo, les auteurs de délits de droit commun : vols à main armée, violences sexuelles… En Guinée, les forces de sécurité, police et gendarmerie, ne disposent que de très faibles moyens d’enquête : véhicules manquant de carburant, ordinateurs hors service, etc. Autant dire que, pour les officiers de police judiciaire, l’aveu est la reine des preuves. S’ils pensent que la personne interpellée est coupable, malgré ses dénégations, il arrive qu’ils recourent aux passages à tabac afin d’extorquer des aveux et que cela débouche parfois sur des actes de torture.
Certains détenus ont été soumis à la technique de « la brochette », menottés en position accroupie avec un long morceau de bois entre les genoux. D’autres se sont vus apposer des sacs en plastique fondu sur le corps.
Secundo, à la suite des manifestations politiques qui paralysent rapidement la capitale, étalée le long d’une presqu’île, les forces de l’ordre reçoivent pour consigne de rétablir la circulation, au besoin par des méthodes musclées. Il s’ensuit parfois des rafles dans les quartiers abritant les opposants au régime.

Dans ces conditions, les militaires soupçonnés d’atteintes à la sûreté de l’État doivent subir un traitement de choc ?

En effet. Un seul exemple : au lendemain de l’attentat contre la résidence du chef de l’État, Alpha Condé, dans la nuit du 18 au 19 juillet 2011, plus de vingt-cinq militaires ont été interpellés. Et au moins trois d’entre eux, dont un colonel, sont décédés alors qu’ils étaient en détention. Plusieurs témoins ont assisté à la défenestration, mortelle, du lieutenant Ousmane Coulibaly. Pour autant, aucune procédure n’a été engagée pour vérifier les allégations de torture et d’assassinat.

D’une manière générale, la justice ne diligente-t-elle aucune enquête ?

Si, mais au cours des quatre dernières années, un seul acte de torture a été sanctionné. Suite à un vol de moto, un lycéen de la ville de Kindia a été torturé à mort à la gendarmerie locale, le 20 février 2012. L’un des gendarmes a été condamné le 19 décembre 2012 à quinze ans de réclusion criminelle par la cour d’assises de Conakry. Cette condamnation a pu intervenir car l’affaire a été médiatisée et a donné lieu à des émeutes urbaines. Remarquons au passage que cela dénote une perte de confiance dans les forces de l’ordre et la justice.

Quelle est la stratégie d’intervention de l’Acat pour lever les blocages ?

Elle se veut à la fois cohérente et multidimensionnelle. Nous avons dressé un état des lieux du phénomène tortionnaire dès novembre 2011. Nous avons assuré ensuite un suivi des cas individuels par le biais d’ONG guinéennes partenaires :

  • Les mêmes droits pour tous (MDT)
  • l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme et du citoyen (OGDH)
  • le Centre guinéen de promotion et de protection des droits de l’homme (CPDH)
  • l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (Avipa).

En complément, je me rends en mission trois ou quatre fois par an en Guinée et l’Acat participe à des séminaires de formation de nos partenaires. Nous organisons en outre des actions de plaidoyer sous forme de conférences à Paris, Bruxelles, etc. En compagnie de MDT, nous nous sommes même rendu en Mauritanie pour expliquer les mérites de cette coopération concrète Nord/Sud. Enfin, dernier volet, nous tentons de mobiliser les organisations internationales. D’où la présentation de notre rapport de mai 2014 devant le Comité contre la torture des Nations-Unies.

A ce propos, la Guinée a pour la première fois depuis un quart de siècle fait acte de présence au Comité contre la torture et a remis un rapport national…

Oui, le ministre des Droits de l’homme et des Libertés publiques, Khalifa Gassama Diaby, s’est même illustré par une intervention courageuse.
— Je reconnais, a-t-il déclaré, cette réalité insupportable et injustifiable des violations des droits de l’Homme en général et la persistance des pratiques de torture.
Le ministre a réclamé également des enquêtes au ministre de la Justice sur des faits allégués de torture. Reste à savoir s’il sera suivi par le gouvernement.

Le président Alpha Condé encourage-t-il cette dynamique vertueuse ?

Il est intervenu en quelques occasions. Il a ainsi reçu le 18 octobre 2013, au palais présidentiel, une trentaine de jeunes soupçonnés de délinquance, arrêtés à Conakry, transportés jusqu’à Kankan, à plus de 600 km et maltraités au point que l’un d’eux aurait succombé à ses blessures. Le chef de l’État a remis aux victimes une somme de 50 millions de francs guinéens (environ 5 000 euros). Une forme de reconnaissance des sévices infligés aux jeunes, mais aucune instruction judiciaire n’a été ouverte.
A l’inverse, on peut s’inquiéter des lenteurs dans l’affaire du 28 septembre 2009, le Massacre du stade de Conakry, commis sous le régime de la junte militaire dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara (plus de 150 morts, des dizaines de femmes violées). Quelques inculpations ont été prononcées sous la pression internationale. Mais les principaux responsables n’ont pas été inquiétés, laissant craindre, cinq ans après ces faits barbares, le maintien d’un climat d’impunité.
Nous redoutons aussi, à l’approche du scrutin présidentiel, prévu en 2015, les conséquences de crispations politiques.

En effet, la corruption entourant les marchés publics (port de Conakry) ou l’exploitation minière (mine de fer de Simandou) a maintenu les investisseurs étrangers dans l’expectative.

Du coup, les quartiers populaires de Conakry souffrent toujours de coupures d’électricité et du manque de bornes fontaines. Les infrastructures routières sont laissées à l’abandon.
Dès lors, Alpha Condé pourrait être tenté, pour assurer sa réélection, de recourir à la rhétorique du « Tout sauf les Peuls ». Il l’avait déjà utilisée avec succès en 2010 contre son principal rival, Cellou Dalein Diallo. Le danger serait alors que les tensions entre communautés ethniques (Malinkés, Peuls, Soussous, Forestiers) s’accroissent et provoquent de graves dérapages.

Ces tensions n’épargnent-elles pas la société civile ?

Non. La société civile guinéenne, fragile, est traversée par les clivages ethniques. Ses activités s’en ressentent. Certaines ONG, où les Peuls sont actifs, se mobilisent en priorité contre les violences politiques. D’autres s’intéressent plutôt aux violences commises sur les détenus de droit commun. En ce qui nous concerne, nous tentons de travailler avec toutes les ONG, afin d’éviter le reproche de partialité.
Nous nous efforçons aussi de faire reculer la violence banalisée qui se diffuse dans le corps social. Dans certaines affaires de vol, la vindicte populaire s’abat sur des suspects, molestés, voire lapidés par la population qui se fait justice elle-même. Bref, l’éradication de la torture réclamera une longue mobilisation. n

Yves Hardy
Amnesty International
(A paraître en septembre dans le magazine  La Chronique d’A.I)

L’impossible mission de Somparé

Aboubacar Sompare
Aboubacar Sompare

Invité de l’émission “1 heure pour convaincre”, Aboubacar Somparé a relativement disculpé le président Ahmed Sékou Touré dans l’assassinat de Diallo Telli. Relatant une scène à laquelle il aurait assisté, il dit que quelqu’un (dont il se garde bien de révéler le nom) venu rendre compte à l’ancien président aurait ajouté, avant de se retirer :
— Monsieur le président, puisque vous vous bornez à vous faire entourer par des ennemis que vous prenez pour vos amis, tenez cette cassette. Quand vous l’écouterez, vous comprendrez.
Une fois le délateur parit, le président Ahmed Sékou Touré aurait confié à Aboubacar Somparé :
— Ce type est méchant. C’est comme ça qu’ils ont tué Diallo Telli. Et c’est comme ça qu’ils ont tué Karim Bangoura, …
Résigné et philosophe, — toujours selon Somparé — le président Ahmed Sékou Touré  aurait ajouté qu’ici bas, il serait bien sûr pris pour responsable des disparitions, mais que dans l’au-delà, les responsabilités allaient être situées et on comprendrait ce que chacun aurait fait.
Ce après quoi, il aurait congédié Aboubacar Somparé, en lui souhaitant “une bonne nuit”.
Aboubacar Somparé dit avoir fait cette confession en guise de “témoignage devant l’histoire”. Mais comme on le disait plus haut, il s’est gardé de donner le nom du délateur présumé. Pour, a-t-il insinué, ne pas exposer l’intéressé ou ses proches.

Fodé Kalia Kamara
GuineeConakry.info

En accordant cette interview, Somparé estime, peut-être, avoir accompli un geste significatif ou avoir marqué un coup . Il se trompe lourdement.
Sa démarche est aussi insignifiante et inutile que mensongère et trompeuse. Par dessus-tout, elle est contredite par des centaines de témoignages écrits, sonores et visuels disponibles sur le Camp Boiro Memorial. Ces documents rétablissent la vérité sur Sékou Touré et son régime. Ils prouvent irréfutablement et irrévocablement que Sékou Touré fut l’incarnation du Mal et de la Méchanceté.

Telli Diallo, en costume traditionnel pullo. Paris, 1950
Telli Diallo, en costume traditionnel pullo. Paris, 1950

Individuellement et pris ensemble, les ouvrages de la bibliothèque du Camp Boiro Memorial barrent la route et répudient définitivement toute tentative de disculpation du génocide et des crimes contre l’humanité perpétrés par Sékou Touré et ses serviteurs intérieurs et ses complices extérieurs, vivants ou morts.

A titre indicatif, le lecteur peut consulter en ligne les titres suivants :

Le cynisme de M. Somparé l’aveugle. Il ne réalise donc pas qu’il n’a ni créance ni crédibilité pour parler de vérité historique. Au contraire, en tant que perpétrateur de crimes politiques, il est ci-devant accusé devant le tribunal du Temps. En effet, ambassadeur de Sékou Touré à Paris (1980-84), il constitua les diplomates de la mission guinéenne en escouade de la mort chargée d’enlever feu Pr. Ibrahima Baba Kaké en pleine capitale française pour la chambre de torture et la mort au Camp Boiro. Lire Kaké et Nadine Bari à ce sujet.

Le verdict de l’Histoire est tombé. Il tient Sékou Touré pour coupable de crimes de sang, de crimes contre l’humanité et du crime de génocide contre les Fulɓe.

Aboubacar Somparé a donc beau s’agiter, sa mission est impossible ! Et il ne peut, en conséquence, ni atténuer ni annuler une sentence universelle et éternelle contre son défunt maître, dictateur sanguinaire, destructeur de la Guinée et traître de son peuple.

Tierno S. Bah

 

Guinée : l’impunité continue

Guinée : l’impunité pour l’usage excessif de la force continue

En quatre jours, entre le 23 et le 26 mai, au moins douze personnes — selon un bilan du gouvernement guinéen — ont été tuées à Conakry et 89 autres blessées. Plusieurs d’entre elles sont mortes sous les tirs des forces de l’ordre. L’ACAT et Amnesty International demandent l’ouverture rapide d’une enquête indépendante et impartiale sur les allégations de violence et de recours à une force excessive par les forces de l’ordre.

Amnesty International et l’ACAT son préoccupées par la situation de droits humains en Guinée où les forces de sécurité font un usage excessif de la force en toute impunité. Il convient de rappeler que le président Alpha Condé avait promis de faire toute la lumière à propos des violences survenues à Conakry entre le 27 février et le 2 mars 2013 à la suite d’une manifestation de l’opposition qui avait donné lieu à de nombreux affrontements entre manifestants et forces de l’ordre puis entre les communautés peule et malinké. Au moins neuf personnes, dont un gendarme, avaient été tuées et plus de 200 autres personnes avaient été blessées. Or, aucune enquête sérieuse n’a été menée sur ces événements et aucun des auteurs de tirs à balles réelles ayant occasionné mort d’hommes n’a été sanctionné ni jugé.

Depuis fin février 2013, l’opposition manifeste régulièrement dans les rues de la capitale Conakry pour dénoncer le manque de consensus à propos de la tenue des élections législatives, prévues le 30 juin. Ces manifestations ont occasionné de nombreuses échauffourées entre les sympathisants de l’opposition et ceux du parti au pouvoir, ainsi que des affrontements violents entre les manifestants et les forces de l’ordre, causant la mort de plus de 50 personnes dont un élément des forces de l’ordre et faisant plus de 350 blessés jusqu’à ce jour. Au cours de tous ces événements, des pillages et des saccages ont été constatés dans les quartiers dits peuls. Les forces de l’ordre présentes sur les lieux n’ont pas empêché ces déprédations et semblent au contraire y avoir participé.

Bien que des manifestants aient fait usage de la violence en jetant notamment des pierres sur les forces de sécurité, le recours à la force par ces dernières doit respecter à tout moment les normes relatives aux droits humains afin de protéger le droit à la vie. Les armes à feu en particulier ne constituent qu’un dernier recours, et à condition qu‘elles soient strictement nécessaires à l’autodéfense ou à la défense de tiers contre une menace imminente de mort ou de blessure grave. Or, l’usage disproportionné de la force létale par les forces de l’ordre, et leur manque de partialité dans leur mission de maintien de l’ordre ont été constatés à plusieurs reprises en Guinée. D’autre part, la constitution de milices politico-communautaristes dites d’autodéfense, responsables de violences communautaires ciblées est également fort préoccupante.

Pour mettre fin à la spirale de la violence qui accroît jour après jour les divisions communautaires, les discours doivent être suivis d’enquêtes judicaires afin que vérité et justice soient faites sur les graves violations des droits de l’homme commises ces derniers mois à Conakry. Il est également nécessaire de résoudre la crise politique actuelle et de trouver un arrangement entre les différentes forces vives du pays en vue de la tenue d’une élection législative libre, transparente et démocratique, acceptable et acceptée par tous. Sans cela, l’ambiance préélectorale délétère à Conakry risque de se transformer en véritable situation explosive qui pourrait toucher l’ensemble du pays.

Recommandations de l’ACAT et Amnesty International :

L’ACAT et Amnesty International, prenant acte des instructions données par le président guinéen au ministre de la Justice, appellent à l’ouverture rapide d’une enquête indépendante et impartiale sur les allégations de violence et de recours à une force excessive par les forces de l’ordre au cours et à la suite des manifestations survenues à Conakry depuis le 27 février 2013 ; les auteurs présumés d’infractions devront être poursuivis en justice et sanctionnés conformément à la loi.

L’ACAT et Amnesty International appellent les autorités guinéennes à veiller à ce que toute intervention policière soit conforme aux principes internationaux de nécessité et de proportionnalité, comme l’exigent les Principes de base sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l’application des lois. En vertu de ces principes, les forces de l’ordre doivent, autant que possible, utiliser des moyens non violents.
L’ACAT et Amnesty International demandent que seuls des agents des forces de l’ordre formés à l’utilisation de matériel impliquant l’usage de la force, comme le gaz lacrymogène, soient autorisés à le manipuler afin de réduire autant que possible le risque de mise en danger de tierces personnes.
L’ACAT et Amnesty International appellent les autorités guinéennes à respecter le droit de manifester pacifiquement, inscrit dans la Constitution.

Amnesty International

Du Pont à l’Echangeur des Pendus

Les Quatre Pendus de Conakry, 25 janvier 1971
Nadine Bari et l’Association des Victimes du Camp Boiro (AVCB) cherchent à préserver des débris-reliques du Pont des Pendus. La démarche est légitime et répond, dans une certaine mesure, à l’invocation poignante ci-après :

« Nous ne nous étions pas trompés il y a trois mois. On a pendu dans toutes les régions, publiquement. Plus de cent exécutions.…
Qui sait ? Les générations futures chanteront-elles, peut-être, la geste des pendus du Pont Tumbo, des martyrs morts dans l’ignorance de leur crime. Peut-être, glorifieront-elles le courage de ces victimes qui, cette nuit du 25 janvier 1971 et toute la longue journée du lendemain, se balancèrent sinistrement sur l’autoroute, appelant la malédiction divine sur leurs assassins. »
(Jean-Paul Alata. “La ballade des Pendus” in Prison d’Afrique)

Pour la Désignation Officielle de l’Echangeur des Pendus

Un pays qui ignore son passé est condamné à le répéter. En Guinée, le devoir de mémoire et la construction de la démocratie, — différée et lente, contrariée et violente — exigent la perpétuation du souvenir des victimes de la dictature. Après la destruction du Pont des Pendus, il incombe donc au gouvernement de donner à la nouvelle infrastructure le nom d’Echangeur des Pendus. C’est là une mesure dictée par l’histoire, la logique, la justice et l’éducation des générations montantes.

Tierno S. Bah